‹ Œuvres posthumesChapitre 13 sur 39 · CLAIR DE LUNE. JJ · texte numérisé non relu

CLAIR DE LUNE. JJ

Alors, se tenant par les mains qu'elles s'étreignaient , les deux femmes allèrent s'afFaisser sur un canapé dans le fond sombre du salon, et la plus jeune, passant son bras au cou de l'aînée, la tenant sur son cœur, écouta.

— Oh! je me reconnais sans excuse; je ne me comprends pas moi-même, et je suis folle depuis ce jour. Prends garde, petite, prends garde à toi; si tu savais comme nous sommes faibles, comme nous cédons, comme nous tombons vite! Il faut un rien, si peu, si peu, un attendrissement, une de ces mélancolies subites qui vous passent dans l'âme, un de ces besoins d'ouvrir les bras, de chérir et d'embrasser que nous avons toutes , à certains moments.

Tu connais mon mari, et tu sais comme je l'aime; mais il est mûr et raisonnable, et ne comprend rien à toutes les vibrations tendres d'un cœur de femme. Il est toujours, toujours le même, toujours bon, toujours souriant, toujours complaisant, toujours parfait. Oh! comme j'aurais voulu quelquefois qu'il me saisît brusquement dans ses bras, qu'il m'embrassât de ces baisers lents et doux qui mêlent deux êtres, qui sont comme de muettes confidences ; comme j'aurais voulu qu'il eût des abandons, des faiblesses aussi, besoin de moi, de mes caresses, de mes larmes!

Tout cela est bête; mais nous sommes ainsi, nous autres. Qu'y pouvons-nous?

Et pourtant jamais la pensée de le tromper ne m'aurait effleurée. Aujourd'hui, c'est fait, sans amour, sans raison, sans rien; parce qu'il y avait de la lune, une nuit, sur le lac de Lucerne.

Depuis un mois que nous voyagions ensemble, mon mari, par son indifférence calme, paralysait mes enthousiasmes, éteignait mes exaltations. Alors que

nous descendions les cotes au soleil levant, au galop des quatre chevaux de la diligence, et qu'apercevant, dans la buée transparente du matin , de longues vallées , des bois, des rivières, des villages, je battais des mains, ravie, et que je lui disais : «Comme c'est beau, mon ami, embrasse-moi donc!», il me répondait, avec un sourire bienveillant et froid, en haussant un peu les épaules : «Ce n'est pas une raison pour s'embrasser, parce que le paysage vous plaît. )>

Et cela me glaçait jusqu'au cœur. Il me semble pourtant que, quand on s'aime, on devrait toujours avoir envie de s'aimer davantage encore devant les spectacles qui vous émeuvent.

Enfin j'avais en moi des bouillonnements de poésie qu'il empêchait de s'épandre. Que te dirai-je? J'étais à peu près comme une chaudière pleine de vapeur et fermée hermétiquement.

Un soir (nous étions depuis quatre jours dans un hôtel de Fluelen), Robert, un peu soulFrant de migraine, monta se coucher tout de suite après dîner, et j'allai me promener toute seule au bord du lac.

Il faisait une nuit de conte de fées. La lune toute ronde s'étalait au milieu du ciel; les grandes montagnes, avec leurs neiges, semblaient coiFïees d'argent, et l'eau, toute moirée, avait de petits frissons luisants. L'air était doux, d'une de ces pénétrantes tiédeurs qui nous rendent molles à défaillir, attendries sans causes. Mais comme l'âme est sensible et vibrante en ces moments-là ! comme elle tressaille vite et ressent avec force !

Je m'assis sur l'herbe et je regardai ce grand lac mélancolique et charmant; et il se passait en moi une chose étrange : il me venait un insatiable besoin d'amour, une révolte contre la morne platitude de ma vie. Quoi donc, n'irai-je jamais, au bras d'un homme

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aimé, le long d'une berge baignée de lune? Ne sentirai-je donc jamais descendre en moi ces baisers profonds, délicieux et afFoIants qu'on échange dans ces nuits douces que Dieu semble avoir faites pour les tendresses? Ne serai-je point enlacée fiévreusement par des bras éperdus, dans les ombres claires d'un soir d'été?

Et je me mis à pleurer comme une folie.

