‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 128 sur 312 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

De V amour de la liberté.

La nécessité des gouvernements libres, c'est-àdire, des monarchies limitées pour les grands États, et des républiques indépendantes pour les petits, est tellement évidente qu'on est tenté de croire que personne ne peut se refuser sincèrement à reconnaître cette vérité ; et cependant , quand on rencontre des hommes de bonne foi qui la combattent, on voudrait se rendre compte de leurs motifs. La liberté a trois sortes d'adversaires en France : les nobles qui placent l'honneur dans l'obéissance passive, et les nobles plus avisés, mais moins candides , qui croient que leurs intérêts aristocratiques et ceux du pouvoir absolu ne font qu'un ; les hommes que la révolution française a dégoûtés des idées qu'elle a profanées; enfin les bonapartistes, les jacobins, tous les hommes sans conscience politique. Les nobles qui attachent l'honneur à l'obéissance passive confondent tout à fait l'esprit des anciens chevaliers avec celui des courtisans des derniers siècles. Sans doute, les anciens chevaliers mouraient pour leur roi , et ainsi feraient tous les guerriers pour leurs chefs; mais ces chevaliers, comme nous l'avons dit, n'étaient nullement les partisans du pouvoir absolu : ils cherchaient euxmêmes à entourer ce pouvoir de barrières , et mettaient leur gloire à défendre une liberté aristocratique, il est vrai, mais enfin une liberté. Quant aux nobles qui sentent que les privilèges de l'aristocratie doivent à présent s'appuyer sur le despotisme que jadis ils servaient à limiter, on peut leur dire comme dans le roman de Waverley : « Ce qui « vous importe, ce n'est pas tant que Jacques Stuart « soit roi , mais que Fergus 3Iac-Ivor soit comte. » L'institution de la pairie accessible au mérite est, pour la noblesse , ce que la constitution anglaise est pour la monarchie. C'est la seule manière de conserver l'une et l'autre; car nous vivons dans un siècle où l'on ne conçoit pas bien comment la minorité, et une si petite minorité, aurait un droit qui ne serait pas pour l'avantage de la majorité. Le sultan de Perse se faisait rendre compte, il y a quelques années, de la constitution anglaise par l'ambassadeur d'Angleterre à sa cour. Après l'avoir écouté, et, comme l'on va voir, assez bien compris : « Je conçois, lui dit-il, comment l'ordre « de choses que vous me décrivez convient mieux

CONSIDERA.ÏIONS

« que le gouvernement de Perse à la durée et au « bonheur de votre empire ; mais il me semble « beaucoup moins favorable aux jouissances du mo- « narque. » C'était très-bien poser la question ; excepté que, même pour le monarque, il vaut mieux être guidé par l'opinion dans la direction des affaires publiques, que de courir sans cesse le risque d'être en opposition avec elle. La justice est l'égide de tous et de chacun ; mais en sa qualité de justice cependant , c'est le grand nombre qu'elle doit protéger.

Il nous reste à parler de ceux que les malheurs et les crimes de la révolution de France ont effra\'és , et qui fuient d'un extrême à l'autre , comme si le pouvoir arbitraire d'un seul était l'unique préservatif certain contre la démagogie. C'est ainsi qu'ils ont élevé la tyrannie de Bonaparte ; et c'est ainsi qu'ils rendraient Louis XVIII despote , si sa haute sagesse ne l'en défendait pas. La tyrannie est une parvenue, et le despotisme un grand seigneur; mais l'une et l'autre offensent également la raison humaine. Après avoir vu la servilité avec laquelle Bonaparte a été obéi , on a peine à concevoir que ce soit l'esprit républicain que l'on craigne en France. Les lumières et la nature des choses amèneront la liberté en France, mais ce ne sera certainement pas la nation qui se montrera d'ellemême factieuse ni turbulente.

Quand depuis tant de siècles toutes les âmes généreuses ont aimé la liberté; quand les plus grandes actions ont été inspirées par elle; quand l'antiquité et l'histoire des temps modernes nous offrent tant de prodiges opérés par l'esprit public ; quand nous venons de voir ce que peuvent les nations ; quand tout ce qu'il y a de penseurs parmi les écrivains a proclamé la liberté; quand on ne peut pas citer un ouvrage politique d'une réputation durable qui ne soit animé par ce sentiment; quand les beaux-arts , la poésie , les chefs-d'œuvre du théâtre, destinés à émouvoir le cœur humain, exaltent la liberté ; que dire de ces petits hommes à grande fatuité, qui vous déclarent avec un accent fade et maniéré comme tout leur être , qu'il est de bien mauvais goût de s'occuper de politique ; qu'après les horreurs dont on a été témoin , personne ne se soucie plus de la liberté ; que les élections populaires sont une institution tout à fait grossière; que le peuple choisit toujours mal, et que les gens comme il faut ne sont pas faits pour aller, comme en Angleterre , se mêler avec le peuple ? Il est de mauvais goût de s^occiiper de politique. Eh ! juste ciel ! à quoi donc penseront-ils , ces jeunes gens élevés sous le régime de Bonaparte, seulement

