CHAPITRE XXI
Des événements causés par la séance roijale du 2d juin 1789.
Les prédictions de M. Nedier ne furent que trop réalisées; et cette séance royale, contre laquelle il s'était élevé avec tant de force, eut des suites plus déplorables encore que celles qu'il avait prévues. A peine le roi fut-il sorti de la salle, que le tiers état, resté seul en permanence, déclara qu'il continuerait ses délibérations sans avoir égard à ce qui venait de se passer. Le mouvement était donné; la séance royale, loin d'atteindre le but qu'on se proposait , avait augmenté l'élan du
CONSIDERATIONS
tiers état , en lui offrant l'occasion d'un nouveau triomphe.
Le bruit de la démission de M. Necker se répandit, et toutes les rues de Versailles furent i-emplies à l'instant par les habitants de la ville, qui proclamaient son nom. Le roi et la reine le firent appeler le soir même de la séance royale , et lui demandèrent tous les deux, au nom du salut de l'État, de reprendre sa place; la reine ajouta que la sdreté de la personne du roi était attachée à ce qu'il restât ministre. Pouvait-il ne pas obéir.? La reine s'engagea solennellement à ne plus suivre que ses conseils; telle était alors sa résolution, parce que le mouvement populaire l'avait émue : mais, comme elle était toujours convaincue que toute limite donnée à l'autorité royale était un malheur, elle devait nécessairement retomber sous l'influence de ceux qui pensaient comme elle.
Le roi, l'on ne saurait trop le dire, avait toutes les vertus nécessaires pour être un monarque constitutionnel, car un tel monarque est plutôt le magistrat suprême que le chef militaire de son pays. Mais, quoiqu'il eût beaucoup d'instruction, et qu'il lût surtout avec intérêt les historiens anglais, le descendant de Louis XIV avait de la peine à se départir de la doctrine du droit divin. Elle est considérée en Angleterre comme un crime de lèse-majesté, puisque c'est d'après un pacte avec la nation que la dynastie actuelle a été appelée au trône. Mais bien que Louis XVI ne fût nullement porté par son caractère à désirer le pouvoir absolu, ce pouvoir était un préjugé funeste, auquel , malheureusement pour la France et pom* lui, il n'a jamais renoncé tout à fait.
M. Necker, vaincu par les instances que le roi et la reine daignèrent lui faire, promit de rester ministre, et ne parla plus que de l'avenir; il ne dissimula point les dangers de la situation des affaires; néanmoins il dit qu'il se flattait encore d'y remédier, pourvu qu'on ne fit pas venir les troupes autour de Paris , si l'on n'était pas certain de leur obéissance ; dans ce cas , il demandait à quitter le ministère, ne pouvant plus que faire des voeux pour le roi dans sa retraite.
Il ne restait que trois moyens pour prévenir la crise politique dont on était menacé : l'espoir que le tiers état fondait encore sur les dispositions personnelles du roi; l'inquiétude vague du parti que prendraient les troupes, mquiétude qui pouvait encore contenir les factieux; enfin ia popularité de M. Necker. Nous allons voir comment ces ressources furent perdues en quinze jours , par les conseils du comité auquel la cour s'abandonnait en secret.
En retournant de chez le roi à sa maison, M. Necker fut porté en triomphe par le peuple. De si vifs transports sont encore présents à mon souvenir, et raniment en moi l'émotion qu'ils m'ont causée , dans ces beaux temps de jeunesse et d'espérance. Toutes ces voix, qui répétaient le nom de mon père, me semblaient celles d'une foule d'amis qui partageaient ma respectueuse tendresse. Le peuple ne s'était encore souillé d'aucun crime; il aimait son roi ; il le croyait trompé , et chérissait le ministre qu'il considérait comme son défenseur; tout était bon et vrai dans son enthousiasme. Les courtisans ont tâché de faire croire que ]M. Necker avait préparé cette scène. Quand on l'aurait voulu, comment aurait-on pu faire naître, par de sourdes menées, de semblables mouvements dans une telle multitude? La France entière s'y associait , les adresses des provinces arrivaient de toutes parts, et c'étaient alors des adresses qui exprimaient le vœu général. Mais un des grands malheurs de ceux qui vivent dans les cours, c'est de ne pouvoir se faire l'idée de ce que c'est qu'une nation. Ils attribuent tout à l'intrigue, et cependant l'intrigue ne peut rien sur l'opinion publique. On a vu, durant le cours de la révolution , des factieux agiter tel ou tel parti ; mais, en 1789, la France était presque unanime; et vouloir lutter contre ce colosse par la seule puissance des dignités aristocratiques, c'était se battre aveo des jouets contre des armes.
