CHAPITRE XIII
Des moyens employés par Bonaparte pour attaquer V Angleterre.
Si l'on peut entrevoir un plan dans la conduite vraiment désordonnée de Bonaparte , relativement aux nations étrangères , c'était celui d'établir une monarchie universelle dont il se serait déclaré le chef , en donnant en fief des royaumes , des duchés , et en recommençant le régime féodal , ainsi qu'il s'est établi jadis par la conquête. Il ne paraît pas même qu'il dût se borner aux confins de l'Europe, et ses vues certainement s'étendaient jusqu'à l'Asie. Enfin il voulait toujours marcher en avant, tant qu'il ne rencontrerait point d'obstacle; mais il n'avait pas calculé que , dans une entreprise aussi vaste , un obstacle ne forçait pas seulement à s'arrêter , mais détruisait entièrement l'édifice d'une prospérité contre nature , qui devait s'anéantir dès qu'elle ne s'élevait plus.
Pour faire supporter la guerre à la nation française qui, comme toutes les nations, désirait la paix; pour obliger les troupes étrangères à suivre les drapeaux des Français, il fallait un motif qui pût se rattacher , du moins en apparence , au bien public. Nous avons essayé de montrer, dans le chapitre précédent, que si Napoléon avait pris pour étendard la liberté des peuples , il aurait soulevé l'Europe sans avoir recours aux moyens de terreur; mais son pouvoir impérial n'y aurait rien gagné , et certes il n'était pas homme à se conduire par des sentiments désintéressés. Il voulait un mot de ralliement qui pût faire croire qu'il avait en vue l'avantage et l'indépendance de l'Europe , et c'est la liberté des mers qu'il choisit. Sans doute la persévérance et les ressources financières des Anglais s'opposaient à ses projets , et il avait de plus une aversion naturelle pour leurs institutions libres et la fierté de leur caractère. Alais ce qui lui convenait surtout, c'était de substituer à la doctrine des gouvernements représentatifs , qui se fonde sur le respect dû aux nations, les intérêts mercantiles et commerciaux , sur lesquels on peut parler sans fin , raisonner sans bornes , et n'atteindre jamais au but. La devise des malheureuses époques de la révolution française : Liberté , égalité, donnait aux peuples une impulsion qui ne devait pas plaire à Bonaparte ; mais la devise de ses
drapeaiLX : Liberté des mers , le conduisait oii il voulait , nécessitait le voyage aux Indes , comme la paix la plus raisonnable , si tout à coup il lui convenait de la signer. Enfin il avait dans ces mots de ralliement un singulier avantage, celui d'animer les esprits sans les diriger contre le pouvoir. M. de Gentz et M. A W. de Schlegel, dans leurs écrits sur le système continental , ont parfaitement traité les avantages et les inconvénients de l'ascendant maritime de l'Angleterre , lorsque l'Europe est dans sa situation ordinaire. Mais au moins estil certain que cet ascendant balançait seul , il y a quelques années , la domination de Bonaparte , et qu'il ne serait pas resté peut-être un coin de la terre pour y échapper, si l'océan anglais n'avait pas entouré le continent de ses bras protecteurs.
Mais , dira -t -on , tout en admirant l'Angleterre, la France doit toujours être rivale de sa puissance , et de tout temps ses chefs ont essayé de la combattre. Il n'est qu'un moyen d'égaler l'Angleterre , c'est de l'imiter. Si Bonaparte , au lieu d'imaginer cette ridicule comédie de descente , qui n'a servi que de sujet aux caricatures anglaises ,.et ce blocus continental, plus sérieux, mais aussi plus funeste ; si Bonaparte n'avait voulu conquérir sur l'Angleterre que sa constitution et son industrie, la France aurait aujourd'hui un commerce fondé sur le crédit , un crédit fondé sur la représentation nationale et sur la stabilité qu'elle donne. Mais le ministère anglais sait mallieureusement trop bien qu'une monarchie constitutionnelle est le seul moyen , et tout à fait le seul , d'assurer à la France une prospérité durable. Quand Louis XIV luttait avec succès sur les mers contre les flottes anglaises , c'est que les richesses financières des deux pays étaient alors à peu près les mêmes ; mais , depuis quatre-vingts ou cent ans que la liberté s'est consolidée en Angleterre, la France ne peut se mettre en équilibre avec elle que par des garanties légales de la même nature. Au lieu de prendre cette vérité pour boussole , qu'a fait Bonaparte ?
