‹ Œuvres posthumesChapitre 11 sur 39 · UN BANDIT CORSE · texte numérisé non relu

UN BANDIT CORSE

Le lendemain il était dans la montagne.

Et savez -vous ce qu'il a fait ensuite, ce Sainte- Lucie ?

Toute sa lamille lut arrêtée par les gendarmes. Son oncle le curé, qu'on soupçonnait de l'avoir incité à la vengeance, fut lui-même mis en prison et accusé par les parents du mort. Mais il s'échappa, prit un fusil à son tour et rejoignit son neveu dans le maquis.

Alors Sainte-Lucie tua, fun après l'autre, les accusateurs de son oncle, et leur arracha les yeux pour apprendre aux autres à ne jamais affirmer ce qu'ils n'avaient pas vu de leurs yeux.

Il tua tous les parents, tous les alliés de la famille ennemie. Il massacra en sa vie quatorze gendarmes, incendia les maisons de ses adversaires et fut jusqu'à sa mort le plus terrible des bandits dont on ait gardé le souvenir.»

Le soleil disparaissait derrière le Monte Cinto et la grande ombre du mont de granit se couchait sur le granit de la vallée. Nous hâtions le pas pour atteindre avant la nuit le petit village d'Albertacce, sorte de tas de pierres soudées aux flancs de pierre de la gorge sauvage. Et je dis, pensant au bandit :

— Quelle terrible coutume que celle de votre vendetta!

Mon compagnon reprit avec résignation :

— Que voulez-vous? on fait son devoir!

Un Bandit corse a paru dans le Gil-Blas du jeudi 2^ mai 1882, sous la signature : MAUFRIGNEUSE.

ELLE était morte sans agonie, tranquillement, comme une femme dont la vie fut irréprochable; et elle reposait maintenant dans son lit, sur le dos, les yeux fermés, les traits calmes, ses longs cheveux blancs soigneusement arrangés comme si elle eût fait sa toilette encore dix minutes avant la mort, toute sa physionomie pâle de trépassée si recueillie, si reposée, si résignée qu'on sentait bien quelle âme douce avait habité ce corps, quelle existence sans trouble avait menée cette aïeule sereine, quelle fin sans secousses et sans remords avait eue cette sage.

A genoux, près du lit, son fils, un magistrat aux principes inflexibles, et sa fille, Marguerite, en reliligion sœur Eulalie, pleuraient éperdument. Elle les avait dès l'enfance armés d'une intraitable morale, leur enseignant la religion sans faiblesses et le devoir sans pactisations. Lui, l'homme, était devenu magistrat, et brandissant la loi, il frappait sans pitié les faibles, les défaillants; elle, la fille, toute pénétrée de la vertu qui l'avait baignée en cette famille austère, avait épousé Dieu, par dégoût des hommes.

Ils n'avaient guère connu leur père; ils savaient seulement qu'il avait rendu leur mère malheureuse, sans apprendre d'autres détails.

La religieuse baisait follement une main pendante de la morte, une main d'ivoire pareille au grand Christ couché sur le lit. De l'autre côté du corps étendu, l'autre main semblait tenir encore le drap froissé de ce geste errant qu'on nomme le pli des agonisants; et le linge en avait conservé comme de petites vagues de toile, comme un souvenir de ces derniers mouvements qui précèdent l'éternelle immobilité.

Quelques coups légers frappés à la porte firent relever les deux têtes sanglotantes, et le prêtre, qui venait de dîner, rentra. 11 était rouge, essoufflé, de la digestion commencée; car il avait mêlé fortement son café de cognac pour lutter contre la fatigue des dernières nuits passées et de la nuit de veille qui commençait.

Il semblait triste, de cette fausse tristesse d'ecclésiastique pour qui la mort est un gagne-pain. Il fit le signe de la croix, et, s'approchant avec son geste professionnel :

— Eh bien! mes pauvres enfants, je viens vous aider à passer ces tristes heures.