La majorité du clergé, la minorité de la noblesse , tous les députés du tiers se rendirent auprès de M. Necker, à son retour de chez le roi ; sa maison pouvait à peine contenir ceux qui s'y étaient réunis , et c'est là qu'on voyait ce qu'il y a de vraiment aimable dans le caractère des Français, la vivacité de leurs impressions, leur désir de plaire , et la facilité avec laquelle un gouvernement peut les captiver'ou les révolter, selon qu'il s'adresse bien ou mal au génie d'imagination dont ils sont susceptibles. J'entendais mon père conjurer les députés du tiers de ne pas porter trop loin leurs prétentions. « Vous êtes les plus forts maintenant, disait-il; c'est donc à vous que convient la sagesse.» Il leur peignait rétatdelaFrance,etlebierj qu'ils pouvaient faire; plusieurs pleuraient, et lui promettaient de se laisser guider par ses conseils; mais ils lui demandaient aussi de leur répondre des intentions du roi. La puissance royale inspirait encore non-seulement du respect, mais un reste de crainte ; c'était ces sentiments qu'il fallait ménager.
Cent cinquante ecclésiastiques, parmi lesquels se trouvaient des prélats d'un ordre supérieur,
SUR LA REVOLLTIOlN FRANÇAISE.
avaient déjà passé à l'assemblée nationale; quarante-sept membres de la noblesse, placés pour la plupart au premier rang par leurs talents et leur naissance, les avaient suivis; plus de trente autres n'attendaient que la permission de leurs commettants pour s'y joindre. Le peuple demandait à grands cris la réunion des trois ordres, et il insultait les nobles et les ecclésiastiques qui se rendaient dans leur chambre séparée. M. Necker alors proposa au roi d'ordonner au clergé et à la noblesse de délibérer avec le tiers, afin de leur sauver l'anxiété pénible dans laquelle ils se trouvaient, et de leur ôter l'embarras d'avoir Tair de céder à la puissance du peuple. Cette injonction du roi produisit encore un effet étonnant sur l'esprit public. On sut gré à l'autorité de sa condescendance , bien qu'elle y fût presque forcée. On accueillit la majorité de la chambre des nobles, quoique l'on sût qu'elle avait signé une protestation contre la démarche même qu'elle faisait. L'espoir du bien se ranima, et Mounier, qui était le rapporteur du comité de constitution , déclara qu'il proposerait un système politique presque en tout semblable à celui de la monarchie anglaise.
En comparant donc l'état des choses et des esprits à la fermentation terrible qui s'était manifestée le soir du 23 juin, on ne pouvait nier que M, Necker n'eût remis une seconde fois les rênes du gouvernement entre les mains du roi , corame après le renvoi de l'archevêque de Sens. Le trône sans doute était ébranlé, mais il était encore possible de le raffermir, en évitant avant tout une insurrection, puisque cette insurrection devait l'emporter sur les moyens qui restaient au gouvernement pour y résister. IMais les mauvais succès du 23 juin ne découragèrent point ceux qui les avaient amenés ; et , pendant qu'on laissait M. IVecker diriger les démarches extérieures du roi , le même comité secret lui conseillait de feindre d'acquiescer à tout, jusqu'à ce que les troupes allemandes commandées par le maréchal de Broglie fussent près de Paris. L'on se garda bien d'avouer à M. ÎSecker qu'on leur avait ordonné de venir pour dissoudre l'assemblée : on prit pour prétexte de cet ordre, lorsqu'il fut connu, des troubles partiels dont Paris avait été le théâtre, et dans lesquels les gardes-françaises , appelées pour rétablir l'ordre, avaient manifesté l'insubordination la plus complète.
I\L Isecker n'ignorait pas le véritable objet pour lequel on faisait avancer les troupes, bien qu'on voulût le lui cacher. L'intention de la cour était de réunir à Compiègne tous les membres des trois or-
dres qui n'avaient point favorisé le système des innovations , et là de leur faire consentir à la hâte les impôts et les emprunts dont elle avait besoin, afin de les congédier ensuite. Comme un tel projet ne pouvait être secondé par M. Tsecker, on se proposait de le renvoyer dès que la force militaire serait rassemblée. Cinquante avis par jour l'informaient de sa situation, et il ne lui était pas possible d'en douter; mais, ayant vu l'effet violent qu'avait produit , le 23 juin, la nouvelle de sa démission, il était décidé à ne pas exposer la chose publique à une nouvelle secousse ; car ce qu'il redoutait le plus au monde, c'était d'obtenir un triomphe personnel aux dépens de l'autorité du roi. Ses partisans , effrayés des ennemis dont il était environné, le conjuraient de se retirer : il savait qu'il était question de le mettre à la Bastille; mais il savait aussi que , dans les circonstances où Ton se trouvait alors , il ne pouvait quitter sa place sans confirmer les bruits qui se répandaient sur les mesures violentes que l'on préparait à la cour. Le roi s'étant résolu à ces mesures , M. Tsecker ne voulut pas y prendre part ; mais il ne voulait pas non plus donner le signal de s'y opposer, et il restait là comme une sentinelle qu'on laissait encore à son poste, pour tromper les attaquants sur la manœuvre.