J'entendis du bruit derrière moi. Un homme était debout qui me regardait. Quand je tournai la tête, il me reconnut et s'avança :

— Vous pleurez, Madame?

C'était un jeune avocat, qui voyageait avec sa mère et que nous avions plusieurs fois rencontré. Ses yeux m'avaient souvent suivie.

J'étais tellement bouleversée que je ne sus quoi répondre, quoi penser. Je me levai et je me dis souffrante.

Il se mit à marcher près de moi, d'une façon naturelle et respectueuse, et me parla de notre voyage. Tout ce que j'avais ressenti, il le traduisait; tout ce qui me faisait frissonner, il le comprenait comme moi, mieux que moi. Et soudain il me dit des vers, des vers de Musset. Je suffoquais, saisie d'une émotion intraduisible. Il me semblait que les montagnes ellesmêmes, le lac, le clair de lune, chantaient des choses ineffablement douces...

Et cela se fit je ne sais comment, je ne sais pourquoi, dans une sorte d'hallucination...

Quant à lui..., je ne l'ai revu que le lendemain, au moment du départ.

Il m'a donné sa carte !...

Et M""'Létoré, défaillant dans les bras de sa sœur, poussait des gémissements, presque des cris.

8o ŒUVRES POSTHUMES.

Alors, M'"® Roubère, recueillie, grave, prononça tout doucement :

■ — • Vois-tu, grande sœur, bien souvent ce n'est pas un homme que nous aimons, mais l'amour. Et ce soirlà, c'est le clair de lune qui fut ton amant vrai.

LA mer était brillante et calme, à peine remuée par la marée, et sur la jetée toute la ville du Havre regardait entrer les navires.

On les voyait au loin, nombreux, les uns, les grands vapeurs, empanachés de fumée; les autres, les voiliers, tramés par des remorqueurs presque invisibles, dressant sur le ciel leurs mâts nus, comme des arbres dépouillés.

Ils accouraient de tous les bouts de l'horizon vers la bouche étroite de la jetée qui mangeait ces monstres; et ils gémissaient, ils criaient, ils sifflaient, en expectorant des jets de vapeur comme une haleine essoufflée.

Deux jeunes officiers se promenaient sur le môle couvert de monde, saluant, salués, s'arrêtant parfois pour causer.

Soudain, l'un d'eux, le plus grand, Paul d'Henricel, serra le bras de son camarade Jean Renoldi, puis, tout bas :

— Tiens, voici M"® Poinçot; regarde bien, je t'assure qu'elle te fait de l'œil.

Elle s'en venait au bras de son mari, un riche

armateur. C'était une femme de quarante ans en\iron, encore fort belle, un peu grosse, mais restée fraîche comme à vingt ans par la grâce de fembonpoint. On rappelait, parmi ses amis, la Déesse, à cause de son allure ficre, de ses grands yeux noirs, de toute la noblesse de sa personne. Elle était restée nréprochable; jamais un soupçon n'avait effleuré sa vie. On la citait comme un exemple de femme honorable et simple, si digne qu'aucun homme n'avait osé songer à elle.

Et voilà que depuis un mois Paul d'Henriccl afiirmait à son ami Renoldi que M™" Poinçot le regardait avec tendresse; et il insistait :

— Sois sûr que je ne me trompe pas; j'y vois clair, elle t'aime; elle t'aime passionnément, comme une femme chaste qui n'a jamais aimé. Quarante ans est un âge terrible pour les femmes honnêtes, quand elles ont des sens; elles deviennent folles et font des folies. Celle-là est touchée, mon bon; comme un oiseau blessé, elle tombe, elle va tomber dans tes bras... Tiens, regarde.

La grande femme, précédée de ses deux filles âgées de douze et de quinze ans, s'en venait, pâlie soudain en apercevant l'officier. Elle le regardait ardemment, d'un œil fixe, et ne semblait plus rien voir autour d'elle, ni ses enfants, ni son mari, ni la foule. Elle rendit le salut des jeunes gens sans baisser son regard allumé d'une telle flamme qu'un doute, enfin, pénétra dans l'esprit du lieutenant RenoIdi.

Son ami murmura :

— J'en étais sûr. As-tu vu, cette fois? Bigre, c'est encore un riche morceau.

