CHAPITRE VIII
J'oyage à Coppet. — Préliminaires de paix avec V Angleterre.
J'allai, suivant mon heureuse coutume, passer l'été auprès de mon père ; je le trouvai très-indigné de la marche que suivaient les affaires; et comme il avait toute sa vie autant aimé la vraie liberté que détesté l'anarchie populaire, il se sentait le désir d'écrire contre la tyrannie d'un seul , après avoir si longtemps combattu celle de la multitude. Alon père aimait la gloire, et, quelque sage que fût son caractère , l'aventureux en tout genre ne lui déplaisait pas, quand il fallait s'y exposer pour mériter l'estime publique. Je sentais très -bien les dangers que me ferait courir un ouvrage de mon père qui déplairait au premier consul; mais je ne pouvais me résoudre à étouffer ce chant du cygne, qui devait se faire entendre encore sur le tombeau de la liberté française. J'encourageai donc mon père à travailler, et nous renvoyâmes à l'année suivante la question de savoir s'il ferait publier ce qu'il écrivait.
La nouvelle des préliminaires de paix signés entre l'Angleterre et la France vint mettre le comble
DIX AiMNEES D'EXÎL.
TJX succès de Bonaparte. En apprenant que l'Angleterre l'avait reconnu, il me sembla que j'avais tort de haïr sa puissance; mais les circonstances ne tardèrent pas à m'ùter ce scrupule. La plus remarquable des conditions de ces préliminaires, c'était l'évacuation complète de l'Egypte; ainsi toute cette expédition n'avait eu d'autre résultat que de faire parler de Bonaparte. Plusieurs écrits publiés par delà les barrières du pouvoir de Bonaparte, l'accusent d'avoir fait assassiner Kléber en Egypte, parce qu'il était jaloux de sa puissance; et des personnes dignes de foi m'ont dit que le duel dans lequel le général d'Kstaing a été tué par le général Régnier, fut jjrovoqué par une discussion sur cet objet. Toutefois il me paraît difficile de croire que Bonaparte ait eu le moyen d'armer im Turc contre la vie d'un général français, pendant qu'il était lui-même si loin du théâtre de cet attentat. On ne doit rien dire contre lui qui ne soit prouvé ; s'il se trouvait une seule erreur de ce genre parmi les vérités les plus notoires, leur éclat en serait terni. Il ne faut combattre Bonaparte avec aucune de ses armes.
Je retardai mon retour à Paris, pour ne pas être témoin de la grande fête de la paix ; je ne connais pas une sensation plus pénible que ces réjouissances publiques , quand Tàme s'y refuse. On prend une sorte de mépris pour ce badaud de peuple , qui vient célébrer le joug qu'on lui prépare : ces lourdes victimes dansant devant le palais de leur sacrificateur; ce premier consul appelé le père de la nation qu'il allait dévorer; ce mélange de bêtise d'une part et de ruse de l'autre ; la fade hypocrisie des courtisans jetant un voile sur l'arrogance du maître, tout m'inspirait un dégoût que je ne pouvais surmonter. 11 fallait se contraindre, et au milieu de ces solennités on était exposé à rencontrer des joies officielles qu'il était plus facile d'éviter dans d'autres moments.
Bonaparte proclamait alors que la paix était le premier besoin du monde; tous les jours il signait un nouveau traité, qui ressemblait assez au soin avec lequel Polyphème comptait les moutons en les faisant entrer dans sa caverne. Les États-Unis d'Amérique firent aussi la paix avec la France , et ■ils envoyèrent pour plénipotentiaire un homme qui ne savait pas un mot de français , ignorant apparemment que la plus parfaite intelligence de la langue suffisait à peine pour démêler la vérité dans un gouvernement où l'on savait si bien la cacher. Le premier consul , à la présentation de M. Livingston, lui fit, à l'aide d'un interprète, des compliments sur la pureté des mœurs de l'Amérique,
et il ajouta : « L'ancien monde est bien corrompu : » puis, se tournant vers M de***, il lui répéta deux fois : « Expliquez -lui donc que l'ancien monde est « bien corrompu ; vous en savez quelque chose , « n'est-ce pas ? » C'est une des plus douces paroles qu'il ait adressées en public à ce courtisan de meilleur goût que les autres, qui aurait voulu conserver quelque dignité dans les manières, en sacrifiant celle de l'àme à son ambition.
Cependant les institutions monarchiques s'avançaient à l'ombre de la république. On organisait une garde prétorienne; les diamants de la couronne servaient d'ornement à l'épée du premier consul, et l'on voyait dans sa parure, comme dans la situation politique du jour, un mélange de l'ancien et du nouveau régime ; il avait des habits tout d'or et d -S cheveux plats, une petite taille et une grosse tête, je ne sais quoi de gaucbe et d'arrogant, de dédaigneux et d'embarrassé, qui semblait réunir toute la mauvaise grâce d'un parvenu à toute l'audace d'un tyran. On a vanté son sourire comme agréable; moi, je crois qu'il aiirait certainement déplu dans tout autre; car ce sourire, partant du sérieux pour y rentrer, ressemblait à un ressort plutôt qu'à un mouvement naturel , et l'expression de ses yeux n'était jamais d'accord avec celle de sa bouche ; mais comme , en souriant , il rassurait ceux qui l'entouraient , on a pris pour du cbarme le soulagement qu'il faisait éprouver ainsi. Je me rappelle qu'un membre de l'Institut, conseiller d'État, me dit sérieusement que les ongles de Bonaparte étaient parfaitement bien faits. Un autre s'écria : « Les mains du premier consul « sont charmantes. — Ah ! répondit un jeune « seigneur de l'ancienne noblesse, qui alors n'était « pas encore chambellan, de grâce, ne parlons pas « politique. » Un homme de la cour, en s'exprimant avec tendresse sur le premier consul , disait : « Ce qu'il a souvent, c'est une douceur enfantine. » En effet, dans son intérieur, il se livrait quelquefois à des jeux innocents ; on l'a vu danser avec ses généraux ; on prétend même qu'à IMunich, dans le palais de la reine et du roi de Bavière , à qui cette gaieté parut sans doute étrange , il prit un soir le costume espagnol de l'empereur Charles YII, et se mit à danser une ancienne contredanse française, la Monaco.