LE COMTE D'ERVILLE, FRÉDÉRIC
LE COMTE
Bonjour, M. Frédéric. Je suis désolé de n'avoir pas fait faire mon portrait chez vous ; je suis sûr que vous auriez mieux réussi que ce M. Schiehle... Schlihies : je ne sais comment prononcer un nom allemand.
FRÉDÉRIC
La même chose nous arrive pour les noms français.
LE COMTE
Comment cela est-il possible.?
FRÉDÉRIC
Très-possible, puisque nous sommes tous des étrangers les uns pour les autres.
LE COMTE
Des étrangers , les Français ! y pensez-vous ?
FRÉDÉRIC
Tson en France , mais bien en Allemagne.
LE COMTE
C'est vrai, mais cela ne peut pas durer. — Mon fiilur beau-père, M. de la Morlière, m'a dit que vous aviez à me remettre un portrait de sa fille , mademoiselle Sophie.
FRÉDÉRIC
Je ne savais pas , monsieur, qu'il fût pour vous.
Et pour qui Aouliez-vous donc qu'il fut.?
FRÉDÉRIC, a part.
Hélas ! — Le voilà , monsieur. Le trouvez-vous ressemblant ?
LE COMTE
Ressemblant ! oui ; mais fort embelli.
FRÉDÉRIC
Je ne le croyais pas possible.
LE COMTE
Ah ça, mon cher, par exemple, c'est de l'illusion. Elle est bien, Sophie, mais votre portrait est cent fois mieux qu'elle.
FRÉDÉRIC
Je suis bien loin de le trouver ainsi.
LE COMTE
C'est tout simple, vous êtes amoureux de Sophie; je le sais, le beau-père me l'a dit.
FRÉDÉRIC
Monsieur...
LE COMTE
.Te ne m'en fâche pas du tout, car moi je ne le suis pas. J'ai trente ans; j'ai déjà beaucoup aimé, je l'ai été beaucoup : aussi je ne me fais plus d'illusion sur rien.
Vous m'étonnez , monsieur. Quand vous épousez une personne que tant de gens vous envient , je pensais que vous sentiez mieux votre bonheur.
LE COMTE
Parions, monsieur, que vous lisez beaucoup de romans; enfin, parions.
FRÉDÉRIC
Oui, sans doute, monsieur; mais il ne me semble pas pourtant qu'il y ait rien de bien exalté dans ce que je viens de vous dire.
LE COMTE
Tout ce qui n'est pas dans les bornes de la raison est du roman.
FRÉDÉRIC
Et oii placez-vous les bornes de la raison.?
LE COMTE
Dans l'usage du monde. Il est convenable qu'un homme comme moi épouse une fille riche , d'une naissance moins illustre que la sienne. Si cela n'était pas convenable, je vous assure que je vous céderais bien volontiers mademoiselle Sophie.
FRÉDÉRIC
Je désirerais, monsieur, que vous voulussiez bien ne pas me parler de ce qui me touche.
LE COMTE
Et pourquoi pas ? je parle bien de moi , moimême.
Chacun a sa manière.
LE COMTE
Cest \Tai. Je ne vous blâme pas ; mais je voulais seulement vous dire que c'est le beau-père qui s'est entiché de moi , et que le mariage que je fais n'est pas du tout de mon invention. ^^lademoiselle Sophie a des opinions décidées sur tout ; souvent elle me contredit , et ce n'est pas le moyen de me connaître ; car moi je me tais , dès qu'on veut discuter : cela m'ennuie. Il faut savoir m'apprécier d'abord , ou bien renoncer à m'entendre. Le croiriezvous ? j'aime les manières anglaises , la timidité anglaise. Il y avait hier chez le ministre...
FRÉDÉRIC
Lady Berwick.
LE COMTE
Précisément ; que j'ai trouvée la plus spirituelle du monde.
FRÉDÉRIC
Comment l'avez-vous trouvée spirituelle .? elle ne dit pas un mot de français.
LE COMTE
Elle l'entend si bien ! et puis elle a des regards...