Mais Jean Renoldi ne voulait point d'intrigue mondaine. Peu chercheur d'amour, il désirait avant tout

une vie calme et se contentait des liaisons d'occasion qu'un jeune homme rencontre toujours. Tout l'accompagnement de sentimentalité, les attentions, les tendresses qu'exige une femme bien élevée, l'ennuyaient. La chaîne, si légère qu'elle soit, que noue toujours une aventure de cette espèce, lui faisait peur. Il disait : «Au bout d'un mois j'en ai par-dessus la tête, et je suis obligé de patienter six mois par politesse. » Puis, une rupture l'exaspérait, avec les scènes, les allusions, les cramponnements de la femme abandonnée.

Il évita de rencontrer M'"" Poinçot.

Or un soir il se trouva près d'elle, à table, dans un dîner; et il eut sans cesse sur la peau, dans l'œil et jusque dans l'âme, le regard ardent de sa voisine; leurs mains se rencontrèrent et, presque involontairement, se serrèrent. C'était déjà le commencement d'une liaison.

11 la revit, malgré lui toujours. II se sentait aimé; il s'attendrit, envahi d'une espèce d'apitoiement vaniteux pour la passion violente de cette femme. II se laissa donc adorer, et fut simplement galant, espérant bien en rester au sentiment.

Mais elle lui donna un jour un rendez-vous, pour se voir et causer librement, disait-elle. Elle tomba, pâmée, dans ses bras; et il fut bien contraint d'être son amant.

Et cela dura six mois. Elle l'aima d'un amour effréné, haletant. Murée dans cette passion fanatique, elle ne songeait plus à rien; elle s'était donnée, toute; son corps, son âme, sa réputation, sa situation, son bonheur, elle avait tout jeté dans cette flamme de son cœur comme on jetait, pour un sacrifice, tous ses objets précieux en un bûcher.

Lui, en avait assez depuis longtemps et regrettait vivement ses faciles conquêtes de bel officier; mais il était lié, tenu, prisonnier. A tout moment, elle lui disait :

— Je t'ai tout donné; que veux-tu de plus? II avait bien envie de répondre :

— Mais je ne te demandais rien, et Je te prie de reprendre ce que tu m'as donné.

Sans se soucier d'être vue, compromise, perdue, elle venait chez lui, chaque soir, plus enflammée toujours. Elle s'élançait dans ses bras, l'étreignait, détaillait en des baisers exaltés qui l'ennuyaient horriblement. II disait d'une voix lassée :

— Voyons, sois raisonnable.

Elle répondait : a Je t'aime » ; et s'abattait à ses genoux pour le contempler longtemps dans une pose d'adoration. Sous ce regard obstiné, il s'exaspérait enfin, la voulait relever.

— ■ Voyons, assieds-toi, causons.

Elle murmurait : «Non, laisse-moi», et restait là, l'âme en extase.

II disait à son ami d'Henricel :

— Tu sais, je la battrai. Je n'en veux plus, je n'en veux plus. II faut que ça finisse; et tout de suite!

Puis il ajoutait :

— Qu'est-ce que tu me conseilles de faire? L'autre répondait :

— Romps.

Et Renoldi ajoutait en haussant les épaules :

— Tu en parles à ton aise, tu crois que c'est facile de rompre avec une femme qui vous martyrise d'attentions, qui vous torture de prévenances, qui vous persécute de sa tendresse, dont l'unique souci est de vous plaire, et l'unique tort de s'être donnée malçTré vous.

Mais voilà qu'un matin, on apjDrit que le régiment allait changer de garnison; Renoldi se mit à danser de joie. II était sauvé! sauvé sans scènes, sans cris! Sauvé!... II ne s'agissait plus que de patienter deux mois!... Sauvé?...

Le soir, elle entra chez lui, plus exaltée encore que de coutume. Elle savait l'affreuse nouvelle, et, sans ôter son chapeau, lui prenant les mains et les serrant nerveusement, les yeux dans les yeux, la voix vibrante et résolue :

— Tu vas partir; je le sais. J'ai d'abord eu l'âme brisée; puis j'ai compris ce que j'avais à faire. Je n'hésite plus. Je viens t 'apporter la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse offrir : je te suis. Pour toi, j'abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds, mais je suis heureuse : il me semble que je me donne à toi de nouveau. C'est le dernier et le plus grand sacrifice; je suis à toi pour toujours !

