‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 53 sur 312 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Prédiction de M. Necker sur le sort de la constitution de 1791.

Pendant les quatorze dernières années de sa vie, M. Kecker ne s'est pas éloigné de sa terre de Coppet en Suisse. Il a vécu dans la retraite la plus absolue ; mais le repos qui naît de la dignité n'exclut pas l'activité de l'esprit; aussi ne cessa-t-il point de suivre avec la plus grande sollicitude chaque événement qui se passait en France; et les ouvrages qu'il a composés à différentes époques de la révolution, ont un caractère de prophétie; parce qu'en examinant les défauts des constitutions diverses qui ont régi momentanément la France, il annonçait d'avance les conséquences de ces défauts, et ce genre de prédictions ne saurait manquer de se réaliser.

M. Ts^ecker joignait à l'étonnante sagacité de son esprit une sensibilité pour le sort de l'espèce humaine et de la France en particulier, dont il n'y a eu d'exemple, je crois, dans aucun publiciste. On traite d'ordinaire la politique d'une manière abstraite, et en la fondant presque toujours sur le calcul; mais IM. ISecker s'est surtout occupé des rapports de celte science avec la morale individuelle, lebon- Ueur et la dignité des nations. C'est le Fénélon de

la politique, si j'ose m'exprimer ainsi , en honorant ces deux grands hommes par l'analogie de leurs vertus.

Le premier ouvrage qu'il publia en 1791 est intitulé .• de r Administration de M. Necker , par lui-même. A la suite d'une discussion politique très -approfondie sur les diverses compensations que l'on aurait dû accorder aux privilégiés pour la perte de leurs anciens droits, il dit, en s'adressant à l'assemblée : « Je l'entends ; on me reprochera mon attachement obstiné aux principes de la justice, et l'on essayera de le déprimer en y donnant le nom de pitié aristocratique. Je sais mieux que vous de quelle sorte est la mienne. C'est pour vous , les premiers , que j'ai connu ce sentiment d'intérêt; mais alors vous étiez sans union et sans force; c'est pour vous, les premiers, que j'ai combattu. Et dans le temps où je me plaignais si fortement de l'indifférence qu'on vous témoignait ; lorsque je parlais des égards qui vous étaient dus; lorsque je montrais une inquiétude continuelle sur le sort du peuple, c'était aussi par des jeux de mots qu'on cherchait à ridiculiser mes sentiments. Je voudrais bien en aimer d'autres que vous, lorsque vous m'abandonnez; je voudrais bien le pouvoir, mais je n'ai pas cette consolation ; vos ennemis et les miens ont mis entre eux et moi une barrière que je ne chercherai jamais à rompre , et ils doivent me haïr toujours, puisqu'ils m'ont rendu responsable de leurs propres fautes. Ce n'est pas moi cependant qui les ai encouragés à jouir sans mesure de leur ancienne puissance , et ce n'est pas moi qui les ai rendus inflexibles, lorsqu'il fallait commencer à traiter avec la fortune. Ah ! s'ils n'étaient pas dans l'oppression , s'ils n'étaient pas malheureux, combien de reproches n'aurais-je pas à leur faire! Aussi , quand je les défends encore dans leurs droits et leurs propriétés, ils ne croiront pas, je Inespéré, que je songe un instant à les regarder. Je ne veux aujourd'hui ni d'eux ni de personne; c'est de mes souvenirs, de mes pensées, que je cherche à vivre et à mourir. Quand je fixe mon attention sur la pureté des sentiments qui m'ont guidé , je ne trouve nulle part une association qui me convienne; et, dans le besoin cependant que toute âme sensible en éprouve , je la forme cette association, je la forme en espérance avec les hommes honnêtes de tous les pays , avec ceux, en si petit nombre, dont la première passion est l'amour du bien sur cette terre. »

M. Tsecker regrettait amèrement cette popularité qu'il avait, sans hésiter, sacrifiée à ses de-

voirs. Quelques personnes lui ont fait un tort du prix qu'il y attachait. îMalheur aux hommes d'État qui n'ont pas besoin de l'opinion publique! Ce sont des courtisans ou des usurpateurs; ils se flattent d'obtenir, par l'intrigue ou par la terreur, ce que les caractères généreux ne veulent devoir qu'à l'estime de leurs semblables.

