AVERTISSEMENT
DE M. DE STAËL FILS
Il y a ici, dans le manuscrit, une lacune dont j'ai déjà donné l'explication ', et à laquelle je ue saurais essayer de suppléer. Mais, pour mettre le lecteur en état de suivre le récit de ma mère, j'indiquerai rapidement les principales circonstances de sa vie pendant les cinq années qui séparent la première partie de ces Mémoires de la seconde.
Revenue en Suisse après la mort de M. Necker, le premier besoin qu'éprou\ a sa lille fut de chercher quelque adoucissement à sa douleur, en faisant le portrait de celui qu'elle venait de perdre, et en recueillant les dernières traces de sa pensée. Dans l'automne de I80i, elle publia les manuscrits de son père, avec une notice sur son caractère et sa vie privée.
La santé de ma mère, affaiblie par le malheur, exigeait qu'elle allât respirer l'air du Midi. Elle partit pour l'Italie. Le beau ciel de'Naples. les souvenirs de l'antiquité, les chifsd'œuvre de l'art lui ouvrirent des sources de jouissances qui lui étaient restées inconnues jusqu'alors; son àme, accablés par la tristesse, sembla revivre à ces impressions nouvelles, et elle retrouva la force de penser et d'écrire. Pendant ce voyage, ma mère fut traitée , par les agents diplomatiques de France, sans faveur, mais sans injustice. On lui interdisait le séjour de Paris , on l'éloignait de ses amis et de ses habitudes; mais du moins, alors, la tyrannie ne la poarsui^ait pas au delà des Alpes ; la persécution n'avait pas encore été mise en système, comme elle le fut plus tard. Je me plais même à rappeler que des lettres de recommandation, envoyées par Joseph Bonaparte à ma mère, contribuèrent à lui rendre le séjour de Rome plus agréable.
Elle revint d'Italie dans l'été de 18U5, et passa une année, soit à Coppet, soit à Genève, où plusieurs de ses amis se trouvaient réunis. Pendant ce temps , elle commença à écrire Corinne.
L'année suivante, son amour pour la France, ce sentiment si puissant sur son cœur, lui lit quitter Genève, et se rapprocher de Paris , à la distance de quarante lieues, qui lui était permise. Je faisais alors des études pour entrer à l'École polytechnique ; et , dans sa parfaite bonté pour ses enfants, elle désirait surveiller leur éducation d'aussi près que le lui permettait son exil. Elle alla donc s'établir à Auxerre, petite ville ou elle ne connaissait personne, mais dont le préfet, M. de la Bergerie, se conduisit envers elle avec beaucoup d'obligeance et de délicatesse.
I Voyez la préface.
DIX ANNEES D'EXIL
D'Auxerre elle vint à Rouen : c'était se rapprocher de quelques lieues du centre ou l'attiraient tous les souvenirs , toutes les affections de son enfance. Là, du moins, elle pouvait recevoir tous les jours des lettres de Paris; elle avait pénétré, sans ol)stacies, dans l'enceinte qui lui avait été interdite; elle pouvait espérer que ce cercle fatal se rétrécirait progressivement. Ceux qui ont soul'fert de l'exil comprendront seuls ce qui se passait dans son cœur. M. de Savoie-RoUin était alors préfet de la Seine-Inférieure : l'on sait par quelle criante injustice il fut destitué quelques années plus tard, et j'ai lieu de croire que son amitié pour ma mère, et l'intérêt qu'il lui témoigna pendant son s(\jour à Rouen, ne furent pas étrangers àla rigueur dont il devint l'objet.
Fouché était ministre de la police. 11 avait pour système, ain.si que le dit ma mère, de faire le moins de mal possible, la nécessité du but admise. La monarcliie prussienne venait de succomber; aucun ennemi sur le continent ne luttait plus contre le gouvernement de Napoléon ; aucune résistance à l'intérieur n'entravait sa marche, et ne pouvait donner prétexte à des mesures arbitraires ; quel motif y avait-il de prolonger contre ma mère la persécution la plus gratuite? Fouché lui permit donc de venir s'établir à douze lieues de Paris, dans une terre appartenant à M. de Castellane. Ce fut là qu'elle termina Corinne, et qu'elle en surveilla l'impression. Du reste, la vie retirée qu'elle menait dans cette terre, l'extrême prudence de toutes ses démarches, le très-petit nombre de ceux que la crainte de la défaveur ne détournait pas d'aller la voir, devaient suflire pour rassurer le despotisme le plus ombrageux. Mais ce n'était pas assez pour Bonaparte : 11 voulait que ma mère renonçât à tout exercice de son talent, et qu'elle s'interdit d'écrire, fut-ce sur les sujets les plus étrangers à la politique. On verra même que plus tard cette abnégation ne suflit pas pour la préserver d'une persécution toujours croissaiile.
