SCENE VII
LES PRÉCÉDENTS , LA SIGÎs'ORA FANTASTICI.
ZÉPHIRINE
Ah ! ma mère ! je suis bien aise de te voir. Il y a ici un trouble terrible.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Est-ce que le dénoûment approche? mais il n'est pas assez préparé. Mon cher Licidas, présentezmoi à monsieur votre père et à madame votre mère. Je serai charmée de les connaître.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Moi! cela me fait très-peu de plaisir.
M""' DE KRIEGSCHENMAHL.
Et moi, madame, j'aurais souhaité que l'obscurité de notre vie nous épargnât tout ce bruit.
L4 SIGNORA. FANTASTICI, SCEISE VIL
LA SIGKORA FAiVTASTICI , à Liciclas.
J'entends. L'un est dans le genre brusque, comme qui dirait le Bourru bienfaisant, les emplois d'oncle et de tuteur; à l'autre, les prudes, ce sont des rôles aisés ; mais l'un a un accent allemand , et l'autre un accent anglais , qui font très-bien, mais très-bien.
LICIDAS.
Signora, contentez-vous des fils, et n'essayez pas d'emmener le père et la mère ; cela ne se peut pas.
LA SIGMORA FAINTASTICI.
Qui vous a dit que cela ne se pouvait pas ? Il ne s'agit que d'arracher les hommes à leurs habitudes. Il faut leur faire sentir l'intérêt d'une vie nouvelle, l'insipidité de la leur. Il faut réveiller leur amour - propre , exciter leur imagination, et ils sont à nous.
M. DE KEIEGSCHENMAHL.
Allons, monsieur le commissaire, faites votre devoir.
LE COMMISSAIRE
Madame, je sui...is chargé...
LA SIGNORA FANTASTICI.
De quoi ?
LE COMMISSAIRE
De vous ordonner...
LA SIGNORA FANTASTICI.
De m'ordonner ! et vous tremblez... Ce n'est pas de ce ton-là que l'on commande.
LE COMMISSAIRE
De quitter la ville à l'instant.
LA SIGNORA FANTASTICI.
]Moi ! et de quel droit, je vous prie?
LE COMMISSAIRE
Co...omment de quel droit? ne suis-je pas commissaire du quartier?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Oui ; mais il n'y a que le bailli qui puisse accorder ou refuser une permission de séjour; et le bailli me rend justice; il aime les arts, il aime la poésie. Prenez garde qu'il ne vous destitue pour avoir empiété sur ses droits ^
LE COMMISSAIRE
C'est vrai ce qu'elle dit, la si...ignoi'a. C'est si triste d'être subalterne ! j'espérais être nommé bailli à la dernière élection; mais la cabale m'en a eni... empêché.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Savez-vous ce qui est cause que vous n'avez pas été nommé ?
LE COMMISSAIRE
Non; mais il m'a paru que le public en était in...indi2né.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Oui, une indignation calme; mais je vous dirai , moi , que c'est votre difficulté de parler qui en a été la cause.
LE COMMISSAIRE
Oui, c'est vrai; j'ai un. ..un peu de difficulté à parler ; mais ma mère m'a dit que cela me donnait de la grâce.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Madame votre mère a sûrement raison ; mais d'être bègue nuit beaucoup pour haranguer en public.
LE COMMISSAIRE
Et que faut-il faire pour m'en co...orriger?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Jouer la comédie.
LE COMMISSAIRE
Moi ! jouer la comédie !
LA SIGNORA FANTASTICI.
Un rôle de bailli !
LE COMMISSAIRE
Un rôle de bailli.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Deux fois par semaine, vous serez bailli pendant trois heures.
LE COMMISSAIRE
Le conseil municipal ne s'assemble qu'u...une fois.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Ainsi vous serez donc deux fois plus bailli sur mon théâtre que sur le vôtre.
LE COMMISSAIRE
Porterai-je la même robe?
LA SIGNORA FANTASTICI.
La même.
LE COMMISSAIRE
Et l'on m'obéira ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Mieux qu'on ne vous obéirait.
LE COMMISSAIRE
Et s'il y avait des émeutes ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Avec quatre vers alexandrins vous les calmeriez.
LE COMMISSAIRE
Quatre vers a. ..alexandrins ! cela expose-t-ii la vie d'un honnête homme ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Pas du tout, pas même celle d'un mauvais poète.