Mais sœur Eulalie soudain se releva :

■ — Merci, mon père, nous désirons, mon frère et moi, rester seuls auprès d'elle. Ce sont nos derniers moments à la voir, nous voulons nous retrouver tous les trois, comme jadis, quand nous... nous... nous étions petits, et que notre pau... pauvre mère...

Elle ne put achever, tant les larmes jaillissaient, tant la douleur l'étouITait.

Mais le prêtre s'inclma, rasséréné, songeant à son lit.

— Comme vous voudrez, mes enfants.

II s'agenouilla, se signa, pria, se releva, et sortit doucement en murmurant :

— C'était une sanite.

Us restèrent seuls, la morte et ses enfants. Une pendule cachée Jetait dans l'ombre son petit bruit régulier; et par la fenêtre ouverte les molles odeurs des foins et des bois pénétraient avec une languissante clarté de lune. Aucun son dans la campagne que les notes volantes des crapauds et parfois un ronflement d'insecte nocturne entrant comme une balle et heurtant un mur. Une paix infinie, une divine mélancolie, une silencieuse sérénité entouraient cette morte, semblaient s'envoler d'elle, s'exhaler au dehors, apaiser la nature même.

Alors le magistrat, toujours à genoux, la tête plongée dans les toiles du lit, d'une voix lointaine, déchirante, poussée à travers les draps et les couvertures, cria : «Maman, maman, maman!» Et la sœur, s'abattant sur le parquet, heurtant son front de fanatique, convulsée, tordue, vibrante, comme en une crise d'épilepsie, gémit : «Jésus, Jésus, maman, Jésus!»

Et secoués tous deux par un ouragan de douleur, ils haletaient, râlaient.

Puis la crise, lentement, se calma, et ils se remirent à pleurer d'une façon plus molle, comme les accalmies pluvieuses suivent les bourrasques sur la mer soulevée.

Puis, longtemps après, ils se relevèrent et se mirent à regarder le cher cadavre. Et les souvenirs, ces souvenirs lointains, hier si doux, aujourd'hui si torturants, tombaient sur leur esprit avec tous ces petits détails oubliés, ces petits détails intimes et familiers, qui refont vivant l'être disparu. Ils se rappelaient des circonstances, des paroles, des sourires, des intonations de voix de celle qui ne leur parlerait plus. Ils

la revoyaient heureuse et calme, retrouvaient des phrases qu'elle leur disait, et un petit mouvement de la main qu'elle avait parfois, comme pour battre la mesure, quand elle prononçait un discours important.

Et ils l'aimaient comme ils ne l'avaient jamais aimée. Et ils s'apercevaient, en mesurant leur désespoir, combien ils l'avaient chérie, combien ils allaient se trouver maintenant abandonnés.

C'était leur soutien, leur guide, toute leur jeunesse, toute la joyeuse partie de leur existence qui disparaissaient, c'était leur lien avec la vie, la mère, la maman, la chair créatrice, l'attache avec les aïeux qu'ils n'auraient plus. Ils devenaient maintenant des solitaires, des isolés, ils ne pouvaient plus regarder derrière eux.

La religieuse dit à son frère :

— Tu sais, comme maman lisait toujours ses vieilles lettres; elles sont toutes là, dans son tiroir. Si nous les lisions à notre tour, si nous revivions toute sa vie cette nuit près d'elle? Ce serait comme un chemin de la croix, comme une connaissance que nous ferions avec sa mère à elle, avec nos grandsparents inconnus, dont les lettres sont là, et dont elle nous parlait si souvent, t'en souvient-il?

Et ils prirent dans le tiroir une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, hcelés avec soin et rangés l'un contre l'autre. Ils jetèrent sur le Ht ces reliques, et choisissant l'une d'elles sur qui le mot «Père» était écrit, ils l'ouvrirent et lurent.