Le parti populaire ne comprenant que trop bien ce qu'on méditait contre lui , et ne se résignant pas, comme M. iS'ecker, à en être la victime, Mirabeau fit adopter à l'assemblée nationale sa fameuse adresse pour le renvoi des troupes. C'était la première fois que la France entendait cette éloquence populaire , dont la puissance naturelle était aug' mentée par la grandeur des circonstances. Le respect pour le caractère personnel du roi se faisait encore remarquer dans cette harangue tribunitienne. « Et comment s'y prend-on, sire, disait l'ora- « teur de la chambre , pour vous faire douter de « l'attachement et de l'amour de vos sujets? Avez- «vous prodigué leur sang? êtes- vous cruel, im- « placable? avez-vous abusé de la justice? le peuple « vous impute-t-il ses malheurs? vous nomme-t-il « dans ses calamités? . . . Ke croyez pas ceux qui « vous parlent légèrement de la nation , et qui ne « savent que vous la représenter, selon leurs vues, « tantôt insolente, rebelle, séditieuse, tantôt sou- « mise, docile au joug, prompte à courber la tête « pour le recevoir. Ces deux tableaux sont égale- « ment infidèles.
« Toujours prêts à vous obéir , sire , parce que « vous commandez au nom des lois, notre fidélité « est sans bornes comme sans atteinte.
CONSIDERATIONS
« Sire , nous vous en conjurons au nom de la « patrie , au nom de votre bonheur et de votre « gloire , renvoyez vos soldats aux postes d'où vos « conseillers les ont tirés; renvoyez cette artillerie « destinée à couvrir vos frontières ; renvoyez sur- « tout les troupes étrangères , ces alliés de la na- « tion, que nous payons pour défendre et non pour « troubler nos foyers : Votre Majesté n'en a pas « besoin. Eh ! pourquoi un monarque adoré de « vingt-cinq millions de Français ferait-il accourir « à grands frais, autour du trône, quelques milliers «d'étrangers? Sire, au milieu de vos enfants, « soyez gardé par leur amour. »
Ces paroles sont la dernière lueur de l'attachement que les Français devaient à leur roi pour ses vertus personnelles. Quand la force militaire fut essayée, et le fut vainement, le pouvoir et l'amour semblèrent s'éclipser ensemble.
M. Necker continua d'aller tous les jours chez le roi ; mais rien de sérieux ne lui fut jamais communiqué. Ce silence envers le ministre principal était bien inquiétant , quand de toutes parts on voyait arriver des régiments étrangers qui se plaçaient autour de Paris et de Versailles. Mon père nous disait confidentiellement chaque soir, qu'il s'attendait à être arrêté le lendemain , mais que le danger auquel le roi s'exposait était si grand à ses yeux, qu'il se faisait une loi de rester, pour n'avoir pas l'air de soupçonner ce qui se passait.
Le 11 juillet, à trois heures après midi, M. Kecker reçut une lettre du roi qui lui ordonnait de quitter Paris et la France , et lui recommandait seulement de cacher à tout le monde son départ. Le baron de Breteuil avait été d'avis , dans le comité, d'arrêter M. Tsecker, parce que son renvoi devait causer une émeute. « Je réponds, dit le roi , qu'il obéira strictement au secret que je lui demanderai. » M. Tsecker fut touché de cette confiance dans sa probité, bien qu'elle fût accompagnée d'un ordre d'exil.
Il sut, depuis, que deux officiers des gardes du corps l'avaient suivi pour s'assurer de sa personne, s'il ne s'était pas soumis à l'injonction du roi ; mais à peine purent-ils arriver aussi vite à la frontière que M. IN'ecker lui-même. Madame Necker fut sa seule confidente; elle partit au sortir de son salon, sans aucun préparatif de voyage, avec les précautions que prendrait un criminel pour échapper à sa sentence; et cette sentence si redoutée, c'était le triomphe que le peuple préparait à Jl. Necker. s'il avait voulu s'y prêter. Deux jours après son départ, dès que sa disgrâce fut connue, les spectacles furent fermés comme pour une calamité
pubhque. Tout Paris prit les armes; la première cocarde que l'on porta fut verte, parce que c'était la couleur de la livrée de M. TS'ecker; on frappa des médailles à son effigie; et, s'il s'était rendu à Paris , au lieu de sortir de France par la frontière la plus rapprochée, celle de Flandre, on ne peut pas assigner de terme à l'influence qu'il aurait acquise.
Certainement , le devoir lui commandait d'obéir à l'ordre du roi : mais quel est celui qui , tout en obéissant, ne se serait pas laissé reconnaître , ne se serait pas laissé ramener malgré lui par la multitude? L'histoire n'offre peut-être pas d'exemple d'un homme évitant le pouvoir avec le soin qu'on mettrait à fuir la proscription : car il fallait être à la fois le défenseur du peuple , pour être banni de cette manière; et le plus fidèle sujet du monarque, pour lui sacrifier si scrupuleusement les hommages d'une nation entière.