‹ Œuvres posthumes de Sénecé;Chapitre 24 sur 93 · I. La duchesse de Bourgogne · texte numérisé non relu

I. La duchesse de Bourgogne

t'j6 Contes.

Tons innocexitfi autant cpi'ils sont flattears^ ?

Ne perdez pas entièrement lldôe

Du plus zélé de tos admirateurs.

Pour l'éviter il faut que je m'exerce

A vous oiMr un don de petit prix.

Prenez-le en gré. C'est un conte de Perse;

11 vaudrait mieux si c'étoit un tapis. /

Mais un bon cœur que la fortune opprime

De ce qu'il veut ne fait pas la moitié;

Contentez-vous d'une nouvelle en rime :

Par petits dons s'entretient l'amitié.

Où les Persans confinent aux Arabes,

Dans certain bourg à demi ruinée

Passoit sa vie un conteur de syllabes,

A faire vers par son art incliné.

Pauvre étoit-il, cbose peu surprenante

Dans un tel lieu, puisqu'aux plus excellents, l

Môme à la cour^ rimes ne sont pas rentes :

Faiseurs de vers n'y sont guère opulents.

Un vieux château commandoit sur laplaine> >

Où des brigands^ retranchés dans sa tour^ , »

Sous l'étendard d'un fameux cajâtaine ' ^

Faisoient trembler tous les lieux d'alentour, >. .^

Sur tous les biens exerçant l'hypothèque;

Du fer tranchant dont s'armoient leurs côtés.

Marchands d'Alep, pèlerins de la Mecque,

Étoient par eux également traités.

Le pauvre Hafls (c'est le nom que possède

Notre héros chez ces honnêtes gens)

Se résolut d'aller chercher remède,

A toute risque, à ses besoins urgents :

C'étoit la faim ; mais sur quoi se retranche.

Se disoit-il, ma folle affliction?

CoifTBài f^

CTestavtitotfMaÉitidemaîDderidnB^ >

Que thez i>iigaiids ohdrcher «ompâssiopi.

En est-il un de qm le ccaur soit tendre?

Et pourquoi non ? Que peut41 ni^en jcodter ? •

Tont.Toyagenr suir q^ rien n'est à prendre ,

Devant Yoleurs sans crainte peut chanter.

Mais p^ qùeb dons «aptiver letUt gfoie?

Présents sont to«t chez 4e8 Onentaurç

G4si coBQi&e 4ci. Mahomet «me renie

Si je peeiièâie «étoffes ni ai6taiix4

Faisons des vers pour eux... Le mauvais ange

Me tentei idnis pour des Tol^urs ! Eh hien !

Quel soélérat n'âyale une louange

Tout aussi net que fait l'homme 4e bien?

Très-affermi dans ee dess^ ^potesque,

Hafis^ roulant ses gros yeux de travers^

Fait sa prière à la muse arabesque.

Ronge son ongle et griffonne ces vws :

« Volez y yoleurs, sur la qier, sur la terre j « Changez le i^che en indigent.

« Et sans nen distinguer ,dans votre illustre ^erre^ « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

.c Qute ne me parie plus d'aucun autre dxmîQe : « Le plus noble de .tous est celui de voler.

« C'est par lui que le sort r^are rinjuatipe « Du partage des biens qu'il «ut mal i^gl^er. « Honorons ce grajid art jusqu'à l'idolâlrle ; « Il a pour fondement la force et TindixfitrifS.:

« Ces deux briUa^l^s qualités

« DoDt pajrtoi]]t la moindre partie

« Des hommes les plus redoutés,

« A sa natuse a^solettie

« Fait adorer tes Tolontés.

17^ CONTBS.

«t Ne craignez pas les lois : ces toiles d'araignée « N'arrêtent point on cosor dn profit amoureux; o De leur autorité sous vos pieds généreux

« Foulez la force dédaignée.

a Le gibet n'est planté que pour les malheureux. .

a Volez , voleurs, sur la mer, sur la terre, .« Changez le riche en indigent, o Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi c[uic(mque a de Targent.

« Les plus huppés des dieux à tout ce qui respire ^

« Ont de voler conmie eux inspiré le dessein;

« Jupiter à Saturne arracha son empire;

« Mercure se rendit fameux par son larcin ''

u Encor plus que par son bien dire.

a L'un comptoit sur la trahison, « Et l'autre sur sa javeline ; « Le tyran des enfers enleva Proserpine; « Vénus vole les cœurs et Bacchus la raison. ^

« Sur ces authentiques exemples,

« Lqs héros leurs imitateurs « Ont mérité que mille adorateurs « Fissent fomer l'encens dans leurs superbes temples. « Le plus hardi de tous vola le feu des cieux.

a Jason, secondé par Médée,

« Ravit le dépô^ précieux « De la riche toison si puissamment gardée,

« Malgré le dragon furieux, « Qui vomissoit de flamme ime terrible ondée , « Commis par Jupiter pour la couver des yeux.

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre, « Changez le riche en indigent ,

ÇONTBS. 179

a Et sans rien distingaer dans votre illustre guerre^ « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent.

« Si nous "voulons entrer dans les temps historiques,

« Abandonnant le fabuleux , « Trouverons-nous royaume ou république «t Dont le nom sans voler soit devenu fameux^

« Par une noble jalousie^

« Assyriens, Mèdes, Persans,

«r Armés du droit des plus puissants, « Les premiers tour à tour se volèrent l'Asie; « Le Macédonien les mit tous trois d'accord,

« Et sous rintrépide Alexandre ,

« Par le même droit du plus fort, « Leur montra qu'ils n*étoient que novices à prendre. « Grossi comme un torrent et plus haut à la main, « Un amas de brigands assemblés par Romule,

« Allongeant l'empire romain

<K Du Gange aux colonnes d'Hercule^ «t Engloutit les trois quarts de tout le genre humam. « Par un juste retour, suivant les grandes règles,

« Les'Gondiochs, les Alarics ,

« Les Attila, les Genserics, '

« Les Thorismonds et les Théodorics, « Plumèrent jusqu'au vif ces ravissantes aigles. « Qu'étoient les Mahomet, qu'étoient les Tamerlans,

« Que des ravisseurs insolents , « Qui, les armes au poing , soulageoienl leur misère

a Par des remèdes violents ?