C'étaient ces si vieilles épîtres qu'on retrouve dans les vieux secrétaires de famille, ces épîtres qui sentent l'autre siècle. La première disait : «Ma chérie w; une autre : «Ma belle petite fille»; puis d'autres :

«Ma chère enfant»; puis encore : «Ma chère fille.» Et soudain la religieuse se mit à lire tout haut, à relire à la morte son histoire, tous ses tendres souvenirs. Et le magistrat, un coude sur le lit, écoutait, les yeux sur sa mère. Et le cadavre immobile semblait heureux.

Sœur Eulalie s'interrompant , dit tout à coup :

— II faudra les mettre dans sa tombe, lui faire un linceul de tout cela, l'ensevelir là dedans.

Et elle prit un autre paquet sur lequel aucun mot révélateur n'était écrit. Et elle commença, d'une voix haute :

«Mon adorée, je t'aime à en perdre la tête. Depuis hier, je souffre comme un damné brûlé par ton souvenir. Je sens tes lèvres sous les miennes, tes yeux sous mes yeux, ta chair sous ma chair. Je t'aime, je t'aime! Tu m'as rendu fou. Mes bras s'ouvrent, je halette soulevé par un immense désir de t'avoir encore. Tout mon corps t'appelle, te veut. J'ai gardé dans ma bouche le goût de tes baisers...»

Le magistrat s'était redressé; la religieuse s'interrompit; il lui arracha la lettre, chercha la signature. II n'y en avait pas, mais seulement sous ces mots : «Celui qui t'adore», le nom : «Henry». Leur père s'appelait René. Ce n'était donc pas lui. Alors le fils, d'une main rapide, fouilla dans le paquet de lettres, en prit une autre, et il lut : «Je ne puis plus me passer de tes caresses...» Et debout, sévère comme à son tribunal, il regarda la morte impassible. La religieuse, droite comme une statue, avec des larmes restées au coin des yeux, considérant son frère, attendait. Alors il traversa la chambre à pas lents, gagna la fenêtre et, le regard perdu dans la nuit, songea.

Quand il se retourna, sœur Eulalie, l'œil sec main-

6o ŒUVRES POSTHUMES.

tenant, était toujours debout, près du lit, la tête baissée.

Il s'approcha, ramassa vivement les lettres qu'il rejetait pêle-méle dans le tiroir; puis il ferma les rideaux du lit.

Et quand le jour fit pâlir les bougies qui veillaient sur la table, le fils lentement quitta son fauteuil, et sans revoir encore une fois la mère qu'il avait séparée d'eux, condamnée, il dit lentement :

— Maintenant, retirons-nous, ma sœur^'^

''' Voir Une Vie, p. 240 à 243.

La Veillée a paru dans le Gil-Blas du mercredi 7 juin 1882, sous la signature : Maufrigneuse.

C'ÉTAIT après un dîner d'amis, de vieux amis. Ils étaient cinq : un écrivain, un médecin et trois célibataires riches, sans profession. On avait parlé de tout, et une lassitude arrivait, cette lassitude qui précède et décide les départs après les fêtes. Un des convives qui regardait depuis cinq minutes, sans parler, le boulevard houleux, étoile de becs de gaz et bruissant, dit tout à coup :

— Quand on ne tait rien du matin au soir, les jours sont longs.

— Et les nuits aussi, ajouta son voisin. Je ne dors guère, les plaisirs me fatiguent, les conversations ne varient pas ; jamais je ne rencontre une idée nouvelle , et j'éprouve, avant de causer avec n'importe qui, un furieux désir de ne rien dire et de ne rien entendre. Je ne sais que faire de mes soirées.

Et le troisième désœuvré proclama :

— Je paierais bien cher un moyen de passer, chaque jour, seulement deux heures agréables.

Alors l'écrivain, qui venait de jeter son pardessus sur son bras, s'approcha.

