‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 173 sur 312 · SUR LES EAU\ DE BRISTOL · texte numérisé non relu

SUR LES EAU\ DE BRISTOL

Le jour va commencer ; ses premières lueurs TS'ous découvrent des bois les riantes couleurs. JjC faucon endormi se réveille à l'aurore , Tourne autour du rocher , part , et revient encore ,

' Les eaux de Bristol sont ordonnées , en Angleterre , aux malades de la consomption.

Et l'on entend de loin, au lever du soleil, La cloche qui rappelle aux travaux du réveil. Bientôt le jour s'étend sur la voûte céleste, Des vapeurs de la nuit l'obscurité funeste Se dissipe à nos yeux , et les oiseaux charmés Répètent, dans les airs, leurs chants accoutumés. Les rayons réfléchis par un ruisseau limpide, Font étinceler l'onde en sa course rapide ; Et le pâle rocher , blanchi par les hivers , Dont le front sillonné domine encor les mers, Des feux de l'Orient le premier se colore , Et sur son vieux sommet reçoit la jeune aurore. Le vaisseau , que les vents vers le port ont conduit, A reconnu les bords que lui cachait la nuit. Les cris des matelots nous signalent leur joie. Et des voiles , au loin , la blancheur se déploie. Mais les infortunés , par le mal abattus , Que des secours tardifs ne ranimeront plus , Vont aussi le matin sur le bord du rivage Pour respirer encore un air qui les soulage. Cet air vient se jouer sur leurs fronts pâlissants, Des poumons déchirés calme les feux brûlants; Et la nature, enfin, par l'aurore embellie, Leur fait encor goûter le parfum de la vie. La pourpre du matin a décoré le ciel D'un éclat à la fois touchant et solennel. La forêt s'est courbée au lever de l'aurore. Saluant le soleil qu'elle revoit encore. Les oiseaux, d'un beau jour jeunes admirateurs , Quittent des bois touffus les paisibles douceurs. Cette fête du monde, au départ des ténèbres. Semble écarter la mort et ses voiles funèbres. Par des rêves trompeurs les mourants consolés Élèvent vers le ciel leurs regards accablés ; Ils se flattent encore : une espérance vaine A coloré leur front d'une rougeur soudaine. Symptôme de leur mal, cette triste rougeur. Du flambeau de la mort est la sombre lueur. Bientôt vous les verrez, repoussant des chimères. Errer sous cette voûte oh reposent nos pères ; S'y choisir une tombe, et sur les bords du temps Sonder l'éternité de leurs regards tremblants. Ils s'essayent tout seuls aux plus tristes pensées , Tâchent de résigner leurs délices passées. Inutiles efforts! Au milieu des douleurs. Des souhaits impuissants se glissent dans leurs Et, tout en adorant la volonté suprême, [cœurs ; Ils pensent qu'il est dur de quitter ce qu'on aime. Il est dur en effet de briser les liens Qui de nos pas tremblants sont les plus doux sou- De perdre l'avenir, où régnait l'espérance, [tiens: L'imagination , funeste en sa puissance , Kxcite les regrets , trompe les souvenirs ,

LA. BAYADERE ET LE DIEU DE L'INDE

De la vie, aux mourants , ne peint que les plaisirs ; Au bonheur d'exister se borne leur envie , Et, près de la quitter, ils adorent la vie. Cependant, à la fin, quand le corps s'affaiblit. Le calme, par degrés, renaît dans leur esprit, [bre, Tout, jusqu'à leurs terreurs, vase perdre dans l'om- Kt, comme à l'horizon, vers le soir d'un jour sombre. Les bois , les prés , les champs obscurcis par la nuit, Semblent s'évanouir avec le jour qui fuit : Ainsi, lorsque notre âme incertaine, abattue. N'éclaire plus nos sens, tout change à notre vue. Le monde se retire, et les objets confus A nos faibles regards ne se retracent plus. Air pur qui ranimez les forces languissantes. Sources qui fécondez ces campagnes riantes , Sur ces infortunés répandez vos bienfaits ; Et, puisqu'ils veulent vivre, exaucez leurs souhaits. Qui descend à pas lents du haut de la colline ? Ah! je la reconnais cette jeune orpheline; Longtemps d'un vain espoir elle a goûté l'erreur , Longtemps elle a rêvé l'amour et le bonheur : L'amour, que la vertu , que les nœuds d'hyniénée Devaient sanctifier. Tu meurs, infortunée; 11 a brisé ton cœur ; rejette les secours Qui pourraient prolonger tes misérables jours. Tu voulais un ami, tu péris solitaire : Seule dans le tombeau, seule sur cette terre. Ah ! tu croirais à peine avoir changé de sort , Lorsque tu passerais de la vie à la mort, [france. Ceux qu'on voit dans ces lieux , courbés par la souf- .Teunes , sur l'avenir fondaient leur espérance La jeunesse un moment les embellit encor, Et suspend sa guirlande au cyprès de la mort. Ainsi j'ai vu tomber tes nobles destinées , Mon ami, compagnon de mes jeunes années; Par de longues douleurs lentement consumé , Sur sa tête, du temps le gouffre est refermé. il aimait le soleil , il cherchait sa lumière; Souvent il a béni son pouvoir salutaire. Ce soleil, dont l'éclat lui paraissait si beau. Semble avec complaisance éclairer son tombeau. Ce vent, qui près des monts si sourdement murmure. Semble parler tout bas de mort à la nature. Pvussel , tu l'entendis dans ce jour plein d'effroi , Dans ce jour le dernier qui s'est levé pour toi. Ah ! qui dans les beaux temps de notre heureuse en- Au sein de l'univers , créé par l'espérance , [fance, Qui nous aurait prédit que nos berceaux de fleurs Bientôt ne couvriraient que sa cendre et mes pleurs ? liélas! combien d'amis, couchés sur la poussière, N'accompagneront plus mes pas dans la carrière! D'autres ont abusé de ma crédule foi .

D'autres, que j'aime encor, sont séparés de moi.

Nous partîmes ensemble au matin de la vie; Ensemble nous montions la colline fleurie, Dont le sommet voilé, semblable à l'avenir, Offrait à notre espoir la gloire ou le plaisir. Quelques-uns sont tombés à moitié du voyage, Accablés de fatigue, ou vaincus par l'orage. Quelques-uns lentement traînent encor leurs pas, Désirent le repos et ne l'obtiennent pas. De tous mes compagnons je suis le plus à plaindre, Je touche à ce moment où je voulais atteindre ; Mais je descendrai seul par le sombre chemin, Revers de la montagne , et terme du destin. Mes peines, mes plaisirs, sur moi seul tout retombe. Et des sentiers déserts m'entraînent vers la tombe. Mais cessons de rêver. Oublions l'avenir , Effaçons du passé le cruel souvenir.

Soumettons-nous au sort! Déjà le jour s'avance, L'homme s'est réveillé, la lutte recommence. Contre ses ennemis il faut se maintenir, Travailler pour les siens, apprendre à les servir; Et , suspendant les pleurs de la mélancolie , Retournons dans le monde , et croyons à la vie.

LA BAYADERE, ET LE DIEU DE L'INDE

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