A peine Corinne eut-elle paru, qu'un nouvel exil commença poui' ma mère, et qu'elle vit s'évanouir toutes les espérances qui, depuis quelques mois, l'avaient consolée. Par une fatalité qui rendit sa douleur plus amère, ce fut le , 9 avril , le jour même de l'anniversaire de la mort de son père, que lui fut signifié l'ordre qui l'éloignait de sa patrie et de ses amis. Elle revint à Coppet , le cœur navré, et l'immense succès de Corinne n'apporta que bien peu de distraction a sa tristesse.
Cependant, ce que n'a\ait pu la gloire littéraire, l'amitié y réussit; et, grâce aux témoignages d'affection qu'elle reçut à son retour en Suisse, l'été se passa plus doucement qu'elle n'avait pu l'espérer. Quelques-uns de ses amis quittèrent Paris pour venir la voir; et le prince Auguste de Prusse, à qui la paix avait rendu la liberté, nous fit l'honneur de s'arrêter quelques mois à Coppet , avant de retourner dans sa patrie.
Depuis son voyage à Berlin , si cruellement interrompu par la mort de son père, ma mère n'avait pas cessé d'étudier la littérature et la philosophie allemandes; mais un nouveau séjour en Allemagne lui était nécessaire pour achever le tableau de ce pays, qu'elle se proposait de présenter à la France. Dans l'automne de 1807, elle partit pour Vienne, et elle y retrouva, dans la société du prince de Ligne, dans celle de la maréchale Lubomirska, etc., cette urbanité de manières, cette facilité de conversation, qui avaient tant de charme à ses yeux. Le gouvernement autrichien, épuisé par la guerre, n'avait pas alors la force d'être oppresseur pour son propre compte, et cependant il conservait envers la France une attitude qui n'était pas sans indépendance et sans dignité. Ceux que poursuivait la haine de Napoléon pouvaient encore trouver à Vienne un asile; aussi, l'année que ma mère y passa fut-elle la plus calme dont elle eut joui depuis son exil.
En revenant en Suisse, ou elle consacra deux années à écrire ses réflexions sur l'Allemagne, elle ne tarda pas à s'apercevoir des progrès que faisait chaque jour la tyrannie impériale, et de la rapidité contagieuse avec laquelle s'étendaienla passion des places et la crainte de la défaveur. Sans doute quelques amis, à Genève et en France, lui conservaient dans le malheur, une courageuse et constante lidélité ; mais quit conque tenait au gou>ernement, ou aspirait à un emploi,
commençait à s'éloigner de sa maison , et à détourner les gens timides d'y venir. Ma mère souffrait de tous ces symptômes de servitude, qu'elle discernait avec une incomparable sagacité; mais plus elle était malheureuse, plus elle éprouvait le besoin d'écarter de ce qui l'entourait les peines de sa situation, et de répandre autour d'elle la vie, le mouvement intellectuel que semblait exclure la solitude.
Son talent pour la déclamation était le moyen de distraction qui avait le plus de puissance sur elle-même, en même temps qu'il variait les plaisirs de sa société. Ce fut à cette époque que, tout en travaillant à son grand ouvrage sur r Allemagne, elle composa, et joua sur le théâtre de Coppet, la plupart des petites pièces que je réunis dans ses OEuvres posthumes, sous le titre d'Essais dramatiques.
Enfin, au commencement de l'été de 1810, ayant achevé les trois volumes de l'Allemagne , elle voulut aller en surveiller l'impression à quarante lieues de Paris, distance qui lui était encore permise, et ou elle pouvait espérer de revoir ceux de ses amis dont l'affection n'avait pas fléchi devant la disgrâce de l'empereur.
Elle alla donc s'établir près de Blois, dans le vieux château de Chaumont-sur-Loire, que le cardinal d'Amboise, Diane de Poitiers, Catherine de Jlédicis et Nostradamus ont jadis habité. Le propriétaire actuel de ce séjour romantique, M. le Ray, avec qui mes parents étaient liés par des relations d'affaires et d'amitié, était alors en Amérique. Mais tandis que nous occupions son château, il rc\int des États-Unis avec sa famille; et, quoiqu'il voulut bien nous engager à rester chez lui, plus il nous en pressait avec politesse, pins nous étions tourmentés de la crainte de le gêner. M. de Salaberry nous tira de cet embarras avec la plus aimable obligeance, en mettant a notre disposition sa terre de Fossé. Ici recommence le récit de ma mère.
SECONDE PAPvTIE.