‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 199 sur 312 · GENEVIÈVE , SIGEFROI · texte numérisé non relu

GENEVIÈVE , SIGEFROI

SIGEFROI

Madame

OE>"EVIÈ^'E.

Seigneur

SIGEFROI

Vous chancelez. Asseyez-vous, de grâce. Seriezvous la mère de cette enfant que mon fils a rencontrée?

GENEVIÈVE

Oui, seigneur.

SIGEFROI

Et comment vous et votre fille êtes-vous dans ce

désert ?

GENEVIÈVE

Ma fille y est née , et je ne l'ai pas quittée.

SIGEFROI

Son père ne vivait donc plus ?

GENEVIEVE DE £R\BA^T, ACTE lll, SCENE IV.

GE^"EVIE^'E.

Seigneur, il vit; mais il nous avait bannies.

STGEFROI.

L'aviez-vous offensé?

GENEVIEVE

Non, seigneur.

SIGEFROI

Il était donc injuste ?

GENEVIÈVE

Seigneur, il était trompé.

SIGEFKOI.

Trompé ! c'est impossible. Un père , un époux ne condamne que quand il est certain du crime.

GENEVIÈVE

Il n'y a rien de certain pour l'homme que sa conscience et son Dieu.

SIGEFBOI.

Quand un époux est trahi , quand l'amour et la foi sont méprisés, ce n'est point assez de bannir. Non , ce n'est point assez : il faut que la mort

GENEVIÈVE

Seigneur, mon époux aussi avait ordonné que je périsse.

STGEFBOI.

Et comment sa volonté ne fut-elle pas obéie? Quel lâche, quel perfide, abusant de sa confiance

Il vous paraît donc bien coupable, seigneur, celui qui m'a sauvé la vie ?

SIGEFROI

Qu'ai -je dit? Pardon, madame; ce n'est pas à vous que ce discours s'adresse. Ma destinée, mon malheur me trouble. Vos chagrins aussi donnent à votre voix des rapports douloureux avec un objet dont le souvenir m'est horrible.

GENEVIÈVE

Ce triste objet , seigneur, ne vous fut-il jamais cher?

SIGEFEOI.

Sans doute; une fois.

GENEVIÈVE

Ah ! s'il me fallait haïr ce que j'ai tendrement aimé, il me semblerait que mon cœur est déjà sous i'empire de la mort.

SIGEFROI

IMais cet époux , qui vous a condamnée, ne vous est-il pas odieux ?

GENEVIÈVE

' Non , seigneur ; je le chéris encore. Son injustice ne peut effacer de mon coeur ce que j'aimais , ce que j'admirais en lui.

SIGEFROI

Quoi! votre longue solitude; quoi ! vos malheurs n'ont point aigri votre ame ?

Je n'avais point de reproche à me faire. Dieu me protégeait. Pourquoi donc aurais-je connu les sentiments amers que la huine seule fait naître?

SIGEFROI

Voulez-vous m'accuser par ces paroles ? prétendez-vous que je sois coupable? ne savez -vous pas?... D'où vient que votre voix, que votre présence, bouleversent mon âme? Toutes les femmes ont-elles quelques traits de celle qui m'a trahi ? Otez votre voile, pour que votre visage dissipe mon trouble. Savez-vous que l'ombre de Geneviève m'est apparue souvent, revêtue du crêpe funèbre qui vous couvre ! hâtez-vous de rejeter cette perfide ressemblance; ôtez votre voile, ou je croirai la voir encore, et ma fureur...

GENEVIÈVE, ôtant son voile.

Seigneur, satisfaites-la.

SIGEFROI

Geneviève ! Geneviève ! 6 terre ! engloutis-nous.

— Qui vous a sauvée? est-ce l'infâme que vous m'avez préféré? est-il auprès de vous? je n'ai pu l'atteindre. On dit qu'il respire encore : peut-être est-il caché dans ces fore'ts ?

GENEVIÈVE

Seigneur, la solitude de ces lieux est profonde.

— Revenez à vous , et n'y cherchez rue moi. Je ne veux point éviter votre vengeance; je suis là pour recevoir la mort , ou pour me justifier.

SIGEFROI

Qu'osez -vous opposer à des preuves sans nombre ?...

GENEYIÈ"VE.

J'en pourrais donner de plus fortes. Mais si mon époux ne revient à moi que comme un juge, je ne veux pas survivre à ce jour que, pendant dix années, je n'ai cessé de demander au ciel.

SIGEFROI

Dix années, Geneviève !

GENEVIÈ^'E.

Oui, tu vois sur mon visage les traces profondes de la douleur. Rappelle -toi Geneviève quand tu l'aimais. Comme elle était heureuse! comme ton amour l'entourait de toutes les prospérités de la terre! Eh bien! elle était alors moins digne de ta tendresse que sous ces tristes vêtements, emblème de sa misère. Sigefroi , l'on t'a dit que je ne t'aimais plus , que j'avais profané tout à la fois et l'amour et l'hyménée , et mon cœur et la Divi^ nité. Sigefroi, tu l'as pu croire! Souviens-toi dis

Page 1