CHAPITRE XXÏI
Deux prédictions singulières tirées de VHistoire de la révolution , par M. Necker.
M. Necker n'a jimais publié un livre politique sans braver un danger quelconque , soit pour sa fortune, soit pour lui-même. Les circonstances dans lesquelles il a fait paraître son Histoire de la résolution, pouvaient l'exposer à tant de chances
funestes , que je fis beaucoup d'efforts pour l'en empêcher. Il était inscrit sur la liste des émigrés, c'est-à-dire, soumis à la peine de mort d'après les lois françaises , et déjà l'on répandait de toutes parts que le directoire avait l'intention de faire une invasion en Suisse. IN'éanmoins il publia, vers la fin de l'année 1796, un ouvrage sur la révolution, en quatre volumes, dans lequel il présenta les vérités les plus hardies. Il n'y mit d'autre ménagement que celui de se placer à la distance de la postérité pour juger les hommes et les choses. Il joignit à cette Histoire, pleine de chaleur, de sarcasme et de raison , l'analyse des principales constitutions litres de l'Europe ; et l'on serait vraiment découragé d'écrire, en lisant ce livre, où toutes les questions sont approfondies, si l'on ne se disait pas que dix-huit années de plus, et une manière de sentir individuelle , peuvent ajouter encore quelques idées au même système.
Deux prédictions bien extraordinaires doivent être signalées dans cet ouvrage : l'une annonce la lutte du directoire avec le corps représentatif, qui eut lieu quelque temps après, et qui fut amenée , ainsi que M. Necker l'annonçait, par les prérogatives constitutionnelles qui manquaient au pouvoir exécutif.
« La disposition essentielle de la constitution « républicaine donnée à la France en 1795, dit-il, « la disposition capitale , et qui peut mettre en pé- « ril l'ordre ou la liberté, c'est la séparation com- « plète et absolue des deux autorités premières : « l'une qui fait les lois , l'autre qui dirige et sur- « veille leur exécution. On avait réuni , confondu « tous les pouvoirs dans l'organisation monstrueuse « de la convention nationale; et par un autre ex- « trême , moins dangereux sans doute , on n'a « voulu conserver entre eux aucune des afllnités « que le bien de l'État exige. On s'est alors ressaisi « tout à coup des maximes écrites; et, sur la foi « d'un petit nombre d'instituteurs politiques , on a « cru qu'on ne pouvait établir une trop forte bar- « rière entre le pouvoir exécutif et le pouvoir lé- « gislatif. Rappelons d'abord que les instructions « tirées de l'exemple nous donnent un résultat bien « différent. On ne connaît aucune république où « les deux pouvoirs dont je viens de parler ne « soient entremêlés dans une certaine mesure ; et « les temps anciens , comme les temps modernes , « nous offrent le même tableau. Quekjuefois un «sénat, dépositaire de l'autorité executive, pro- « pose les lois à un conseil plus étendu, ou à la « masse entière des citoyens ; et quelquefois aussi « ce sénat , exerçant dans un sens inverse son droit
CONSIDERATIONS
« d'association au pouvoir législatif , suspend ou « révise les décrets du grand nombre. Le gouver- « nement libre de l'Angleterre est fondé sur les « mêmes principes , et le monarque y concourt aux « lois par sa sanction et par l'aSsistance ordinaire «de ses ministres aux deux chambres du parle- « ment. Enfin , l'Amérique a donné un droit de « réjection mitigé au président du congrès , à ce « chef de l'État , qu'elle a investi de l'autorité exé- « cutive ; et dans le même temps elle a mis en part « de cette autorité l'une des deux sections du corps « législatif.
« La constitution républicaine de la France est «le premier modèle, ou plutôt le premier essai « d'une séparation absolue entre les deux pouvoirs « suprêmes.
« L'autorité executive agira toujours seule et « sans aucune inspection habituelle de la part de «l'autorité législative; et, en revanche, aucun « assentiment de la part de l'autorité executive ne « sera nécessaire à la plénitude des lois. Enfin , les « deux pouvoirs n'auront pour lien politique que « des adresses exhortalives , et ils ne communi- « queront ensemble que par des envoyés ordinai- « res et extraordinaires.
« Une organisation si nouvelle ne doit- elle pas « entraîner des inconvénients ? ne doit-elle pas , un « jour à venir , exposer à de grands dangers ?
« Supposons en effet que le choix des cinq direc- « teursiombe, en tout ou en partie, sur des hom- « mes d'un caractère faible ou incertain ; quelle « considération pourront-ils conserver en parais- « sant tout à fait séparés du corps législatif, et de « simples machines obéissantes ?
« Que si, au contraire, les cinq directeurs élus •< se trouvaient des hommes vigoureux , hardis , « entreprenants et parfaitement unis entre eux , le « moment arriverait où l'on regretterait peut être « l'isolement de ces chefs exécutifs , où l'on vou- « drait que la constitution les eût mis dans la né- « cessité d'agir en présence d'une section du corps « législatif, et de concert avec elle. Le moment « arriverait où l'on se repentirait peut-être d'avoir « laissé , par la constitution même , un champ libre « aux premières suggestions de leur ambition , aux « premiers essais de leur despotisme. »
Ges directeurs hardis et entreprenants se sont trouvés ; et , comme il ne leur était pas permis de dissoudre le corps législatif , ils ont employé des grenadiers à la place du droit légal que la constitution devait leur donner. Rien ne présageait encore cette crise , quand M. Necker l'a prédite ; mais , ce qui est plus étonnant , c'est qu'il a pressenti la
tyrannie militaire qui devait résulter de la crise même qu'il annonçait en 1796.
Dans une autre partie de son ouvrage , M. Necker, en mêlant sans cesse l'éloquence au raisonnement, rend la politique populaire. Il suppose un discours de saint Louis, adressé à la nation française , et vraiment admirable ; il faut le lire tout entier , car il y a un charme et une pensée dans chaque parole. Toutefois , l'objet principal de cette fiction , c'est de se figurer un prince qui , dans son illustre vie, s'est montré capable d'un dévouement héroïque, déclarant à la nation jadis soumise à ses aïeux , qu'il ne veut pas troubler par la guerre intestine les efforts qu'elle fait maintenant pour obtenir la liberté, même républicaine, mais qu'au moment où les circonstances tromperaient son espoir, et la livreraient au despotisme, il viendrait aider ses anciens sujets à s'affranchir de l'oppression d'un tyran.
Quelle vue perçante dans l'avenir et dans l'enchaînement des causes et des effets ne faut-il pas , pour avoir formé une telle conjecture sous le directoire, il y a vingt ans!