En nous promenant ensemble, mon père et moi, sous ces grands arbres de Coppet qui me semblent encore des témoins amis de ses nobles pensées, il me demanda une fois si je croyais que toute la France partageât les soupçons populaires dont il avait été la victime, dans sa route de Paris en Suisse. « Il me semble , me disait-il, que dans quel- « ques provinces ils ont reconnu jusqu'au dernier « jour la pureté de mes intentions et mon atta- « chement à la France. » A peine m'eut-il adressé cette question , qu'il craignit d'être trop attendri par ma réponse.' « N'en parlons plus, dit-il : Dieu - lit dans mon cœur : c'est assez. » Je n'osai pas, ce jour-là même, le rassurer, tant je voyais d'émotion contenue dans tout son être! Ah! que les ennemis d'un tel homme doivent être durs et bornés ! C'est à lui qu'il fallait adresser ces paroles de Ben Johnson , en parlant de son illustre ami le chancelier d'Angleterre. « Je prie Dieu qu'il vous « donne de la force dans votre adversité ; car , pour •c de la grandeur , vous n'en sauriez manquer. »

M. Necker, au moment oii le parti démocratique, alors tout-puissant, lui faisait des propositions de rapprochement , s'exprimait avec la plus grande force sur la funeste situation à laquelle on avait réduit l'autorité royale ; et quoiqu'il crût peut-être trop à l'ascendant de la morale et de l'élociuence , dans un temps où Ton connnençait à ne s'occuper que de l'intérêt personnel, il se servait mieux que personne de l'ironie et du raisonnement , quand il le jugeait à propos. J'en vais citer un exemple entre plusieurs

« J'oserai le dire, la hiérarchie politique établie «par l'assemblée nationale semblait exiger, plus « qu'aucune autre ordonnance sociale , l'interven- « tion efficace du monarque. Cette auguste média- « tion pouvait seule , peut-être , conserver les dis- « tances entre tant de pouvoirs qui se rapprochent, « entre tant d'élus à titres pareils , entre tant de « dignitaires égaux par leur premier état , et si « près encore les uns des autres par la nature de « leurs fonctions et la mobilité de leurs places ; « elle seule pouvait vivifler en quelque manière « les gradations abstraites et toutes constitution- « nelles qui doivent composer dorénavant l'échelle a des subordinations.

prnnaires qui nomment un

« Je vois bien

« Des assemblées « corps électoral ;

« Ce corps électoral , qui choisit des députés à « l'assemblée nationale ;

« Cette assemblée , qui rend des décrets , et de- « mande au roi de les sanctionner et de les pro- « mulguer;

« Le roi qui les adresse aux départements ;

« Les départements qui les transmettent aux « districts;

« Les districts qui donnent des ordres auxnmni- « cipalités;

« Les municipalités qui , pour l'exécution de «ces décrets, requièrent au besoin, l'assistance « des gardes nationales ;

« Les gardes nationales qui doivent contenir le « peuple ;

« Le peuple qui doit obéir.

« L'on aperçoit dans cette succession un ordre « de numéros , auquel il n'y a rien à redire ; un , « deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, « dix; tout se suit dans la perfection. Mais en « gouvernement, mais en obéissance, c'est par la «liaison, c'est par le rapport moral des diffé- « rentes autorités que l'ordre général se main- « tient. Le législateur aurait une fonction trop « aisée , si , pour opérer cette grande œuvre poli- « tique , la soumission du grand nombre à la sa- « gesse de quelques-uns , il lui sufûsait de conju- « guer le verbe commander , et de dire comme au « collège , je commanderai , tu commanderas , il « conunandera , nous commanderons , etc. Il faut « nécessairement, pour établir une subordination «effective, et pour assurer le jeu de toutes les « parties ascendantes et descendantes, qu'il y ait « entre toutes les supériorités de convention , une « gradation proportionnelle de considération et de « respect. Il faut, de rang en rang, une distinc- « tion qui impose , et , au sommet de ces grada- « tions , il faut un pouvoir qui , par un mélange de « réalité et d'imagination, influe, par son action, « sur l'ensemble de la hiérarchie politique.

« Il n'est point de pays où les distinctions d'état « soient plus effacées que sous le gouvernement « despote des califes de l'Orient; mais nulle part « aussi les châtiments ne sont plus rapides, plus '< sévères et plus multipliés. Les chefs de la jus- « tice et de l'administration y ont une décoration « qui suffit à tout ; c'est le cortège des janissaires, « des muets et des bourreaux. »

Ces derniers paragraphes se rapportent à la nécessité d'un corps aristocratique, c'est-à-dire, d'une

CONSIDERATIONS

chambre des pairs , pour maintenir une monarchie.

