CHAPITRE \ ï
De Vinauguration du concordat à Notre-Dame.
A l'époque de l'avènement de Bonaparte , les partisans les plus sincères du catholicisme , après avoir été si longtemps victimes de l'inquisition politique, n'aspiraient qu'à une parfaite liberté religieuse. Le vœu général de la nation se bornait à ce que toute persécution cessât désormais à l'égard des prêtres , et qu'on n'exigeât plus d'eux aucun genre de serment; enfin, que l'autorité ne se mêlât en rien des opinions religieuses de personne. Ainsi donc, le gouvernement consulaire eiit contenté l'opinion, en maintenant en France la tolérance absolue, telle qu'elle existe en Amérique, chez un peuple dont la piété constante et les mœurs sévères qui en sont la preuve ne sauraient être mises en doute. Mais le premier consul ne s'occupait point de ces saintes pensées; il savait que, si le clergé reprenait une consistance politique, son influence ne pouvait seconder que les intéi'éts du despotisme; et, ce qu'il voulait, c'était préparer les voies pour son arrivée au trône.
Il lui fallait un clergé comme des chambellans , comme des titres, comme des décorations, enfin, comme toutes les anciennes cariatides du pouvoir; et lui seul était en mesure de les relever. L'on s'est plaint du retour des vieilles institutions, et l'on ne devrait pas oublier que Bonaparte en est la véritable cause. C'est lui qui a recomposé le clergé, pour le faire servir à ses desseins. Les révolutionnaires, qui étaient encore redoutables il y a quatorze ans, n'auraient jamais souffert que l'on redonnât ainsi une existence politique aux prêtres, si un homme qu'ils considéraient, à quelques égards, comme l'un d'entre eux , en leur présentant un concordat avec le pape, ne leur eut pas assuré que c'était une mesure très-profondément combinée, et qui servirait au maintien des institutions nouvelles. Les révolutionnaires, à quelques exceptions près, sont plus violents que rusés, et par cela même on les flatte, quand on les traite en hommes habiles.
Bonaparte, assurément, n'est pas religieux , et l'espèce de superstition dont on a pu découvrir quelques traces dans son caractère, tient uniquement au culte de lui-même. Il croit à sa fortune, et C3 sentiment s'est manifesté en lui de diverses ivan'ères; mais, depuis le mahométisme jusqu'à la religion des Pères du désert, depuis la loi agraire jusqu'à l'étiquette de la cour de Louis XJV, son esprit est prêt à concevoir et son caractère à exécuter ce que la circonstance peut exiger. Toutefois, son penchant naturel étant pour le despotisme , ce
qui le favorise lui plaît, et il aurait aimé l'ancien régime de France plus que personne , s'il avait pu persuader au monde qu'il descendait en droite ligne de saint Louis.
II a souvent exprimé le regret de ne pas régner dans un pays où le monarque fût en même temps le chef de l'Église, comme en Angleterre et en Russie; mais, trouvant encore le clergé de France dévoué à la cour de Rome, il voulut négocier avec elle. Un jour il assurait aux prélats que , dans son opinion, il n'y avait que la religion catholique de vraiment fondée sur les traditions anciennes; et, d'ordinaire , il leur montrait sur ce sujet quelque érudition acquise de la veille; puis, se trouvant avec des philosophes , il dit à Cabanis : Savez-vous ce que c'est que le concordat que je viens de signer ? C'est la vaccine de la religion : dans cinquante ans, il n'y en aura x>lus en France. Ce .n'étaient ni la religion ni la philosophie qui lui importaient, dans l'existence d'un clergé tout à fait soumis à ses volontés; mais, ayant entendu parler de l'alliance entre l'autel et le trône, il commença par relever l'autel. Aussi, en célébrant le concordat , fit-il , pour ainsi dire, la répétition habillée de son couronnement.
Il ordonna, au mois d'avril 1802, une grande cérémonie à Tsotre-Dame. Il y alla avec toute la pompe royale , et nomma pour l'orateur de cette inauguration, qui? l'archevêque d'Aix, le même qui avait fait le sermon du sacre à la cathédrale de Reims, le jour où Louis XVI fut couronné. Deux motifs le déterminèrent à ce choix : l'espoir ingénieux que plus il imitait la monarchie, plus il faisait naître l'idée de l'en nommer le chef; et le dessein perfide de déconsidérer l'archevêque d'Aix, assez pour le mettre entièrement dans sa dépendance , et pour donner à tous la mesure de son ascendant. Toujours il a voulu , quand cela se pouvait , qu'un homme connu fit quelque chose d'assez blâmable, en s'attachant à lui, pour être perdu dans l'estime de tout autre parti que le sien. Brûler ses vaisseaux, c'était lui sacrifier sa réputation; il voulut faire des hommes une monnaie qui ne reçût sa valeur que de l'empreinte du maître. La suite a prouvé que cette monnaie savait rentrer en circulation avec une autre effigie.
