ALCÉE , SAPHO
ALCÉE
Vous voulez embellir, Sapho , la fête d'un hymen qui doit vous affliger.
Quand la résolution est prise, c'est dans l'excès même des sacrifices qu'on trouve de la force.
ALCÉE
Quoi ! vous célébrerez vous - même , sur votre lyre , l'union de Cléone et de Phaon !
SAPHO
]N'y a-t-il pas des chants dans toutes les solennités de la vie? n'a-t-on pas vu des jeux funérai- | res? Pourquoi mes vers ne seraient-ils pas consa- * crés au bonheur de celui que j'ai tant aimé?
ALCÉE
Sapho, votre calme m'inquiète! je craindrais moins , si vous étiez plus agitée.
SAPHO
Il y a toujours du calme quand il n'y a plus d'espoir.
ALCÉE
Il vous reste un avenir si brillant et si beau !
SAPHO
L'avenir de l'homme sur la terre est quelquefois un an , un jour , une heure ; mais la gloire seule nous affranchit du temps.
ALCÉE
Sapho , c'est moi qui dois allumer sur l'autel le flambeau de l'hymen entre Cléone et Phaon ; ainsi vous l'avez ordonné : mais ma main tremblera , quand je formerai ces indissolubles nœuds.
Alcée , quel est le cœur qui ne tremble pas , dès qu'il s'agit de l'irrévocable ? Le mariage , la mort , causent de la terreur à nos âmes, plus mobiles encore que notre destinée. Mais ne faut -il pas que • tout se fixe à la fin sur la terre? et les flambeaux n'éclairent-ils pas la pompe nuptiale , comme ils allument la flamme du bûcher ?
ALCÉE
Sapho, ton génie t'élève au-dessus du sort; mais je redoute en toi les sentiments qui peuvent troubler les lumières de ta raison.
SAPHO
Ces sentiments ne consument que la vie; mais ce que j'ai reçu d'Apollon , l'étincelle dont il a pénétré mon âme ne peut s'éteindre, tant que mes vers subsisteront.
ALCÉE
Ah! si , dégagée des passions terrestres, tu veux enfin te vouer à ce dieu dont tu reçus tant de bienfaits , les secrets mêmes de l'univers peuvent un jour t'être révélés.
SAPHO
Le secret de l'univers, Alcée! c'est l'amour et
la mort. Crois-tu que je ne connaisse pas l'un et l'autre ?
ALCÉE
Nous nous retrouverons , Sapho , dans ces Champs Élysiens , dans ce séjour des ombres , où ton maître , Apollon , ne conduit jamais son char; et peut-être alors ne dédaigneras-tu pas l'hommage que je t'ai vainement offert.
Alcée , je suis touchée de ta noble amitié : je t'attendrai sur l'autre rive, car je dois t'y précéder; mais c'est à toi seul que je confie mon nom parmi les Grecs. Tu le sais , le langage des favoris des dieux n'est compris que d'un petit nombre de mortels; et le triste avantage du génie, c'est de vivre au milieu des hommes , sans pouvoir se faire entendre de la plupart d'entre eux. Toi, mon concitoyen dans la patrie des arts , apprends aux siècles futurs ce que fut Sapho , et surtout ce qu'elle pouvait être.
ALCÉE
Que dites- vous, Sapho ? jamais votre talent n'eut plus d'éclat et de force.
SAPHO
Le serpent a piqué la fleur; qii'importe qu'elle soit encore sur sa tige! C'est est fait; il n'y a plus de printemps pour elle : quand elle tombera , ce sera pour toujours.
SCEINE II.
SAPHO, CLÉONE , ALCÉE
SAPHO
Cléone, vous êtes belle, et la couronne blanche sied à vos innocents regards.
CLÉOXE.
Sapho , c'est en tremblant que je jouis du bonheur que vous m'avez donné. Hélas ! puis -je ignorer ce qu'il en coûte à votre cœur?
SAPHO
Alcée , vous allez rassembler les prêtresses qui doivent assister à la fête. Moi, je me placerai sur ce rocher, pour contempler la mer, et pour accompagner de mes accords les gémissements de ses vagues.
ALCÉE
Sapho, que parlez -vous de gémissements, dans ces moments de joie?
SAPHO
Ces heureux époux doivent-ils donc oublier qu'on peut souffrir dans ce monde ? Leur sort est assez doux pour qu'on ose leur rappeler que la destinée veille et menace. De quel droit prétendraient- ils l'ignorer ?
V, SCEISE IV