La gigantesque idée du blocus continental ressemblait à une espèce de croisade européenne contre l'Angleterre , dont le sceptre de Napoléon était le signe de ralliement. lAIais si, dans l'intérieur , l'exclusion des marchandises anglaises a donné quelque encouragement aux manufactures , les ports ont été déserts et le commerce anéanti. Rien n'a rendu Napoléon plus impopulaire que ce renchérissement du sucre et du café, qui portait sur les habitudes journalières de toutes les classes. En faisant brûler , dans les villes de sa dé-
pendance, depuis Hambourg jusqu'à Naples, les produits de l'industrie anglaise, il révoltait tous les témoins de ces actes de foi en l'honneur du despotisme. J'ai vu sur la place publique , à Genève, de pauvres femmes se jeter à genoux devant le bûcher oii l'on brûlait des marchandises , en suppliant qu'on leur permît d'arracher à temps aux flammes quelques morceaux de toile ou de drap , pour vêtir leurs enfants dans la misère : de pareilles scènes devaient se renouveler partout ; mais , quoique les hommes d'État dans le genre ironique répétassent alors qu'elles ne signifiaient rien , elles étaient le tableau vivant d'une absurdité tyrannique, le blocus continental. Qu'est-il résulté des terribles anathèmes de Bonaparte ? La puissance de l'Angleterre s'est accrue dans les quatre parties du monde, son influence sur les gouvernements étrangers a été sans bornes , et elle devait l'être , vu la grandeur du mal dont elle préservait l'Europe. Bonaparte , qu'on persiste à nommer habile , a pourtant trouvé l'art maladroit de multiplier partout les ressources de ses adversaires , et d'augmenter tellement celles de l'Angleterre en particulier, qu'il n'a pu réussir à lui faire qu'un seul mal peut-être , il est vrai le plus grand de tous , celui d'accroître ses forces militaires à un tel degré, qu'on pourrait craindre pour sa liberté , si l'on ne se fiait pas à son esprit public.
On ne peut nier qu'il ne soit très-naturel que la France envie la prospérité de l'Angleterre; et ce sentiment l'a portée à se laisser tromper sur quelques-uns des essais de Bonaparte pour élever l'industrie française à la hauteur de celle de l'Angleterre. Mais est-ce par des prohibitions armées qu'on crée de la richesse? La volonté des souverains ne saurait plus diriger le système industriel et commercial des nations : il faut les laisser aller à leur développement naturel, et seconder leurs intérêts selon leurs vœux. Mais de même qu'une femme , pour s'irriter des hommages offerts à sa rivale , n'en obtient pas davantage elle-même, une nation, en fait de commerce et d'industrie, ne peut l'emporter qu'en sachant attirer les tributs volontaires, et non en proscrivant la concurrence.
Les gazetiers officiels étaient chargés d'insulter la nation et le gouvernement anglais ; dans les feuilles de chaque jour, d'absurdes dénominations, telles que celles de perfides insulaires, de marchands avides , étaient sans cesse répétées avec des variations qui ne devaient pourtant pas trop s'éloigner du texte. On est remonté , dans quelques écrits , jusqu'à Guillaume le Conquérant, pour qualifier de révolte la bataille de Hastings, et l'igno-
rance facilitait à la bassesse les plus misérables calomnies. Les journalistes de Bonaparte, auxquels nul ne pouvait répondre , ont défiguré l'histoire , les institutions et le caractère de la nation anglaise. C'est encore un des fléaux de l'esclavage de la presse : la France les a tous subis.
Comme Bonaparte se respectait lui-même plus que ceux qui lui étaient soumis, il se permettait quelquefois dans la conversation de dire assez de bien de l'Angleterre , soit qu'il voulût préparer les esprits , pour telle circonstance où il lui conviendrait de traiter avec le gouvernement anglais, soit plutôt qu'il aimât à s'affranchir un moment du faux langage qu'il commandait à ses serviteurs. C'était le cas de dire : Faisons mentir nos gens.