LE COMMISSAIRE
Mais c'est charmant cela! Deux fois par semaine bailli; une belle robe, du pouvoir, et point de danger. Signora, je suis à vous,
LA. SIGNORA FANTASTICI, SCENE YII.
LÀ SIGNORA FANTASTICI.
Passez de ce côté; vous, capitaine Rodolphe, vous ne quitterez pas ma fille.
RODOLPHE
Non sûrement, signera : c'est mon Armide. Si je vais en Italie avec elle, je serai toujours Renaud, n'est-ce pas ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Oui , sans doute. Néanmoins vous vous prêterez quelquefois au rôle de Sacripant. Il faut être complaisant dans les troupes de société.
M"" DE KRIEGSCHENMAHL.
Mon mari, qu'allons-nous devenir? nos enfants vont nous quitter. Nous resterons tête à tête. Ah ! que c'est triste !
M. DE KRIEGSCHENMAHI.
Madame de Rriegschenmahl, que nous dironsnous quand nous serons seuls ?
M"° DE KRIEGSCHENMAHL.
Ce que nous nous sommes déjà dit , mon cher époux.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Ah ! je ne le sais que trop. Essayons de fléchir la signora Fantastici. — Madame, ne m'enlevez pas mes deux fils, la consolation de ma vieillesse.
LA SIGNORA FANTASTICI.
C'est juste ; vous devez être un excellent père.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Ah ! elle commence à entendre raison.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Oui , père de comédie.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Comment , madame !
LA SIGNORA FANTASTICI.
Si vous voulez , vous ferez les pères nobles.
Les pères nobles ! mais certainement. Les Kriegschenmahl sont gentilshommes de père en fils.
LA SIGNORA FANTASTICI.
Comment ! vos ancêtres ont tous joué la comédie.^
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Que voulez-vous dire , madame ? prétendez-vous m'of fenser ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Non, assurément; mais j'emmène vos fils avec moi. Ils me plaisent; je perfectionnerai leur éducation. Le cadet jouera les héros ; l'aîné les rôles tendres : l'un deviendra plus ferme , l'autre plus doux , et dans dix ans d'ici je vous les renverrai charmants.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Ah ! madame, que faut-il faire pour ne pas me séparer d'eux ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Écoutez. Je suis bonne personne : je n'aime à faire de la peine à qui que ce soit; mais je veux qu'on respecte, en moi les droits de la poésie. Plus de prose , monsieur, plus de prose dans cette maison.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Quoi! madame, je ne pom-rai pas commander mon dîner en prose , à madame de Kriegschenmahl ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
La poésie ne consiste pas dans les vers, mais dans l'amour des beaux-arts, dans l'enthousiasme et l'imagination qui élèvent l'âme et l'esprit. Elle proscrit tous les sentiments étroits, vulgaires, illibéraux , sous le poids desquels vous avez passé votre vie. Écoutez-moi : je veux.. donner une fête à une personne charmante que la maladie retient chez elle , et qui supporte ses souffrances avec un admirable courage : voilà de la poésie , par exemple , de la vraie poésie. Voulez-vous prendre un rôle dans la pièce que nous voulons représenter devant elle ?
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Y pensez-vous , madame ? moi !
LA SIGNORA FANTASTICI.
Ou y fera le siège d'une ville.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Un siège ! Et croyez-vous que ma goutte ne m'empêchera pas de monter à l'assaut ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Nous aurons soin que les remparts soient de plain-pied.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
-Et prendrai-je la ville ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Sans doute.
M. DE KRIEGSCHENMAHL.
Ah ! quel plaisir pour moi , qui ai toujours été battu !
LA SIGNORA FANTASTICI.
Vous voyez bien que la comédie répare les torts du destin. Et vous , madame de Kriegschenmahl , nous vous prions d'accepter dans notre pièce le rôle d'une femme respectable.
M™" DE KRIEGSCHENMAHL.
Et pourquoi donc respectable ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Pardonnez, je croyais
M"» DE KRIEGSCHENMAHL.
Pensez-vous donc que si l'on se parait, l'on ne serait pas aussi agréable qu'une autre ?
LA SIGNORA FANTASTICI.
Eh bien , madame, jouez les grandes coquettes , j'abdique , et je vous les donne.