Pendant son dernier ministère, M. Necker avait défendu les principes du gouvernement anglais successivement contre le roi , les nobles et les représentants du peuple , à l'époque où chacune de ces autorités avait été la plus forte. Il continua le même rôle comme écrivain , et il combattit dans ses ouvrages l'assemblée constituante , la convention , le directoire et Bonaparte , tous les quatre au faîte de leur prospérité, opposant à tous les mêmes principes , et leur annonçant qu'ils se perdaient , même en atteignant leur but , parce qu'en fait de politique, ce qui égare le plus les corps et les individus , c'est le triomphe que l'on peut momentanément remporter sur la justice; ce triomphe finit toujours par renverser ceux qui l'obtiennent.

M. Necker, qui jugeait la constitution de 1791 en homme d'État, publia son opinion sur ce sujet, sous la première assemblée, lorsque cette constitution inspirait encore un grand enthousiasme. Son ouvrage intitulé : Du Pouvoir exécutif dans les grands États , est reconnu pour classique par les penseurs. Il contient des idées très - nouvelles sur la force nécessaire aux gouvernements en général ; mais ces réflexions sont d'abord spécialement appliquées à l'ordre de choses que l'asseml)lée constituante venait de proclamer. Dans ce livre, plus encore que dans le précédent, l'on pourrait prendre les prédictions pour une histoire, tant les événements que les défauts des institutions devaient amener y sont détaillés avec précision et clarté! IM. Necker, en comparant la constitution anglaise avec l'œuvre de l'assemblée constituante, finit par ces paroles remarquables : « Les Français « regretteront trop tard de n'avoir pas eu plus de « respect pour l'expérience , et d'avoir méconnu « sa noble origine , sous ses vêtements usés et dé- « chirés par le temps. »

Il prédit dans le même livre la terreur qui allait naître du pouvoir des jacobins, et, chose plus remarquable encore, la terreur qui naîtrait après eux par l'établissement du despotisme militaire.

Il ne suffisait pas à un publiciste tel que IM. Necker, de présenter le tableau de tous les malheurs qui résulteraient de la constitution de 1791. Il devait encore donner à l'assemblée législative des conseils pour y échapper. L'assemblée constituante avait décrété plus de trois cents articles , auxquels aucune des législatures suivantes n'avait le droit de toucher qu'à des conditions qu'il était presque impossible de réunir; et cependant parmi ces articles immuables se trouvait le mode adopté pour

nommer à des places inférieures , et autres choses d'aussi peu d'importance; de manière « qu'il ne « serait ni plus facile, ni moins difficile de changer « en république la monarchie française , que de « modifier les plus indifférents de tous les détails « compris, on ne sait pourquoi, dans l'acte consti- « tutionnel.

« Il me semble, dit ailleurs M. Necker, que dans « un grand État , on ne peut vouloir la liberté , et « renoncer en aucun temps aux conditions sui- « vantes :

« 1° L'attribution exclusive du droit législatif « aux représentants de la nation , sous une sane- « tion du monarque; et dans ce droit législatif se <c trouvent compris , sans exception , le choix et « l'établissement des impôts.

« 2° La fixation des dépenses publiques par la «même autorité; et à ce droit se rapporte évi- « demment la détermination des forces militaires.

« 3° La reddition de tous les comptes de recettes « et de dépenses par -devant les commissaires des « représentants de la nation.

« 4" Le renouvellement annuel des pouvoirs né- « cessaires pour la levée des contributions, en ex- « ceptant de cette condition les impôts hypothé- « qués au payement des intérêts de la dette pu- « blique.

« 5° La proscription de toute espèce d'autorité « arbitraire , et le droit donné à tous les citoyens « d'intenter une action civile ou criminelle contre « tous les officiers publics qui auraient abusé en- « vers eux de leur pouvoir.

« 6° L'interdiction aux officiers militaires d'agir « dans l'intérieur du royaume sans la réquisition « des officiers civils.

« 7° Le renouvellement annuel , par le corps lé- « gislatif, des lois qui constituent la discipline, et « par conséquent l'action et la force de l'armée.

« 8° La liberté de la presse étendue jusqu'au de- « gré compatible avec la morale et la tranquillité « publique.