II eut une sueur froide dans le dos, et fut saisi d'une rage sourde et furieuse, d'une colère de faible. Cependant il se calma, et d'un ton désintéressé, avec des douceurs dans la voix, refusa son sacrifice, tâcha de l'apaiser, de la raisonner, de lui faire toucher sa folie! Elle l'écoutait en le regardant en face avec ses yeux noirs, la lèvre dédaigneuse, sans rien répondre. Quand il eut fini, elle lui dit seulement :

— Est-ce que tu serais un lâche? serais-tu de ceux qui séduisent une femme, puis l'abandonnent au premier caprice?

Il devint pâle et se remit à raisonner; il lui montra, jusqu'à leur mort, les inévitables conséquences d'une pareille action : leur vie brisée, le monde fermé... Elle répondait obstinément :

— - Qu'importe, quand on s'aime!

Alors, tout à coup, il éclata :

— Eh bien ! non. Je ne veux pas. Entends-tu ? je ne veux pas, je te le défends.

Puis, emporté par ses longues rancunes, il vida son cœur.

— Eh! sacrebleu, voilà assez longtemps que tu m'aimes malgré moi, il ne manquerait que de t'emmener. Merci, par exemple!

Elle ne répondit rien, mais son visage livide eut une lente et douloureuse crispation, comme si tous ses nerfs et ses muscles se fussent tordus. Et elle s'en alla sans lui dire adieu.

La nuit même elle s'empoisonnait. On la crut perdue pendant huit jours. Et dans la ville on jasait, on la plaignait, excusant sa faute grâce à la violence de sa passion; car les sentiments extrêmes, devenus héroïques par leur emportement, se font toujours pardonner ce qu'ils ont de condamnable. Une femme qui se tue n'est pour ainsi dire plus adultère. Et ce lut bientôt une espèce de réprobation générale contre le lieutenant Renoldi qui refusait de la revoir, un sentiment unanime de blume.

On racontait qu'il l'avait abandonnée, trahie, battue. Le colonel, pris de pitié, en dit un mot à son officier par une allusion discrète. Paul d'Henricel alla trouver son ami :

— Eh! sacrebleu, mon bon, on ne laisse pas mourir une femme; ce n'est pas propre, cela.

L'autre, exaspéré, fit taire son ami, qui prononça le mot infamie. Ils se battirent. Renoldi fut blessé, à la satisfaction générale, et garda longtemps le lit.

Elle le sut, l'en aima davantage, croyant qu'il s'était battu pour elle; mais, ne pouvant quitter sa chambre, elle ne le revit pas avant le départ du régiment.

II était depuis trois mois à Lille quand il reçut, un matin, la visite d'une jeune lemme, la sœur de son ancienne maîtresse.

Après de longues souffrances et un désespoir qu'elle n'avait pu vaincre, M'"" Poinçot allait mourir. Elle était condamnée sans espoir. Elle le voulait voir une minute, rien qu'une minute, avant de fermer les yeux à jamais.

L'absence et le temps avaient apaisé la satiété et la colère du jeune homme; il fut attendri, pleura, et partit pour le Havre.

Elle semblait à l'agonie. On les laissa seuls; et il eut, sur le lit de cette mourante qu'il avait tuée malgré lui, une crise d'épouvantable chagrin. II sanglota, l'embrassa avec des lèvres douces et passionnées, comme il n'en avait jamais eu pour elle. Il balbutiait :

— Non, non, tu ne mourras pas, tu guériras, nous nous aimerons... nous nous aimerons... toujours. . .

Elle murmura :

— Est-ce vrai? Tu m'aimes?

Et lui, dans sa désolation, jura, promit de l'attendre lorsqu'elle serait guérie, s'apitoya longuement en baisant les mains si maigres de la pauvre femme dont le cœur battait à coups désordonnés.

Le lendemain, il regagnait sa garnison.

Six semaines plus tard, elle le rejoignait, toute vieillie, méconnaissable, et plus énamourée encore

Eperdu, il la reprit. Puis, comme ils vivaient ensemble à la façon des gens unis par la loi, le même colonel qui s'était indigné de l'abandon se révolta contre cette situation illégitime, incompatible avec le bon exemple que doivent les officiers dans un régiment. II prévint son subordonné, puis il sévit : et Renoldi donna sa démission.