pour aller se battre, sans aucune instruction, sans aucun intérêt pour la littérature et les beaux-arts ? Puisqu'ils ne peuvent avoir ni une idée nouvelle , ni un jugement sain sur de tels sujets, au moins ils seraient des hommes , s'ils s'occupaient de leur pays , s'ils se croyaient citoyens , si leur vie était utile de quelque manière. Mais que veulent-ils mettre à la place de la politique , qu'ils se donnent les airs de proscrire ? quelques heures passées dans l'antichambre des ministres , pour obtenir des places qu'ils ne sont pas en état de remplir; quelques propos dans les salons , au-dessous même de l'esprit des femmes les plus légères auxquelles ils les adressent. Quand ils se faisaient tuer, cela pouvait aller encore, parce qu'il y a toujours de la grandeur dans le courage; mais dans un pays qui, Dieu merci , sera en paix , ne savoir être qu'une seconde fois chambellan , et ne pouvoir prêter ni lumières , ni dignités à sa patrie, c'est là ce qui est vraiment de mauvais goût. Le temps est passé où les jeunes Français pouvaient donner le ton à tous égards. Ils ont bien encore , il est vrai , la frivolité de jadis , mais ils n'ont plus la grâce qui faisait pardonner cette frivolité même.

Après les horreurs dont on a été témoin, disentils, personne ne veut plus entendre parler de liberté. Si des caractères sensibles se laissaient aller à une haine involontaire et nerveuse , car on pourrait la nommer ainsi , puisqu'elle tient à de certains souvenirs, à de certaines associations de terreur qu'on ne peut vaincre, on leur dirait, ainsi qu'un poète de nos jours ; Qu'il ne faut pas forcer la liberté à se poignarder comme Lucrèce, parce qu'elle a été profanée. On leur rappellerait que la Saint-Barthélemi n'a pas fait proscrire le catholicisme. On leur dirait enûn que le sort des vérités ne peut dépendre des hommes qui mettent telle ou telle devise sur leur bannière, et que le bon sens a été donné à chaque individu , pour juger des choses en elles-mêmes , et non d'après des circonstances accidentelles. Les coupables, de tout temps, ont tâché de se servir d'un généreux prétexte, pour excuser de mauvaises actions; il n'existe presque pas de crimes dans le monde que leurs auteurs n'aient attribués à l'honneur, à la religion, ou à la liberté. Il ne s'ensuit pas, je pense, qu'il faille pour cela proscrire tout ce qu'il y a de beau sur la terre. En politique surtout, comme il y a lieu au fanatisme aussi bien qu'à la mauvaise foi, au dévouement aussi bien qu'à l'intérêt personnel , on est sujet à des erreurs funestes, quand on n'a pas une certaine force d'esprit et d'âme. Si le lendemain de la mort de Charles T', un Anglais, mau-

dissant avec raison ce forfait , eût demandé au ciel qu'il n'y eût jamais de liberté en Angleterre , certainement on aurait pu s'intéresser à ce mouvement d'un bon cœur, qui, dans son émotion, confondait tous les prétextes d'un grand crime avec le crime lui-même, et aurait proscrit, s'il l'avait pu , jusqu'au soleil qui s'était levé ce jour-là comme de coutume. IMais , si cette prière irréfléchie avait été exaucée, l'Angleterre ne servirait pas d'exemple au monde aujourd'hui, la monarchie universelle de Bonaparte pèserait sur l'Europe, car l'Europe eût été hors d'état de s'affranchir sans le secours de cette nation libre. De tels arguments et bien d'autres pourraient être adressés à des personnes dont les préjugés mêmes méritent des égards, parce qu'ils naissent des affections du cœur. Mais que' dire à ceux qui traitent de jacobins les amis de la liberté, quand eux-mêmes ont servi d'instruments au pouvoir impérial ? Nous y étions forcés , disent-ils. Ah ! j'en connais qui pourraient aussi parler de cette contrainte , et qui cependant y ont échappé. Mais , puisque vous vous y êtes laissé forcer, trouvez bon que l'on veuille vous donner une constitution libre , où l'empire de la loi soit tel , qu'on n'exige rien de mal de vous : car vous êtes en danger, ce me semble , de céder beaucoup aux circonstances. Ils pourraient plutôt, ceux que la nature a faits résistants , ne pas redouter le despotisme; mais vous qu'il a si bien courbés, souhaitez donc que dans aucun temps, sous aucun prince, sous aucune forme , il ne puisse jamais vous atteindre.