Le jour du concordat, Bonaparte se rendit à l'église de Notre-Dame dans les anciennes voitures du roi, avec les mêmes cochers, les mêmes valets de pied marchant à côté de la portière; il se fit dire jusque dans le moindre détail toute l'étiquette de la cour; et, bien que premier consul d'une republique, il s'appliqua tout cet appareil de la royauté.
COi^SlDERATlOINS
Rien, je l'avoue, ne nie fil éprouver un sentiment d'irritation pareil. Je m'étais renfermée dans ma maison pour ne pas voir cet odieux spectacle ; mais j'y entendais les coups de canon qui célébraient la servitude du peuple français. Car y avait-il quelque chose de plus honteux que d'avoir renversé les antiques institutions royales, entourées au moins de nobles souvenirs, pour reprendre ces mêmes institutions sous des formes de parvenus et avec les fers du despotisme. ^ C'était ce jour-là qu'on pouvait adresser aux Français ces belles paroles de IMilton à ses compatriotes : Nous allons devenir la honte des nations libres, et le jouet de celles qui ne le sont pas; est-ce là, diront les étrangers, cet édifice de liberté que les Anglais se glorifiaient de bâtir? Ils n''en ont fait tout juste que ce qu'il fallait pour se rendre à jamais ridicules aux yeux de r Europe entière. Les Anglais, du moins, ont appelé de cette prédiction.
Au retour de Notre-Dame, le premier consul, se trouvant au milieu de ses généraux, leur dit : N'est-il pas vrai qu'aujourd'hui tout paraissait rétabli dans l'ancien ordre? « Oui, répondit no- « blement l'un d'entre eux, excepté deux millions «de Français qui sont morts pour la liberté, et « qu'on ne peut faire revivre. » D'autres millions ont péri depuis, mais pour le despotisme.
On accuse amèrement le Français d'être irréligieux; mais l'une des principales causes de ce funeste résultat, c'est que les différents partis, depuis vingt-cinq ans, ont toujours voulu diriger la religion vers un but politique, et rien ne dispose moins à la piété que d'employer la religion pour un autre projet qu'elle-même. Plus les sentiments sont beaux par leur nature, plus ils inspirent de répugnance quand l'ambition et Thypocrisie s'en emparent. Lorsque Bonaparte fut empereur, il nomma le même archevêque d'Aix, dont nous venons de parler, à l'archevêché de Tours; et celui-ci, dans un de ses mandements , exhorta la nation à reconnaître IS'apoléon comme souverain légitime de la France. Le ministre des cultes , se promenant alors avec un de ses amis, lui montra le mandement, et lui dit: «Voyez, il appelle l'empereur grand, gé- « néreux, illustre, tout cela est fort bien; mais « c'est légitime qui ^tait le mot important dans la « bouche d'un prêtre. » Pendant douze ans , à dater du concordat , les ecclésiastiques de tous les rangs n'ont laissé passer aucune occasion de louer Bonaparte à leur manière, c'est-à-dire, en l'appelant l'envoyé de Dieu , l'instrument de ses décrets , le représentant de la Providence sur la terre. Les mêmes prêtres ont depuis prêché sans doute une
autre doctrine ; mais comment vcul-on qu'un clergé, toujours aux ordres de l'autorité, quelle qu'elle soit, ajoute à l'ascendant de la religion sur les âmes.?
Le catéchisme qui a été reçu dans toutes les églises, pendant le règne de Bonaparte, menaçait des peines éternelles quiconque n'aimerait pas ou ne défendrait pas la dynastie de Napoléon. « Si vous n'aimez pas Napoléon et sa famille, » disait ce catéchisme (qui , à cela près , est celui de Bossuet), « que vous en arrivera-t-il ? — Réponse : Alors nous encourrons la damnation éternelle '. » Fallait -il croire, toutefois, que Bonaparte disposerait de l'enfer dans l'autre monde , parce qu'il en donnait l'idée dans celui-ci ? En vérité , les nations n'ont de piété sincère que dans les pays où la doctrine de l'Église n'a point de rapport avec les dogmes politiques , dans les pays où les prêtres n'exercent point de pouvoir sur l'État, dans les pays enfin où l'on peut aimer Dieu et la religion chrétienne de toute son âme, sans perdre et surtout sans obtenir aucun avantage terrestre par la manifestation de ce sentiment.