— L'homme, dit-il, qui découvrirait un vice nou-

veau, et i'oflVirait à ses semblables, dùt-il abréger de moitié leur vie, rendrait un plus grand service à l'humanité que celui qui trouverait le moyen d'assurer l'éternelle santé et l'éternelle jeunesse.

Le médecin se mit à rire; et, tout en mâchonnant un cigare :

— Oui, mais ça ne se découvre pas comme ça. On a pourtant rudement cherché et travaillé la matière, depuis que le monde existe. Les premiers hommes sont arrivés, d'un coup, à la perfection dans ce genre. Nous les égalons à peine.

Un de ces trois désœuvrés murmura :

— C'est dommage !

Puis au bout d'une minute il ajouta :

— Si on pouvait seulement dormir, bien dormir sans avoir chaud ni froid, dormir avec cet anéantissement des soirs de grande fatigue, dormir sans rêves.

— Pourquoi sans rêves? demanda le voisin. L'autre reprit :

— Parce que les rêves ne sont pas toujours agréables, et que toujours ils sont bizarres, invraisemblables, décousus, et que, dormant, nous ne pouvons même savourer les meilleurs à notre gré. Il faut rêver éveillé.

— Qui vous en empêche? interrogea l'écrivain. Le médecin jeta son cigare.

— Mon cher, pour rêver éveillé , il faut une grande puissance et un grand travail de volonté, et, partant, une grande fatigue en résulte. Or le vrai rêve, cette promenade de notre pensée à travers des visions charmantes, est assurément ce qu'il y a de plus délicieux au monde; mais il faut qu'il vienne naturellement, qu'il ne soit pas péniblement provoqué et qu'il soit accompagné d'un bien-être absolu du corps. Ce rêve-

là, je peux vous l'offrir, à condition que vous me promettiez de n'en pas abuser.

L'écrivain haussa les épaules :

— Ah! oui, je sais, le haschich, l'opium, la confiture verte, les paradis artificiels. J'ai lu Baudelaire; et j'ai même goûté la fameuse drogue, qui m'a rendu Fort malade. .

Mais le médecin s'était assis :

— Non, l'éther, rien que l'éther, et j'ajoute même que vous autres, hommes de lettres, vous en devriez user quelquefois.

Les trois hommes riches s'approchèrent. L'un demanda :

— Expliquez-nous-en donc les effets.

Et le médecin reprit :

— Mettons de côté les grands mots, n'est-ce pas? Je ne parle pas médecine ni morale; je parle plaisir. Vous vous livrez tous les jours à des excès qui dévorent votre vie. Je veux vous indiquer une sensation nouvelle, possible seulement pour hommes intelligents, disons même : très intelligents, dangereuse comme tout ce qui surexcite nos organes, mais exquise. J'ajoute qu'il vous faudra une certaine préparation , c'està-dire une certaine habitude , pour ressentir dans toute leur plénitude les singuliers effets de l'éther.

Ils sont différents des effets du liaschich, des effets de l'opium et de la morphine; et ils cessent aussitôt que s'interrompt l'absorption du médicament, tandis que les autres producteurs de rêveries continuent leur action pendant des heures.

Je vais tâcher maintenant d'analyser le plus nettement possible ce qu'on ressent. Mais la chose n'est pas facile, tant sont délicates, presque insaisissables, ces sensations.

C'est atteint de névralgies violentes que j'ai usé

de ce remède, dont j'ai peut-être un peu abusé depuis.

J'avais dans la tête et dans le cou de vives douleurs, et une insupportable chaleur de la peau, une inquiétude de fièvre. Je pris un grand flacon d'éther et, m'étant couché, je me mis à l'aspirer lentement.

Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout l'intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l'air, qu'il se vaporisait.

Puis ce fut une sorte de torpeur de l'âme, de bienêtre somnolent, malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant d'être pénibles. C'était une de ces souffrances qu'on consent à supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout notre corps torturé proteste.