Ils allèrent vivre en une villa, sur les bords de la Méditerranée, la mer classique des amoureux.

Et trois ans encore se passèrent. Renoldi, plié sous le joug, était vaincu, accoutumé à cette tendresse persévérante. Elle avait maintenant des cheveux blancs.

Il se considérait, lui, comme un homme fini, noyé. Toute espérance, toute carrière, toute satisfaction, toute joie lui étaient maintenant défendues.

Or, un matin, on lui remit une carte : «Joseph Poinçot, armateur. Le Havre, w — Le mari! le mari qui n'avait rien dit, comprenant qu'on ne lutte pas contre ces obstmations désespérées des femmes. Que voulait-il?

Il attendait dans le jardin, ayant refusé de pénétrer dans la villa. II salua poliment, ne voulant pas s'asseoir, même sur un banc dans une allée, et il se mit à parler nettement et lentement.

— Monsieur, je ne suis point venu pour vous adresser des reproches; je sais trop comment les choses se sont passées. J'ai subi... nous avons subi... une espèce de... de... de fatalité. Je ne vous aurais jamais dérangé dans votre retraite si la situation n'avait point changé. J'ai deux filles, monsieur. L'une d'elles, l'aînée, aime un jeune homme, et en est aimée. Mais la famille de ce garçon s'oppose au mariage, arguant de la situation de la... mère de ma fille. Je n'ai ni colère, ni rancune, mais j'adore mes enfants, monsieur. Je viens donc vous redemander ma... ma femme; j'espère qu'aujourd'hui elle consentira à rentrer chez moi... chez elle. Quant à moi, je ferai semblant d'avoir oublié pour. . . pour mes filles.

Renoldi ressentit au cœur un coup violent, et il fut inondé d'un délire de joie, comme un condamné qui reçoit sa grâce.

II balbutia :

— Mais oui... certainement, monsieur... moimême... croyez bien... sans doute... c'est juste, trop juste.

Et il avait envie de prendre les mains de cet homme, de le serrer dans ses bras, de l'embrasser sur les deux joues.

II reprit :

— Entrez donc. Vous serez mieux dans le salon; je vais la chercher.

Cette fois M. Poinçot ne résista plus et il s'assit.

Renoldi gravit l'escalier en bondissant puis, devant la porte de sa maîtresse, il se calma et il entra gravement :

— On te demande en bas, dit-il; c'est pour une communication au sujet de tes filles.

Elle se dressa :

— De mes filles? Quoi? quoi donc? Elles ne sont pas mortes?

II reprit :

— Non. Mais il y a une situation grave que tu peux seule dénouer.

Elle n'en écouta pas davantage et descendit rapidement.

Alors il s'affaissa sur une chaise, tout remué, et attendit.

II attendit longtemps, longtemps. Puis comme des voix irritées montaient jusqu'à lui, à travers le plafond, il prit le parti de descendre.

jyjme Poinçot était debout, exaspérée, prête à sortir, tandis que le mari la retenait par sa robe, répétant :

— Mais comprenez donc que vous perdez nos filles, vos filles, nos enfants!

Elle répondait obstinément :

— Je ne rentrerai pas chez vous.

Renoldi comprit tout, s'approcha déFailIant et balbutia :

— Quoi? elle refuse?

Elle se tourna vers lui et, par une sorte de pudeur, ne le tutoyant plus devant l'époux légitime :

— Savez-vous ce qu'il me demande? II veut que je retourne sous son toit!

Et elle ricanait, avec un immense dédain pour cet homme presque agenouillé qui la suppliait.

Alors Renoldi, avec la détermination d'un désespéré qui joue sa dernière partie, se mit à parler à son tour, plaida la cause des pauvres filles, la cause du mari, sa cause. Et quand il s'interrompait, cherchant quelque argument nouveau, M. Pomçot, à bout d'expédients, murmurait, en la tutoyant par un retour de vieille habitude instinctive :

— Voyons, Delphine, songe à tes filles.

Alors elle les enveloppa tous deux en un regard de souverain mépris, puis s'en fuyant d'un élan vers l'escalier, elle leur jeta :

— Vous êtes deux misérables!