« 9° L'égale répartition des charges publiques, « et l'aptitude légale de tous les citoyens à l'exer- « cice des fonctions publiques.

« 10" La responsabilité des ministres et des pre- « miers agents du gouvernement.

« 11° L'hérédité du trône, afin de prévenir les « factions, et de conserver la tranquillité de l'État.

« 12° L'attribution pleine et entière du pouvoir « exécutif au monarque, avec tous les moyens né- « cessaires pour l'exercer, afin d'assurer ainsi l'or- « dre public, afin d'empêcher que tous les pouvoirs « rassemblés dans le corps législatif n'introduisent

SUR Là REVOLUTION FRANÇAISE.

« un despotisme non moins oppresseur que tout « autre,

« On devrait ajouter à ces principes le respect « le plus absolu pour les droits de propriété , si ce « respect ne composait pas un des éléments de la « morale universelle , sous quelque forme de goui< vernement que les hommes soient réunis.

« Les douze articles que je viens d'indiquer pré- « sentent à tous les hommes éclairés les bases fonce damentales de la liberté civile et politique d'une « nation. Il fallait donc les placer hors de ligne « dans l'acte constitutionnel , et l'on ne devait pas « les confondre avec les nombreuses dispositions « que l'on voulait soumettre à un renouvellement « continuel de discussion.

« Pourquoi ne l'a-t-on pas fait? C'est qu'en as- « signant à ces articles une place marquée dans la « charte constitutionnelle, on eût montré distinc- « tement deux vérités que l'on voulait obscurcir.

« L'une , que les principes fondamentaux de la « liberté française se trouvaient en entier, ou dans « le texte, ou dans l'esprit de la déclaration que le «monarque avait faite le 27 décembre 1788, et « dans ses explications subséquentes.

« L'autre , que tous les ordres de l'État , que «toutes les classes de citoyens, après un premier «temps d'incertitude et d'agitation, auraient fini « vraisemblablement par donner leur assentiment « à ces mêmes principes, et l'y donneraient peut- « être encore, s'ils étaient appelés à le faire. »

On les a vus reparaître , ces articles qui constituent l'évangile social , sous une forme à peu près semblable, dans la déclaration du 2 mai, datée de Saint-Ouen , par S. M. Louis XVIII , et dans une autre circonstance dont nous aurons occasion de parler plus tard. Depuis le 27 décembre 1788, jusqu'au 8 juillet 1815, voilà ce que les Français ont voulu quand ils ont pu vouloir.

Le livre du Pouvoir exécutif dans les grands États est le meilleur guide que puissent prendre les hommes appelés à faire ou à modifler une constitution quelconque; car c'est, pour ainsi dire, la carte politique où tous les dangers qui se présentent sur la route de la liberté sont signalés.

A la tête de cet ouvrage, M. Necker s'adresse ainsi aux Français :

« Il me souvient du temps où , en publiant le « résultat de mes longues réflexions sur les finan- « ces de la France, j'écrivais ces paroles : Oui, na- « tion généreuse, c'est à vous que je consacre cet « ouvrage. Hélas ! qui me l'eût dit , que , dans la « révolution d'un si petit nombre d'années, le mo- « ment arriverait où je ne pourrais plus me servir

« des mêmes expressions , et où j'aurais besoin de tourner mes regards vers d'autres nations , pour avoir de nouveau le courage de parler de justice et de morale! Ah! pourquoi ne m'est-il pas permis de dire aujourd'hui : C'est à vous que j'adresse cet ouvrage, à vous, nation plus généreuse encore , depuis que la liberté a développé votre caractère et Ta dégagé de toutes ses gênes ; à vous , nation plus généreuse encore, depuis que < votre front ne porte plus l'empreinte d'aucun joug ; à vous , nation plus généreuse encore , depuis que vous avez fait l'épreuve de vos forces , et que vous dictez vous-même les lois auxquelles vous obéissez ? — Ah ! que j'aurais tenu ce langage avec délices! mon sentiment existe encore; mais il me semble errant , il me semble en exil ; c et, dans mes tristes regrets, je ne puis, ni contracter de nouveaux liens , ni reprendre , même en espérance, l'idée favorite et l'unique passion dont mon âme fut si long-temps remplie. » Je ne sais, mais il me semble que jamais on n'a mieux exprimé ce que nous sentons tous : cet amour pour la France qui fait tant de mal à présent, tandis qu'autrefois il n'était point de jouissance plus noble ni plus douce. ,

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