Bientôt l'étrange et charmante sensation dévide que j'avais dans la poitrine s'étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur de vivre, d'être couché dans ce bien-être. Je m'aperçus alors que je ne souffrais plus. La douleur s'en était allée, fondue aussi, évaporée. Et j'entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre des paroles. Tantôt ce n'étaient que des sons indistincts, tantôt un mot me parvenait. Mais je reconnus que c'étaient là simplement les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je veillais; je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d'esprit, une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales. Ce n'était pas du rêve comme avec le haschich, ce

n'étaient pas les visions un peu maladives de l'opium ; c'était une acuité prodigieuse de raisonnement, une nouvelle manière de voir, de juger, d'apprécier les choses de la vie, et avec la certitude, la conscience absolue que cette manière était la vraie.

Et la vieille image de l'Ecriture m'est revenue soudain à la pensée, il me semblait cjue j'avais goûté à l'arbre de science, que tous les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l'empire d'une logique nouvelle , étrange , irréfutable. Et des arguments , des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus fort. Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J'étais un être supérieur, armé d'une intelligence invincible, et je goûtais une jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...

Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l'orifice de mon flacon d'éther. Soudain, je m'aperçus qu'il était vide. Et j'en ressentis un effroyable chagrin.

Les quatre hommes demandèrent ensemble :

— Docteur, vite une ordonnance pour un litre d'éther!

Mais le médecin mit son chapeau et répondit :

— Quanta ça, non; allez vous faire empoisonner par d'autres!

Et il sortit.

Mesdames et Messieurs, si le cœur vous en dit'^i?

''•' Voir Sur l'Eau, p. 99 à loi.

MON ami, vous m'avez demandé de vous raconter les souvenirs les plus vifs de mon existence. Je suis très vieille, sans parents, sans enfants; je me trouve donc libre de me confesser à vous. Promettez-moi seulement de ne jamais dévoiler mon nom.

J'ai été beaucoup aimée, vous ie savez; j'ai souvent aimé moi-même. J'étais fort belle; je puis le dire aujourd'hui qu'il n'en reste rien. L'amour était pour moi la vie de l'âme, comme l'air est la vie du corps. J'eusse préféré mourir plutôt que d'exister sans tendresse, sans une pensée toujours attachée à moi. Les femmes souvent prétendent n'aimer qu'une fois de toute la puissance du cœur; il m'est souvent arrivé de chérir si violemment que je croyais impossible la fin de mes transports. Ils s'éteignaient pourtant toujours d'une façon naturelle, comme un feu où le bois manque.

Je vous dirai aujourd'hui la première de mes aventures, dont je fus bien innocente, mais qui détermina les autres.

L'horrible vengeance de cet affreux pharmacien du

Pecq m'a rappelé le drame épouvantable auquel j'assistai bien malgré moi.

J'étais mariée depuis un an, avec un homme riche, le comte Hervé de Ker..., un Breton de vieille race, que Je n'annais pomt, bien entendu. L'amour, le vrai, a besoin, je le crois du moins, de liberté et d'obstacles en même temps. L'amour imposé, sanctionne par la loi, béni par le prêtre, est-ce de l'amour? Un baiser légal ne vaut jamais un baiser volé.

Mon mari était haut de taille, élégant et vraiment grand seigneur d'allures. Mais il manquait d'intelligence. Il parlait net, émettait des opinions qui coupaient comme des lames. On sentait son esprit plein de pensées toutes faites, mises en lui par ses père et mère qui les tenaient eux-mêmes de leurs ancêtres. Il n'hésitait jamais, donnait sur tout un avis immédiat et borné, sans embarras aucun et sans comprendre qu'il pût exister d'autres manières de voir. On sentait que cette tête-là était close, qu'il n'y circulait point d'idées, de ces idées qui renouvellent et assainissent un esprit comme le vent qui passe en une maison dont on ouvre portes et fenêtres.