« Le nom, mes chers amis , n'est que chose arbiti'aire ;

« Il n'a changé rien à l'affaire ,

« C'est moi qui vous en suis garant.

« Qui vde à petit bruit est appelé corsaire « Et qui vole à grand bruit est nopamé conquérant.

iSb Contes.

■« Votez, voleurs, sur la mer, sur la terre, *

« Changez le riche en indigent, ' ^

« Et sans rien distinguer dans votre illustre gneniey « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argeut.

« L'instiDct de dérober par une loi commune

« Dans la nature est répandu; « Chaque jour le soleil, par un vol assidu, '■*

« Ravit la clarté de la lune.

« Le jour, sous les Gémeaux, usurpe sur la nuit; « La nuit, sous les Poissons, reprend son avantage* ^ « Le fleuve débordé butine avec grand bruit

« Les richesses de son rivage. - ^

« On voit les doux zéphyrs dans ses bocages verts - « Butiner en avril les glaces de l'hiver, "

« Et les fiers aquilons, du champ de leurs batdlles - « Devenus à leur tour uniques possesseurs,

« Exercent sur les tendres fleurs

« D'impitoyables représailles.

a Les animaux éprouvent même sort :

« Écaille, plume et poil vont à la picorée; -

« Au plus industrieux le sot sert de curée ,

« Le plus foible en sert au plus fort.

« Quoi donc ? parce qu'un loup dans son besoin les croque, -- « Les moutons prendront-ils de lamentables tons? ' « En ait pitié qui veut; quant à moi, je m'en moque V « De quoi se plaignent-ils ? Pourquoi sont-ils moutons ? -^ « S'il faut être ici-bas le loup ou la pécofe, '

« Quel homme de bon sens, tout bien considéré, « N'aimera mieux encore être loup qui dévore,

« Que d'être lûouton dévoré?..^ ■

« Volez, voleurs, sur la mer, sur la terre, :\ .

« Changez le 4che en indigent, . i ^

Contes^ i&i

« Et sans rien (}istînguer dans votre illustre^ gucire^ « Tenez pour ennemi quiconque a de Targent.

« Les cités les mieux policées « Fourmillent de docteurs pour prendre à toutes mains; « Voleurs de bois, voleurs de grands chemins ^ «t N'ont point comme eux les serres exercées. a Combien de nations, braves et bien sensées , « Sans coup férir par eux sont détroussées

« Avec papiers et parchemins !

« Ua vieil Arménien qui reve'noit de France

«t M'en faisoit des récits charmants.

« Dans Paris, disoit-il, avec plaine licence « Les belles tour à tour s'enlèvent leurs amants ; « A sa dupe un joueur ^oute sa finance ; « Le père par un fils trop follement chéri « Se voit ravir l'espoir qn'enfermoit sa cassette,

« Pendant que réponse coquette

« Met en chemise son mari,

« Et la chose est si loin poussée , « Que l'auteur à l'auteur escroque sa pensée. « Enfin, de ce pays si noble est l'ascendant, « Qu'à qui mieux mieux tout le monde y dérobe ;. «^Le bas peuple est pillé par lliomme à longue robe,

« Le grand seigneur Test par son intendant.

«•1^ donc; qu'à s'enrichir chacun de vous s'applique, « Par mes réflexions devenu plus ardent,,

9 Puisque l'honneur est chimérique

« Où le profit est évident.

« Volez, vdeurs, sur la mer, sur la terre, a Changez le riâie en indigent, « Et sans rien distinguer dans votre illustre guerre, « Tenez pour ennemi quiconque a de l'argent. »

i8a Contes.

Dès qnMl eut mis ces rimes dans sa tète , Hafis^ muni d'nn si puissant secours^ Peigne sa barbe et prend l'babit de fête; C'étoit aussi celui de tous les jours.

Il s'achemine, et, plein de confiance^ Monte au château. Là^ nos autres acteurs Vin de Schiras buvoient à toute outrance > De l'Alcoran tièdes observateurs.

On l'introduit; il fait sa révérence D'assez bon air; mais, bientôt interdit, Devant sénat de si grave prestance.

Il s'embarrasse et ne sait ce qu'il dit.

Ainsi dans Rome oublia sa harangue.

D'hommes armés se voyant entouré^ Cet orateur dont la diserte langue Dans ses honneurs jusqu'à nous a duré.

D'abord en l'air s*élève la risée ; L'un de tabac lui souffle un camouflet.

L'autre sur lui répand sale rosée.

Plus modéré, leur chef court au sifflet; A ce signal la brigade riposte :

De cent sifflets le concert s'embellit; Leur son aigu sur les vents prend la poste; La caravane au désert en pâlit.

Hafis veut fuir; qu'auroit-il pu mieux faire? Mais les goujats l'arrêtent en chemin^ Et l'empoignant, soit dit sans vous déplaire > Le mettent nu quasi comme la main.

Pareils valets pour dépouiller un homme Ont la main prompte et l'esprit éveillé; Dans sou ballet le Bourgeois Gen^lhomme Si prestement n'est pas déshabillé.

Autre disgrâce : un portier à moustache Fort plantureuse^ exempte du collier^

Page 1