CHAPITRE XYl
De la fédération du 14 juillet 1790.
Malgré les fautes que nous venons d'indiquer, l'assemblée constituante avait opéré tant de bien , et triomphé de tant de maux , qu'elle était adorée de la France presque entière. Il fallait une grande connaissance des principes de la législation politique , pour s'apercevoir de tout ce qui manquait à l'œuvre de la constitution , et l'on jouissait de la liberté, quoique les précautions prises pour sa durée ne fussent pas bien combinées. La carrière
ouverte à tous les talents excitait l'émulation générale ; les discussions d'une assemblée éminemment spirituelle , le mouvement varié de la liberté de la presse , la publicité sous tous les rapports essentiels , délivraient de ses chaînes l'esprit français, le patriotisme français, enfin toutes les qualités énergiques dont on a vu depuis des résultats quelquefois cruels , mais toujours gigantesques. On respirait plus librement, il y avait plus d'air dans la poitrine , et l'espoir indéfini d'un bonheur sans entraves s'était emparé de la nation dans sa force , comme il s'empare des hommes dans leur jeunesse, avec illusion et sans prévoyance.
La principale inquiétude de l'assemblée constituante ayant pour objet les dangers que les troupes de ligne pouvaient faire courir un jour à la liberté, il était naturel qu'elle cherchât de toutes les manières à captiver les milices nationales , puisqu'elle les regardait avec raison comme la force armée des citoyens : d'ailleurs elle était si sûre de l'opinion publique en 1790, qu'elle aimait à s'entourer des soldats de la patrie. Les troupes de ligne sont une invention tout à fait moderne , et dont le véritable but est de mettre entre les mains des rois un pouvoir indépendant des peuples. C'est de l'institution des gardes nationales en France qu'est résultée dans la suite la conquête de l'Europe continentale; mais l'assemblée constituante alors était très-loin de souhaiter la guerre, car elle avait beaucoup trop de lumières pour ne pas préférer à tout la liberté; et cette liberté est inconciliable avec l'esprit d'envahissement et les habitudes militaires.
Les quatre-vingt-trois départements envoyèrent des députés de leurs gardes nationales pour prêter serment à la constitution nouvelle. Elle n'était pas encore achevée , il est vrai ; mais les principes qu'elle consacrait avaient pour eux l'assentiment universel. L'enthousiasme patriotique était si vif, que tout Paris se portait en foule à la fédération de 1790, comme l'année précédente à la destruction de la Bastille.
C'était dans le Champ de Mars , en face de l'École militaire, et non loin de l'Hôtel des Invalides, que la réunion des milices nationales devait avoir lieu. Il fallait élever autour de cette vaste enceinte des tertres de gazon pour y placer les spectateurs. Des femmes du premier rang se joignirent à la multitude des travailleurs volontaires qui venaient concourir aux préparatifs de cette fête. Devant l'École militaire , en face de la rivière qui borde le Champ de Mars, on avait placé des gradins avec une tente pour servir d'abri au roi, à la reine et à toute la cour. Quatre-vingt-trois lances plantées
CONSIDERATIOINS
en terre , et auxquelles étaient suspendues les bannières de chaque département , formaient un grand cercle dont l'amphithéâtre où devait s'asseoir la famille royale faisait partie. On voyait à l'autre
. extrémité un autel préparé pour la messe , que M. de Talleyrand , alors évéque d'Autun , célébra dans cette grande circonstance. M. de la Fayette s'approcha de ce même autel pour y jurer fidélité à la nation , à la loi et au roi ; et le serment et l'homme qui le prononçait excitèrent un grand sentiment de confiance. Les spectateurs étaient dans l'ivresse; le roi et la liberté leur paraissaient alors complètement réunis. La monarchie limitée a toujours été le véritable voeu de la France; et le dernier mouvement d'un enthousiasme vraiment national s'est fait voir à cette fédération de 1790. Toutefois, les personnes capables de réflexion étaient loin de se livrer à la joie générale. Je voyais dans la physionomie de mon père une profonde inquiétude; dans le moment où l'on croyait fêter un triomphe, peut-être sentait-il qu'il n'y avait déjà plus de ressources. M. IXecker ayant sacrifié sa popularité tout entière à la défense des principes d'une monarchie libre et limitée, M. de la Fayette devait être dans ce jour le premier objet de l'affection du peuple ; il inspirait à la garde nationale un dévouement très-exalté ; mais , quelle que fût son opinion politique, s'il avait voulu s'opposer à l'esprit du temps , son pouvoir eut été brisé. Les idées régnaient à cette époque, et non
.les individus. La terrible volonté de Bonaparte lui-même n'aurait pu rien contre la direction des esprits ; car les Français alors , loin d'aimer le pouvoir militaire, auraient obéi bien plus volontiers à une assemblée qu'à un général.
Le respect pour la représentation nationale, première base d'un gouvernement libre, existait dans toutes les têtes en 1790, comme si cette représentation eût daté d'un siècle, et non d'une année. En effet , si les vérités d'un certain ordre se reconnaissent, au lieu de s'apprendre, il doit suffire de Jes montrer aux hommes pour qu'ils s'y attachent.