Le château que nous habitions se trouvait en plein pays désert. C'était un grand bâtiment triste, encadré d'arbres énormes et dont les mousses faisaient songer aux barbes blanches des vieillards. Le parc, une vraie forêt, était entouré d'un fossé profond qu'on appelle saut de loup; et tout au bout, du coté de la lande, nous avions deux grands étangs pleins de roseaux et d'herbes flottantes. Entre les deux, au bord d'un ruisseau qui les unissait, mon mari avait fait construire une petite hutte pour tirer sur les canards sauvages.

Nous avions, outre nos domestiques ordinaires, im garde, sorte de brute dévouée à mon mari jusqu'à la mort, et une fille de chambre, presque une amie.

attachée à moi éperdument. Je l'avais ramenée d'Espagne cinq ans auparavant. C'était une enfant abandonnée. On l'aurait prise pour une bohémienne avec son teint noir, ses yeux sombres, ses cheveux profonds comme un bois et toujours hérissés autour du front. Elle avait alors seize ans, mais elle en paraissait vingt.

L'automne commençait. On chassait beaucoup, tantôt chez les voisins, tantôt chez nous; et je remarquai un jeune homme, le baron de C..., dont les visites au château devenaient singulièrement fréquentes. Puis il cessa de venir, je n'y pensai plus; mais je m'aperçus que mon mari changeait d'allures à mon égard.

Il semblait taciturne, préoccupé, ne m'embrassait point; et malgré qu'il n'entrât guère en ma chambre que j'avais exigée séparée de la sienne afin de vivre un peu seule, j'entendais souvent, la nuit, un pas furtif qui venait jusqu'à ma porte et s'éloignait après quelques minutes.

Comme ma fenêtre était au rez-de-chaussée, je crus souvent aussi entendre rôder dans l'ombre, autour du château. Je le dis à mon mari, qui me regarda fixement pendant quelques secondes, puis répondit :

— Ce n'est rien, c'est le garde.

Or, un soir, comme nous achevions de dîner, Hervé, qui paraissait fort gai par extraordinaire, d'une gaieté sournoise, me demanda :

— Cela vous plairait-il de passer trois heures à l'affût pour tuer un renard qui vient chaque soir manger mes poules?

Je fus surprise : j'hésitais; mais comme il me considérait, avec une obstination singulière, je finis par répondre :

— Mais certainement, mon ami.

Il faut vous dnx que je chassais comme un homme le loup et le sanglier. H était donc tout naturel de me proposer cet affût.

Mais mon mari tout à coup eut l'air étrangement nerveux; et pendant toute la soirée il s'agita, se levant et se rasseyant fiévreusement.

Vers ^ dix heures il me dit soudain :

— Etes-vous prête ?

Je me levai. Et, comme il m'apportait lui-même mon llisil, je demandai :

— Faut-il charger à balles ou à chevrotines ? Il demeura surpris, puis reprit :

— ■ Oh! à chevrotines seulement, ça suffira, soyezen sûre.

Puis, après quelques secondes, il ajouta d'un ton singulier :

— Vous pouvez vous vanter d'avoir un fameux sang- froid!

Je me mis à rire :

— Moi? pourquoi donc? du sang- froid pour aller tuer un renard? Mais à quoi songez-vous, mon ami?

Et nous voilà partis, sans bruit, à travers le parc. Toute la maison dormait. La pleine lune semblait teindre en jaune le vieux bâtiment sombre dont le toit d'ardoises luisait. Les deux tourelles qui le flanquaient portaient sur leur faîte deux plaques de lumière, et aucun bruit ne troublait le silence de cette nuit claire et triste, douce et pesante, qui semblait morte. Pas un frisson d'air, pas un cri de crapaud, pas un gémissement de chouette ; un engourdissement lugubre s'était appesanti sur tout.