Les épicuriens de nos jours voudraient que les lumières améliorassent l'existence physique sans exciter le développement intellectuel ; ils voudraient que le tiers état eût travaillé à rendre la vie sociale plus douce et plus facile , sans vouloir profiter des avantages qu'il a conquis pour tous. On savait vivre durement autrefois, et les rapports de la société étaient aussi beaucoup plus simples et plus fixes. Mais aujourd'hui que le commerce a tout multiplié, si vous ne donnez pas de motifs d'émulation au talent, c'est le goût de l'argent qui prendra sa place. Vous ne relèverez pas les châteaux forts; vous ne ressusciterez pas les princesses qui filaient elles-mêmes les vêtements des guerriers; vous ne recommencerez pas même le règne de Louis XIV. Le temps actuel n'admet plus un genre de gravité et de respect qui donnait alors tant d'ascendant à cette cour. Mais vous aurez de la corruption sans esprit , ce qui est le dernier degré où l'espèce humaine puisse tomber. Ce n'est donc pas entre les lumières et l'antique féodalité qu'il

faut choisir , mais entre le désir de se distinguer et l'avidité de s'enrichir.

Examinez les adversaires de la liberté dans to^ les pays , vous trouverez bien parmi eux quelques transfuges du camp des gens d'esprit , mais , en général , vous verrez que les ennemis de la liberté sont ceux des connaissances et des lumières : ils sont fiers de ce qui leur manque en ce genre, et l'on doit convenir que ce triomphe négatif est facile à mériter.

On a trouvé le secret de présenter les amis da la liberté comme des ennemis de la religion : il y a deux prétextes à la singulière injustice qui voudrait interdire au plus noble sentiment de cette terre l'alliance avec le ciel. Le premier, c'est la révolution : comme elle s'est faite au nom de la philosophie, on en a conclu qu'il fallait être athée pour aimer la liberté. Certes , ce n'est que parce que les Français n'ont pas uni la religion à la liberté, que leur révolution a sitôt dévié de sa direction primitive. Il se pouvait que de certains dogmes de l'Église catholique ne s'accordassent pas avec les principes de la liberté; l'obéissance passive au pape était aussi peu soutenable que l'obéissance passiw au roi. 3Iais le christianisme a véritablement apporté la liberté sur cette terre , la justice envers les opprimés , le respect pour les malheureux, enfin l'égalité devant Dieu, dont l'égalité devant la loi n'est qu'une image imparfaite. C'est par une confusion volontaire chez quelquesuns , aveugle chez quelques autres , qu'on a voulu faire considérer les privilèges de la noblesse et le pouvoir absolu du trône comme des dogmes de la religion. Les formes de l'organisation sociale ne peuvent toucher à la religion que par leur influence sur le maintien de la justice envers tous , et de la morale de chacun ; le reste appartient à la science de ce monde.

Il est temps que vingt-cinq années , dont quinze appartiennent au despotisme mihtaire , ne se placent plus comme un fantôme entre l'histoire et nous, et ne nous privent plus de toutes les leçons et de tous les exemples qu'elle nous offre. ?s'y aurait-il plus d'Aristide, de Phocion , d'Épaminondas en Grèce; de Régulus, de Caton, de Brutus à Rome; de Tell en Suisse; d'Egmont, de Kassau en Hollande; de Sidney, de Russel en Angleterre, parce qu'un pays gouverné longtemps par le pouvoir arbitraire, s'est vu livré pendant une révolution aux hommes que l'arbitraire même avait pervertis.' Qu'ya-t-il de si extraordinaire dans un tel événement, qu'il doive changer le cours des astres , c'est-à-dire , faire reculer la vérité , qui s"a-

vançait avec l'histoire pour éclairer le genre humain? Et par quel sentiment public serions -nous désormais émus, si nous repoussions l'amour de la liberté? Les vieux préjugés n'agissent plus sur les hommes que par calcul , ils ne sont soutenus que par ceux qui ont un intérêt personnel à les défendre. Qui veut en France le pouvoir absolu par amour pur, c'est-à-dire, pour lui-même? Informez-vous de la situation personnelle de chacun de ses défenseurs, et vous connaîtrez bien vite les motifs de leur doctrine. Sur quoi donc se fonderait la fraternité des associations humaines, si quelque enthousiasme ne se développait pas dans les cœurs ? Qui serait fier d'être Français, si l'on avait vu la liberté détruite par la tyrannie , la tyrannie brisée par les étrangers , et que les lauriers de la guerre ne fussent pas au moins honorés par la conquête de la liberté? Il ne s'agirait plus que de voir lutter l'un contre l'autre l'égoïsme des privilégiés par la naissance et l'égoïsme des privilégiés par les événements. Mais la France, où serait-elle? Qui pourrait se vanter de l'avoir servie , puisque rien ne resterait dans les cœurs, ni des temps passés, ne de la réforme nouvelle?

