‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 211 sur 312 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

ELISÉE, GUEHAZI.

GUEHAZI.

Ah! mon maître, que je craignais pour toi au milieu de cette fouie insolente, qui outrageait ta vieillesse par ses rires dédaigneux et moqueurs !

ELISÉE

Mon fils, crains pour ceux qui ont bravé le dieu d'Abraham dans son prophète; aujourd'hui même ils vont disparaître de la terre.

GUEHAZI.

Ces jeunes gens insensés ne sèment que le vent, et ne recueilleront que la tempête. Ils avaient assisté à la fête donnée par la Sunamite : d'où vient donc qu'elle a duré si peu de temps ?

ELISÉE

Un grand malheur l'a troublée.

GUEHAZI.

Je le craignais.

ELISÉE

Une promesse avait été faite à l'Éternel, et la Sunamite ne l'a point accomplie : la vanité s'est emparée de son âme , et en a chassé la crainte du Tout-Puissant. ]\Ialheureuse mère! je la plains. Quand les méchants sont punis, mon âme en devient plus forte; je sens le bras de l'Éternel qui les frappe et nous soutient. Mais quand la foudre tombe sur le faible, le serviteur de Dieu est luimême épouvanté.

GUEHAZI.

O mon père ! si toi aussi tu redoutes les jugements du Très-Haut, quel homme oserait se présenter sans crainte devant ses autels ?

ELISÉE

Guehazi, tu n'as pas connu mon maître. Que suis-je auprès d'Élie , de ce saint homme qui a porté la terreur sur le trône d'Israël , et fait trembler les rois coupables ? L'âme de ce divin prophète était plus digne que la mienne d'être le sanctuaire du Très-Haut. Néanmoins une voix secrète se fait entendre au dedans de moi , me pénètre et me conduit; et jamais , jusqu'à ce jour, je ne lui ai désobéi. L'homme n'est point fort de sa force , et c'est l'appui de l'Éternel qui fait une colonne du roseau. Elie, le terrible Élie commandait aux éléments , marchait d'un pas sur à travers les vagues de la mer , et la terre effrayée se taisait devant lui. Il m'a soutenu par sa divine amitié; il m'a donné la main quand je chancelais sur les flots, et son manteau sacré couvre encore mes faiblesses aux yeux du Tout-Puissant.

GUEHAZI.

Mon père, Élie vit-il encore? Je t'entends l'invoquer souvent, depuis qu'il a quitté la terre : te répond-il ?

ELISÉE

Mon fils, il n'est point accordé aux hommes de savoir si les justes échappent au tombeau et sont admis dans le ciel. Le peuple d'Israël, si souvent enclin à l'idolâtrie, ne s'inquiète que de la terre, et ne demande à son Dieu que des vignes fécondes , des moissons abondantes et de longs jours ici-bas, passés dans les plaisirs.

GUEHAZI.

Ah! si la Sunamite perdait son unique enfant, ne lui dirais-tu pas qu'elle peut le revoir un jour?

ELISÉE

Mon fils, je n'ai point reçu du ciel la mission d'annoncer une seconde vie après la mort. Imite mon silence.

Mon père, tes commandements me sont sacrés comme s'ils étaient prononcés par l'Éternel luimême, sur le mont Sinaï. Les passions de ma jeunesse s'apaisent à ta voix; et, loin de me plaindre de la vie que nous menons ensemble sur les montagnes et dans les déserts, je voudrais ajouter encore aux austérités que nous bravons, pour me rendre plus digne d'être ton disciple.

ELISÉE

Mon fils , supportons les souffrances nécessaires pour convaincre les hommes de la vérité de nos

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