SAPHO, ACTE IV, SCENE VI
front m'apprenait à jouir de moi-même. Un jour, j'étais dangereusement malade , et je me croyais près de traverser l'onde irrévocable ; rien ne pourra te peindre, Cléone, ses soins et sa douleur : il me sauva par ses regards qui retinrent ma vie prête à s'échapper. Ah ! sans doute j'aurais voulu qu'alors... Mais qu'importe? je te le dis, Cléone, il est bon, tu dois me croire.
CLÉOXE.
Il est bon , celui qui vous déchire le cœur ! Ah ! c'est vous , Sapho ; c'est vous qui êtes admirable !
Dois-je être injuste envers Phaon , parce qu'il m'a fait souffrir ?
CLÉONE
Tu peux lui pardonner. Mais moi !...
SAPHO
Cléone , tu contempleras chaque jour ses traits ravissants. Quand le cor retentira dans les bois, tu le verras passer sur le sommet des monts, et dompter un cheval sauvage, qui frémira sous sa main. Aux jeux Olympiques , il sera vainqueur; toutes les femmes de la Grèce envieront ton sort, et diront : « Vojlà celle que le plus beau des mortels a préférée. »
CLÉONE
Cet attrait passager peut-il suffire au bonheur?
SAPHO
Penses -tu que les dieux lui aient donné ces charmes conuue un simple ornement que le souffle du temps doit flétrir? C'est son âme généreuse, dont sa figure est le symbole; ce sont ses nobles qualités qu'expriment et sa voix et son regard.
CLÉONE
Sapho ! Sapho ! est-ce ainsi que tu parles de celui qui put te trahir!
SAPHO
Ah! s'il m'abandonne, c'est que je l'ai mérité. Pouvais-je le captiver toujours, moi qui ai déjà connu les feux d'un premier hyménée ? Il lui faut un cœur qui n'ait battu que pour lui. Cléone, ne refuse pas le sort d'une divinité sur la terre.
Tu le veux ?
SAPHO
Je l'exige.
CLÉONE
Eh bien ! apprends un secret que je voulais te cacher jusqu'à ma mort. Je sacrifiais Phaon ù mon enthousiasme pour toi ; mais je l'aimais.
SAPHO
Tu l'aimais ! tu l'aimais !
CLÉONE
D'où vient donc ce trouble ? puisque tu me com-
mandes de le choisir pour époux, peux-tu craindre que je l'aime?
SAPHO
Je ne puis donc avoir à ses yeux aucun avantage que tu ne possèdes, et jusqu'à mon amour, tu l'éprouves aussi , Cléone ! Ah ! du moins , mon malheur me reste encore; il me reste à moi seule, et c'est l'unique souvenir que tu ne puisses effacer dans son cœur.
CLÉONE
Il en est temps encore; dis un mot, et je pars : je vais me retirer dans des lieux inconnus, et jamais Phaon ne pourra retrouver ma trace.
SAPHO
Et ton image, peux-tu l'anéantir? Laisse-moi; je ne serai point oubliée de Phaon : c'est moi qui me retirerai dans des régions inconnues, oià j'emporterai ses regrets.