‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 43 sur 312 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

De la suppression des titres de noblesse.

Le moins impopulaire des deux ordres privilégiés en France, c'est peut-être encore le clergé; car le principe moteur de la révolution étant l'égalité, la nation se sentait moins blessée par les préjugés des prêtres que par les prétentions des nobles. Cependant rien n'est plus funeste, on ne saurait trop le répéter, que l'influence politique des ecclésiastiques dans un État , tandis qu'une magistrature héréditaire dont les souvenirs de la naissance fassent partie , est un élément indispensable de toute monarchie limitée. Mais la haine du peuple contre les gentilshommes ayant éclaté dès les premiers jours de la révolution, la minorité de la noblesse dans l'assemblée constituante aurait voulu détruire ce germe d'inimitié, et s'unir en tout à la nation. Un soir donc, dans un moment de fermentation, un membre fit la proposition d'abolir tous les titres. Aucun noble du parti populaire ne pouvait se refuser à l'appuyer, sans avoir l'air d'une vanité ridicule; néanmoins il serait fort à désirer que les titres, tels qu'ils existaient, n'eussent été supprimés qu'en étant remplacés par la pairie et par les distinctions qui émanent d'elle. Un grand publiciste anglais a dit, avec raison, que toutes les fois qu'il existe dans un pays un principe de vie quelconque, le législateur doit en tirer parti. En effet , comme rien n'est si difficile que de créer, il faut le plus souvent greffer une institution sur une autre.

L'assemblée constituante traitait la France comme une colonie dans laquelle il n'y aurait point eu de passé; mais, quand il y en a un, on ne peut empêcher qu'il n'ait son influence. La nation française était fatiguée de la noblesse de second ordre; mais elle avait, mais elle aura toujours du respect pour les noms historiques. C'était de

ce sentiment qu'il fallait se servir pour établir une

chambre haute, et tâcher de faire tomber, par degrés , en désuétude , toutes ces dénominations de comtes et de marquis qui , lorsqu'elles ne s'attachent ni à des souvenirs ni à des fonctions politiques , ressemblent plutôt à des sobriquets qu'à des titres.

L'une des plus singulières propositions de ce jour fut celle de renoncer aux noms des terres que plusieurs familles portaient depuis des siècles, pour obliger à reprendre les noms patronymiques. Ainsi les Montmorenci se seraient appelés Bouchard; la Fayette, Mottié; Mirabeau, Riquetti. C'était dépouiller la France de son histoire, et nul homme, quelque démocrate qu'il fût, ne voulait ni ne devait renoncer ainsi à la mémoire de ses aïeux. Le lendemain du jour où ce décret fut porté, les journalistes imprimèrent dans le récit des séances, Riquetti rainé , au lieu du comte de Mirabeau ; il s'approcha furieux des écrivains qui assistaient à l'assemblée, et leur dit : Jvec votre Riquetti vous avez désorienté r Europe pendant trois jours. Ce mot encouragea chacun à reprendre le nom de son père; il eut été difficile de l'empêcher sans une inquisition bien contraire aux principes de l'assemblée, car on ne doit pas cesser de rappeler qu'elle ne s'est jamais servie des moyens du despotisme pour établir la liberté.

JI. Tsecker seul, dans le conseil d'État, proposa au roi de refuser sa sanction au décret qui anéantissait la noblesse , sans établir le patriciat à sa place; et, son opinion n'ayant pu prévaloir, il eut le courage de la publier. Le roi avait résolu de sanctionner indistinctement tous les décrets de l'assemblée : son système était de se faire considérer, à dater du 6 octobre, comme en état de captivité ; et ce fut seulement pour obéir à ses scrupules religieux qu'il ne voulut pas dans la suite apposer son nom aux décrets qui proscrivaient les prêtres soumis à la puissance du pape.

M. Kecker , au contraire , désirait que le roi fît un usage sincère et constant de sa prérogative; il lui représentait que, s'il reprenait un jour toute sa puissance, il serait toujours le maître de déclarer qu'il avait été prisonnier depuis son arrivée à Paris; mais que s'il ne la reprenait pas, il perdrait de sa considération , et surtout de sa force dans la nation , en ne faisant pas usage de son veto pour arrêter les décrets inconsidérés de l'assemblée, décrets dont elle se repentait souvent, dès que la fièvre de la popularité était apaisée. L'objet important pour la nation française, comme pour toutes les nations du monde, c'est que le mérite, les talents et les services puissent élever aux pre-

CONSIDERATIONS

miers rangs de l'État. Mais vouloir organiser la France d'après les principes de l'égalité abstraite, c'était se priver d'un ressort d'émulation si analogue au caractère des Français , que Napoléon , qui s'en est saisi à sa manière, les a dominés surtout par là. Le mémoire que M. Necker fit publier à l'époque de la suppression des titres, dans l'été de 1790, était terminé par les réflexions suivantes :

« En poursuivant dans les plus petits détails « tous les signes de distinction, on court peut-être « le risque d'égarer le peuple sur le véritable sens « de ce mot égalité, qui ne peut jamais signifier, « chez une nation civilisée et dans une société déjà « subsistante, égalité de rang ou de propriété. La « diversité des travaux et des fonctions, les diffé- « renées de fortune et d'éducation, l'émulation, « l'industrie, la gradation des talents et des con- « naissances, toutes ces disparités productrices du •< mouvement social entraînent inévitablement des « inégalités extérieures ; et le seul but du législa- « teur est, en imitation de la nature, de les réunir « toutes vers un bonheur égal , quoique différent « dans ses formes et dans ses développements.

« Tout s'unit, tout s'enchaîne dans la vaste éten- « due des combinaisons sociales; et souvent les « genres de supériorité qui paraissent un abus aux « premiers regards de la philosophie , sont essen- <■ tiellement utiles pour servir de protection aux « différentes lois de subordination , à ces lois qu'il « est si nécessaire de défendre, et qu'on attaque- « rait avec tant de moyens, si l'habitude et l'ima- « gination cessaient jamais de leur servir d'appui. »

J'aurai, par la suite, l'occasion de faire remarquer que, dans les divers ouvrages publiés par M. Necker pendant l'espace de vingt ans , il a toujours annoncé d'avance les événements qui ont eu lieu depuis ; tant la sagacité de son esprit était pénétrante! Le règne du jacobini'sme a eu pour cause principale l'enivrement sauvage d'un certain genre d'égalité; il me semble que M. Necker signalait ce danger , lorsqu'il écrivait les observations que je viens de citer.

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