‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 130 sur 312 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Causes de Vanîmosité de Bonaparte contre moi.

Ce n'est point pour occuper le public de moi que j'ai résolu de raconter les circonstances de dix années d'exil; les malheurs que j'ai éprouvés, avec quelque amertume que je les aie sentis, sont si peu de chose au milieu des désastres publics dont nous sommes témoins , qu'on aurait honte de parler de soi , si les événements qui nous concernent n'étaient pas liés à la grande cause de l'humanité menacée. L'empereur Napoléon, dont le caractère se montre tout entier dans chaque trait de sa vie , m'a persécutée avec un soin minutieux , avec une activité toujours croissante , avec une rudesse inflexible ; et mes rapports avec lui ont servi à me

le faire connaître, longtemps avant que l'Europe eût appris le mot de cette énigme.

Je n'entre point dans le récit des faits qui ont précédé l'arrivée de Bonaparte sur la scène politique de l'Europe : si j'accomplis le dessein que j'ai formé d'écrire la vie de mon père, je dirai ce que j'ai vu de ces premiers jours de la révolution, dont l'influence a changé le sort de tout le monde. Je ne veux retracer maintenant que la part qui me concerne dans ce vaste tableau. Mais en jetant de ce point de vue si borné quelques regards sur l'ensemble , je me flatte de me faire souvent oublier en racontant ma propre histoire.

Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi , c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage ; et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent , et sur les belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires , n'ont pu , ce me semble , faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait , tout au plus , s'en décourager pour la France ; mais si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens , il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon des pays du Nord , les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.

Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante dont je pressentais les progrès , aussi clairement que si l'avenir m'eût été révélé. Joseph Bonaparte , dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint me voir et me dit : « ]\Ion frère se plaint de vous. Pourquoi, m'a-t-il « répété hier , pourquoi madame de Staël ne s'at- « tache-t-elle pas à mon gouvernement ? Qu'est-ce « qu'elle veut? le payement du dépôt de son père? n je l'ordonnerai : le séjour de Paris ? je le lui per- « mettrai. Enfln qu'est-ce qu'elle veut? — Mon « Dieu , répliquai-je , il ne s'agit pas de ce que je « veux, mais de ce que je pense. » J'ignore si cette réponse lui a été rapportée; mais je suis bien sûre au moins que , s'il l'a sue , il n'y a attaché aucun sens ; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne ; il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son trèshumble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse

DIX ANNEES D'EXIL

rien exiger de vous, Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté , qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un honuue qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses, ou ses calculs égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien , ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, qu'elles qu'en puissent être les suites ; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi , comme on le verra par la suite , ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens , soit comme individus , soit surtout comme nations.

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