‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 185 sur 312 · GENEVIÈVE ET SON ENFANT · texte numérisé non relu

GENEVIÈVE ET SON ENFANT

( Geneviève est à genoux au pied d'une croix.)

l'enfant.

J'ai fini de prier, et ma mère reste toujours à genoux! pourquoi donc sa prière est-elle aujourd'hui plus longue que de coutume ? d'où vient l'inquiétude que je remarque sur son front? cependant , je n'ai rien fait de mal.

GENEVIÈVE

Chère enfant ! ce jour est bien solennel pour nous ! Je voulais m'y préparer.

l'enfant.

Comment donc ce jour serait-il différent de tous

GEr^EVIEVE DE BRABANT, ACTE I, SCENE I

nos jours ? Le soleil doit-il nous éclairer plus tard qu'à l'ordinaire? Me raconteras-tu quelque belle histoire merveilleuse dont je rêverai toute la nuit; ou la biche qui m'a nourrie, quand tes forces étaient épuisées , se serait-elle éloignée de nous ? Ah ! que j'en serais triste !

GENEVIÈVE

Non , mon enfant. Tiens , regarde ; ne la vois-tu pas , ta biche ? elle est à l'entrée de notre grotte ; mais il faut la quitter, cette grotte. Nous partons. l'enfant.

Que veux-tu dire , nous partons ? allons-nous plus loin que la forêt qui est là-bas , et que tu ne m'as jamais permis de parcourir? Ah ! quelle joie !

GENEVIÈVE

Pauvre enfant? comme tu prononces le mot de joie ! Ah ! tu ne sais pas combien de fois ces présages de l'espérance ont été trompés ! Nous quittons pour jamais cette demeure, la seule que tu connaisses depuis ta naissance.

l'enfant.

Pour jamais ! Que veux-tu dire, ma mère ? combien de temps cela fait-il , jamais ?

GENEVIÈVE

Toute la vie.

l'enfant.

O mon Dieu ! notre grotte, nos fleurs, je ne les verrai plus! Et les arbres que nous avons plantés, comment pourrons-nous vivre, si nous n'avons plus leurs fruits !

GENEVIÈVE

Mon enfant , partout les productions de la terre nous nourriront. La nature, image de la Divinité, est partout amie de l'homme.

l'enfant.

Pourquoi donc, ma mère , s'il est ainsi , sommesnous toujours restées dans le même lieu? Je croyais qu'on ne pouvait vivre qu'ici.

GENEVIÈVE

J'avais promis de n'en pas sortir avant dix ans accomplis ; aujourd'hui le terme expire. l'enfant.

Ne m'as-tu pas dit qu'aujourd'hui aussi j'avais liix ans ?

Oui , mon enfant , l'enfant de la douleur , toi qui es née avec elle; mon exil a commencé quand tu reçus le jour.

l'enfant.

Je t'ai donc porté malheur, ma mère ? Ah ! prends garde de m'emmener avec toi. Ne t'ai-je pas entendu dire une fois, quand tu me croyais endormie et que j'écoutais ta prière, que ton époux, que mon

père ne voulait pas de moi ? Serait-il possible qu'un enfant fût coupable sans le savoir? Si cela était ainsi, il faudrait l'abandonner, il faudrait

GENEVIÈVE

Ah ! finis , ma fille , tu me déchires le cœur. Depuis dix ans je n'ai vécu que pour toi ; j'ai bravé toutes les souffrances pour te conserver le jour , et tu me parles de t'abandonner ! Chère enfant , toi qui m'as consolée sans connaître mes peines; toi dont le regard me disait mille fois plus que les plus éloquentes paroles , comment pourrais-je me séparer de toi! Nous allons ensemble, après dix ans, chercher sur la terre nos amis et nos ennemis. Hélas ! qui peut savoir quel choix la mort aura fait parmi eux ?

l'enfant.

Je n'ai jamais vu que toi, ma mère; mais dans les histoires que tu m'as racontées , tu me parlais souvent de la perfidie et de la méchanceté des hommes. Dis-moi donc, avais-tu éprouvé dans le monde rien de semblable?

GENEVIÈVE

Ma fille... {J part.) ( Ah ! je bénis le ciel de n'avoir jamais accusé son père en sa présence. ) Si quelqu'un m'a fait souffrir, chère enfant, c'était un être que j'aimais.

l'enfant.

Tu l'aimais, et il a pu t'affliger, ma mère! A quoi donc distinguerai-je, dans le monde, les bons des méchants ? Si l'on peut aimer un méchant , comment le fuir? Est-ce qu'un être cruel a jamais eu des yeux aussi doux que les tiens? Si cela était ainsi, comment pourrais-je m'en défier?

GENEVIÈVE

Ma fille , je t'ai fait voir quelquefois ton visage dans le ruisseau qui coule au pied de cette grotte. Eh bien ! il ressemble beaucoup à celui de ton père. l'enfant.

Et revois-tu dans mes traits avec plaisir ceux de mon père? Parle-moi donc de lui: tu le nommes sans cesse , et tout à coup tu t'arrêtes , comme si quelque grand mystère t'empêchait de me parler. Ma mère...

GENEVIÈVE

Ma fille, c'en est assez; préparons - nous à partir.

l'enfant.

Ah ! si je pouvais tout emporter avec moi ! D'abord nous emmènerons notre biche fidèle, n'est-il pas vrai , ma mère? je ne saurais la quitter

GENEVIÈVE

J'y consens. Mais pourra -t- elle aller aussi loin que nous?

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