La liberté! répétons son nom avec d'autant plus de force, que les hommes qui devraient au moins le prononcer comme excuse , l'éloignent par flatterie; répétons -le sans crainte de blesser aucune puissance respectable : car tout ce que nous aimons , tout ce que nous honorons y est compris. Rien que la liberté ne peut remuer l'âme dans les rapports de l'ordre social. Les réunions d'hommes ne seraient que des associations de commerce ou d'agriculture, si la vie du patriotisme n'excitait pas les individus à se sacrifier à leurs semblables. La chevalerie était une confrérie guerrière qui satisfaisait au besoin de dévouement qu'éprouvent tous les cœurs généreux. Les nobles étaient des compagnons d'armes qu'un honneur et un devoir réunissaient; mais depuis que les progrès de l'esprit humain ont créé les nations , c'est-à-dire, depuis que tous les hommes participent de quelque manière aux mêmes avantages, que ferait -on de l'espèce humaine sans le sentiment de la liberté? Pourquoi le patriotisme français commencerait -il à telle frontière et s'arrêterait-il à telle autre, s'il n'y avait pas dans cette enceinte des espérances, des jouissances, une émulation, une sécurité, qui font aimer son pays natal par l'àme autant que par l'habitude ? Pourquoi le nom de France causerait-il une invincible émotion, s'il n'y avait d'autres liens entre les habitants de cette belle contrée que les privilèges des uns et l'asservissement des autres?

Partout oi^i vous rencontrez du respect pour la nature humaine, de l'affection pour ses semblables, et cette énergie d'indépendance qui sait résister à tout sur la terre , et ne se prosterner que devant Dieu, là vous voyez l'homme image de son Créateur , là vous sentez au fond de l'âme un attendrissement si intime qu'il ne peut vous tromper sur la vérité. Et vous , nobles Français , pour qui l'honneur était la liberté; vous qui, par une longue transmission d'exploits et de grandeur, deviez vous considérer comme l'élite de l'espèce humaine, souffrez que la nation s'élève jusqu'à vous ; elle a aussi maintenant les droits de conquête , et tout Français aujourd'hui peut se dire gentilhomme , si tout gentilhomme ne veut pas se dire citoyen.

C'est une chose remarquable en effet qu'à une certaine profondeur de pensée parmi tous les hommes, il n'y a pas un ennemi de la liberté. De la même manière que le célèbre Humboldt a tracé sur les montagnes du nouveau monde les différents degrés d'élévation qui permettent le développement de telle ou telle plante , on pourrait dire d'avance quelle étendue, quelle hauteur d'esprit fait concevoir les grands intérêts de l'humanité dans leur ensemble et dans leur vérité. L'évidence de ces opinions est telle, que jamais ceux qui les ont admises ne pourront y renoncer, et, d'un bout du monde à l'autre, les amis de la liberté communiquent par les lumières, con^me les hommes religieux par les sentiments ; ou plutôt les lumières et les sentiments se réunissent dans l'amour de la liberté comme dans celui de l'Être suprême. S'agit-il de l'abolition de la traite des nègres , de la liberté de la presse, de la tolérance religieuse, Jefferson pense conmie la Fayette, la Fayette comme Wilberforce; et ceux qui ne sont plus comptent aussi dans la sainte ligue. Est-ce donc par calcul , est-ce donc par de mauvais motifs que des hommes si supérieurs, dans des situations et des pays si divers, sont tellement en harmonie par leurs opinions politiques? Sans doute il faut des lumières pour s'élever au-dessus des préjugés ; mais c'est dans l'âme aussi que les principes de la liberté sont fondés ; ils font battre le cœur comme l'amour et l'amitié ; ils viennent de la nature, ils ennoblissent le caractère. Tout un ordre de vertus , aussi bien que d'idées , semble former cette chaîne d'or décrite par Homère , qui , en rattachant l'homme au ciel , l'affranchit de tous les fers de la tyrannie.

PREFACE DE lAI. DE STAËL FILS.

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