SCÈNE III
ADOLPHE, L'ENFANT, des chasseubs, L'ERMIÏf:.
ADOLPHE, wn arc à la main.
Cette flèche va la percer. Vous allez la voir tomber morte à l'instant.
l'enfant, se jetant à genoux.
Ah! ciel! qu'allez -vous faire? Tuer ma biche, ma pauvre biche que je connais depuis si longtemps? tuez-moi plutôt. Qui que vous soyez, vous avez l'air tout jeune; on dirait que vous êtes à peu près de mon âge. Comment se fait-il que vous n'ayez point de pitié?
ADOLPHE
Petite, levez- vous. Puisque vous aimez cette biche , je veux bien l'épargner. ]\îais que dira mon père, quand il simra que je suis venu toujours en chassant jusqu'ici, que j'ai parcouru plus de vingt lieues sans rien tuer?
l'enfant.
Sans rien tuer ! Est-ce pour cela que vous êtes
si bien vêtu, qu'on entend de si beaux sons autour de vous? Et moi donc, si je ne vous avais pas prié, m'auriez-vous traitée comme ma biche?,
ADOLPHE
Y pensez-vous , chère petite ! comment vous coniparez-vous à cet anisnal?
l'enfant.
Comme vous appelez ma biche ! savez -vous qu'elle m'a nourrie dans le désert où j'ai passé toute ma vie ?
ADOLPHE
Ah! que vous avez dû vous ennu5'er ! jMoi, j'ai passé les Pyrénées; j'ai été en Espagne, j'ai fait la guerre.
l'enfant.
La guerre ! n'est-ce pas tuer les hommes, comme vous vouliez tuer ma biche?
ADOLPHE
Oui. Mais les hommes peuvent se défendre.
l'enfant.
Ma biche ne le pouvait pas.
ADOLPHE
Chère petite, il faut que je vous quitte. Je vais retrouver mon père, car je suis sûr qu'il est inquiet de mon absence. Il est triste, il a besoin de moi. l'enfant.
D'où naît sa tristesse? Vit-il aussi dans le désert?
ADOLPHE
Non. Il est entouré d'une cour nombreuse, mais il y vit plus solitaire que vous ne l'êtes dans vos bois. Moi seul, quelquefois, je le fais sourire; mais quelquefois aussi il me repousse loin de lui. O mon Dieu ! qu'il est malheureux !
l'enfant.
Amenez-le près de ma mère. Toujours, quand je pleurais, elle savait me consoler. Peut-être sa douce voix ferait-elle du bien à votre père. Au reste, les pères, ils ne sont pas bons comme les mères; ils abandonnent quelquefois leurs enfants.
ADOLPHE
IMon père est bon, mais il souffre; je ne sais pourquoi.
l'enfant.
Je voudrais tant le soulager ! Cela se peut-il ? Conduisez-moi vers lui.
ADOLPHE
Je n'oserais pas. La vue d'un enfant lui est odieuse.
Il hait les enfants ! ma mère m'a toujours dit que Dieu les aimait.