‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 238 sur 312 · LES PRÉCÉDENTS, M"" DE KERNADEC · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS, M"" DE KERNADEC

LE CAPITAINE

Madame de Kernadec, voilà M. Derval qui revient, après sept ans, me demander de tenir ma parole , de lui donner notre fille en mariage. Y consentez-vous?

M"" DE KEBNADEC.

Oui , sans doute.

LE CAPITAINE

Il faut faire une fin , ma chère amie; vous avez quarante-cinq ans, j'en ai soixante : il faut nous retirer du monde. Il y a sept ans que vous pouviez encore être coquette, que je pouvais faire encore le diable à quatre; mais à présent, il ne s'agit plus de cela, ma chère femme : il faut se retirer à la campagne , et ne plus voir personne.

M""" DE KERNADEC.

Mais y pensez -vous? {JRosalba.) En vérité, mademoiselle, voilà une jolie affaire que vous m'attirez là! Mais, mon ami, si vous m'en croyez, nous ne changerons rien à notre genre de vie. Pourquoi faire aujourd'hui autrement qu'hier?

LE CAPITAINE

Ah! il s'est passé tant de choses dans ma tête depuis hier ! Imaginez que j'étais faible au point de me croire en 1811. Tout ce qu'on me disait ne me persuadait pas. Savez-vous, ma bonne amie, savez-vous ce qui achève de me convaincre ?

^I"' CE KERNADEC.

Quoi donc?

LE CAPITAINE

C'est votre visage , ma chère amie.

M°" DE KERNADEC.

Comment , mon visage ?

LE CAPITAINE

Oui; vous êtes si changée, si pâlie, si maigrie, depuis sept ans! Vous étiez encore charmante, quand votre fille n'avait que seize ans ; mais à présent tout est dit. Hélas ! oui , tout est dit.

M™ DE KERNADEC.

Ah ! je n'y tiens plus.

ROSALBA

Ma mère, au nom du ciel !...

NÉRINE

Madame !

M™ DE KERNADEC.

Eh ! ne faut-il pas pour vos beaux yeux que je me donne sept ans de plus ? — Monsieur de Kernadec

LE CAPITAINE

Il y a sept ans , vous aviez encore un son de voix si doux ! à présent il est tout enroué.

M°" DE KERNADEC.

Monsieur de Kernadec!....

LE CAPITAINE

Vous le voyez , toujours plus rauque. Et moi , qui avais une voix si ferme pour le commandement ! Enfin , ma femme , je vous le dis avec peine , vos beaux jours sont passés.

M°" DE KERNADEC.

Ah ! c'en est trop. Vous me trouvez donc bien changée depuis sept ans ?

LE CAPITAINE

Infiniment.

M"" DE KERNADEC.

Eh bien ! je ne veux plus participer à tous ces stratagèmes qui répugnaient à mon coeur. ]Mon ami, je ne puis consentir à ce qu'on te trompe ; notre amitié ne le permet pas : ta femme n'a que trentehuit ans; nous sommes en 1811. On a voulu te persuader qu'il s'était passé sept années, pour obtenir ton consentement au mariage de ma fille ; et moi , ce que je ne me pardonnerai jamais , je me suis prêtée un moment à cette ruse ; mais le ciel m'en a punie , et je me hâte de tout avouer.

LE CAPITAINE

Comment diantre ! Et la jambe de bois de Sabord ?

SABORD

Mon cher maître, elle est bien à votre service.

LE CAPITAINE

Et les trois enfants de Nérine ?

SABORD

Nous en aurons douze , s'il plaît à Dieu.

lA SIGNORA FANTASTICt, SCENE I.

Et J'uniforme de M. Derval ?

DERVAL

Monsieur, je tâcherai de le mériter.

LE CAPITAINE

Et la raison de Rosalba?

KOSALBA.

Ah ! mon père ! c'est si raisonnable d'épouser celui qu'on aime !

LE CAPITAINE

Et vous croyez , ventrebleu , que je souffrirai qu'on me joue ainsi ! Ah ! mille bombes ! puisque je n'ai que cinquante-trois ans, puisque je suis dans toute ma force , je vais vous arranger de la belle manière. Morbleu! j'équiperai un corsaire, et je ne remettrai jamais le pied sur ce maudit élément pierreux , qu'on appelle la terre , et qui n'est pas fait pour l'homme. Ah ! monsieur Derval !

( Un domestique arrive , et remet une lettre à M. Derval.)

DERVAL

Monsieur , daignez m'excuser ; je reçois à l'instant une lettre qui m'apprend qu'à la sollicitation de mon oncle , le ministre s'est occupé de nouveau de votre affaire, et qu'apprenant des faits d'armes de vous qui lui étaient inconnus , il vous accorde la croix.

LE CAPITAINE

La croix ! la croix ! Mais dites-moi , monsieur , je ne la dois pas à la faveur , n'est-ce pas ?

DERVAL

Non, monsieur; lisez la lettre.

LE CAPITAINE

« Pour ses bons et loyaux services. » Ah ! c'est donc vrai, que j'ai bien servi !

ROSALBA

Mon père, laissez-vous toucher!

M"" DE KERNADEC.

Mon ami !

DERVAL

Monsieur !

LE CAPITAINE

Allons, mes enfants, il faut que vous aussi vous soyez heureux ; je consens à votre mariage.

M"'" DE KERNADEC.

^ Eh bien ! c'est pourtant moi qui ai tout arrangé.

NÉRINE

Oui ; mais on ne peut pas dire que vous vous soyez sacrifiée dans cette affaire.

LE CAPITAINE

Tu as été bien méchante pour moi , Nérine ; tu as voulu me tromper ; mais de tout ce mauvais rêve ne pourrait-il pas me rester la victoire du Pic de Ténériffe ? elle me plaisait tant !

NÉRINE

Eh ! pourquoi pas ? Si vous le ci*oyez , n'est-ce pas comme si cela était? {Aux spectateurs.) Grâce au ciel , nous voilà tous contents , pourvu , mesdames et messieurs, que ce jour ne vous ait pas paru aussi long que sept années.

LÀ

SIGNORÂ FANTASTICI,

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