SCENE VIII. ' LE CAPITAINE, NÉRINE
LE CAPITAINE
Ah! te voilà, Wérine; que je suis aise de te trouver seule ! Dis-moi, ma toute belle, est-ce que je ne suis pas un peu à ton gré ? Tiens , regardemoi du côté de mon coup de sabre, car pour cet autre côté de mon visage, je n'en fais aucun cas; il ne signifie rien : mais une belle balafre, Nérine, cela ne dit-il rien à ton cœur?
NÉRINE
Non pas aujourd'hui. D'ordinaire, j'en conviens, les balafres me font un effet que je ne puis dire ; mais aujourd'hui , vous auriez vingt coups de sabre sur la ligure , que je ne vous en trouverais pas plus beau pour cela.
LE CAPITAINE
Et comment donc, mon ange! tu es donc dégoûtée de tout.' rien ne te fait plus de plaisir? Allons nous promener ensemble dans ma chaloupe; je te mènerai en pleine mer.
NÉRINE
Je m'y ennuierai.
LE CAPITAINE
S'ennuyer en pleine mer! y penses-tu, Nérine? Qu'est-ce qu'il faut donc faire pour t'amuser ?
NÉRINE
Marier votre fille avec M. Derval.
LE CAPITAINE
Et toi aussi, tu es de la conspiration. Tu veux faire épouser à ma famille ce blanc-bec ; tu veux faire tomber ma famille en quenouille; tu veux qu'on y fasse de l'esprit à l'eau rose, au lieu de servir son pays , et de recommencer le capitaine Kernadec, qui, morbleu! n'est pourtant pas encore fini. Quand je passe sur le port, tous les marins me saluent; on me dit : « Capitaine, vous étiez là un tel jour, » et je crois y être encore. Et j'irais me promener avec ce freluquet, qui m'appellerait mon père , et qu'on croirait de ma façon ! Non, Nérine, je n'en veux pas entendre parler.
NÉRINE
Eh bien ! à la bonne heure.
LE CAPITAINE
Te voilà triste ! tu pleures ! Écoute, Nérine, j'ai
le cœur dur, on le dit du moins ; et, en effet, il y a des jours où je suis brutal comme un boulet de canon ; mais quand je te vois pleurer, tiens , cela me fait mal là {mettant la main sur son cœur).
Oui, sans doute. Et votre pauvre fille souffre aussi là , de ne pas épouser celui qu'elle aime.
LE CAPITAINE
Eh bien ! eh bien ! qu'il prenne du service dans la marine; qu'il fasse sept campagnes, et au bout de sept ans il épousera ma fille.
NÉRINE
Eh bon Dieu ! vous voilà comme le père de Rachel , qui fit servir Jacob pendant sept ans , pour avoir sa fille.
LE CAPITAINE
Il a eu raison, morbleu. Était-ce un homrjîe de mer?
NÉRINE
Non pas, que je sache; mais un très -brave homme, d'ailleurs.
LE CAPITAINE
Ah oui ! je me rappelle. Eh bien ! Derval fera de même. (// s'en va, et revient sur ses pas.) Dismoi donc, Nérine, le frère aîné de ce Jacob ne s'appelait-il pas Ésaù ?
NÉRINE
Oui, sûrement.
LE CAPITAINE
Ne vendit-il pas son droit d'aînesse pour un plat de lentilles?
Sans doute. Mais savez-vous que vous me faites peur ! Monsieur, seriez-vous malade? vous allez devenir un savant.
LE CAPITAINE
Non. Sois tranquille, mon enfant, il n'y a rien à craindre; mais aujourd'hui je dîne avec d'anciens camarades , et je voulais savoir une petite anecdote pour les amuser.
NÉRINE
Une petite anecdote! L'histoire d'Ésaù, tout le monde la sait.
LE CAPITAINE
Ne crois pas cela ! ne crois pas cela ! On oublie tout en mer, et quand on revient, il est toujours agréable de se rappeler ses études.
NÉRINE
Eh bien donc , laissez-vous toucher pour Derval , il vous contera tout ce que vous voudrez.
LE CAPITAINE-
Oui, dans sept ans. C'est à merveille; ma fille a seize ans, Derval en a vingt-trois; il fera sept
LE CAPITArNE KERNADEC, ACTE I, SCENE X.
campagnes, et à son retour, je lui raconterai les miennes ; alors il sera en état de m'entendre. Enfin, c'est résolu. ÎSérine, tu me connais, je suis ferme, l'orage ne me trouble pas. Adieu.