Lorsque nous fûmes sous les arbres du parc, une fraîcheur me saisit, et une odeur de feuilles tombées. Mon mari ne disait rien, mais il écoutait, il épiait, il

CONFESSIONS D'UNE FEMME. yi

semblait flairer dans l'ombre, possédé des pieds à la tête par la passion de la chasse.

Nous atteignîmes bientôt le bord des étangs.

Leur chevelure de joncs restait immobile, aucun souffle ne la caressait; mais des mouvements à peine sensibles couraient dans l'eau. Parfois un point remuait à la surface* et de là partaient des cercles légers, pareils à des rides lumineuses, qui s'agrandissaient sans fin.

Quand nous atteignîmes la hutte où nous devions nous embusquer, mon mari me fit passer la première , puis il arma lentement son fusil, et le claquement sec des batteries me produisit un effet étrange. Il me sentit frémir et demanda :

— Est-ce que, par hasard, cette épreuve vous suffirait? Alors partez.

Je répondis, fort surprise :

— Pas du tout, je ne suis point venue pour m'en retourner. Etes- vous drôle, ce soir?

Il murmura :

— Comme vous voudrez.

Et nous demeurâmes immobiles.

Au bout d'une demi-heure environ, comme rien ne troublait la lourde et claire tranquillité de cette nuit d'automne, je dis, tout bas :

— Etes-vous bien sûr qu'il passe ici?

Hervé eut une secousse comme si je l'avais mordu, et, la bouche dans mon oreille :

— J'en suis sûr, entendez-vous.

Et le silence recommença.

Je crois que je commençais à m'assoupir quand mon mari me serra le bras; et sa voix, sifflante, changée, prononça :

— Le voyez-vous, là-bas, sous les arbres? J'avais beau regarder, je ne distinguais rien. Et

lentement Hervé épaula, tout en me fixant dans les yeux. Je me tenais prête moi-même à tirer, et soudain voilà qu'à trente pas devant nous un homme apparut en pleine lumière, qui s'en venait à pas rapides, le corps penché, comme s'il eût fui.

Je fus tellement stupéfaite que |e jetai un cri violent; mais avant que j'eusse pu me r^ourner, une flamme passa devant mes yeux, une détonation m'étourdit , et je VIS l'homme rouler sur le sol comme un loup qui reçoit une balle.

Je poussais des clameurs aiguës, épouvantée, prise de folie; alors une main furieuse, celle d'Hervé, me saisit à la gorge. Je fus terrassée, puis enlevée dans ses bras robustes. Il courut, me tenant en l'air, vers le corps étendu sur l'herbe, et il me jeta dessus, violemment, comme s'il eût voulu me briser la tête.

Je me sentis perdue; il allait me tuer; et déjà il levait sur mon front son talon, quand à son tour il fut enlacé, renversé, sans que j'eusse compris encore ce qui se passait.

Je me dressai brusquement, et je vis, à genoux sur lui, Paquita, ma bonne, qui, cramponnée comme un chat furieux, crispée, éperdue, lui arrachait la barbe, les moustaches et la peau du visage.

Puis, comme saisie brusquement d'une autre idée, elle se releva, et, se jetant sur le cadavre, elle l'enlaça à pleins bras, le baisant sur les yeux, sur la bouche, ouvrant de ses lèvres les lèvres mortes, y cherchant un souffle, et la profonde caresse des amants.

Mon mari, relevé, regardait.il comprit, et tombant à mes pieds :

— Oh! pardon, ma chérie, je t'ai soupçonnée et j'ai tué l'amant de cette fille; c'est mon garde qui m'a trompé.

Moi, je regardais les étranges baisers de ce mort et

de cette vivante; et ses sanglots, à elle, et ses sursauts d'amour désespéré.

Et de ce moment, je compris que je serais infidèle à mon mari.

Les Confessions d'une Femme ont paru, sous le titre : L'Affût, dans le Gil-Blas du mercredi 28 juin 1882, et sous (a signature : Maufrigneuse.

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