Restés seuls, ils se considérèrent un moment aussi abattus, aussi navrés l'un que l'autre; M. Poinçot ramassa son chapeau tombé près de lui, épousseta de la main ses genoux blanchis sur le plancher, puis avec un geste désespéré, alors que Renoldi le reconduisait vers la porte, il prononça, en saluant :

— Nous sommes bien malheureux, monsieur. Puis il s'éloigna d'un pas alourdi.

Une Passion a paru dans le Gil-Blas du mardi 22 août 18S2, sous la signature : MaufrIGNEUSE.

CORRESPONDANCE

Madame de X... à Madame de Z. ..

Etretat, vendredi.

Ma chère Tante ,

Je viens vers vous tout doucement. Je serai aux Fresnes le 2 septembre, veille de l'ouverture de la chasse que je tiens à ne pas manquer, pour taquiner ces messieurs. Vous êtes trop bonne, ma tante, et vous leur permettez ce jour-là, quand vous êtes seule avec eux, de dîner sans habit et sans s'être rasés en rentrant, sous prétexte de fatigue.

Aussi sont-ils enchantés quand je ne suis pas là. Mais j'y serai, et je passerai la revue, comme un général, à l'heure du dîner; et si j'en trouve un seul un peu négligé, rien qu'un peu, je l'enverrai à la cuisine, avec les bonnes.

Les hommes d'aujourd'hui ont si peu d'égards et de savoir-vivre qu'il faut se montrer toujours sévère. C'est vraiment le règne de la goujaterie. Quand ils se querellent entre eux, ils se provoquent avec des injures de portefaix, et, devant nous, ils se tiennent

beaucoup moins bien que nos domestiques. C'est aux bains de mer qu'il faut voir cela. Ils s'y trouvent en bataillons serrés et on peut les juger en masse. Oh! les êtres grossiers qu'ils sont!

Figurez-vous qu'en chemin de fer, un d'eux, un monsieur qui semblait bien, au premier abord, grâce à son tailleur, a retiré délicatement ses bottes pour les remplacer par des savates. Un autre, un vieux qui doit être un riche parvenu (ce sont les pkis mal élevés), assis en face de moi, a posé délicatement ses deux pieds sur la banquette, à mon côté. C'est admis.

Dans les villes d'eaux, c'est un déchaînement de grossièreté. Je dois ajouter une chose : ma révolte tient peut-être à ce que je ne suis point habituée à fréquenter commvmément les gens qu'on coudoie ici , car leur genre me choquerait moins si je l'observais plus souvent.

Dans le bureau de l'hôtel , je fus presque renversée par un jeune homme qui prenait sa clef par-dessus ma tête. Un autre me heurta si fort, sans dire «pardon», ni se découvrir, en sortant d'un bal au Casino, que j'en eus mal dans la poitrine. Voilà comme ils sont tous. Regardons-les aborder les femmes sur la terrasse, c'est à peine s'ils saluent. Ils portent simplement la main à leur couvre-chef. Du reste, comme ils sont tous chauves, cela vaut mieux.

Mais il est une chose qui m'exaspère et me choque par-dessus tout, c'est la liberté qu'ils prennent de parler en public, sans aucune espèce de précaution, des aventures les plus révoltantes. Quand deux hommes sont ensemble, ils se racontent, avec les mots les plus crus et les réflexions les plus abominables, des histoires vraiment horribles, sans s'inquiéter le moins du monde si quelque oreille de femme est à

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portée de leur voix. Hier, sur la plage, je fus contrainte de changer de place pour ne pas être plus longtemps la confidente involontaire d'une anecdote graveleuse, dite en termes si violents que je me sentais humiliée autant qu'indignée d'avoir pu entendre cela. Le plus élémentaire savoir-vivre ne devrait -il pas leur apprendre à parler bas de ces choses en notre voisinage?

Etretat est, en outre, le pays des cancans et, partant, la patrie des commères. De cinq à sept heures on les voit errer en quête de médisances qu'elles transportent de groupe en groupe. Comme vous me le disiez, ma chère tante, le potin est un signe de race des petites gens et des petits esprits. II est aussi la consolation des femmes qui ne sont plus aimées ni courtisées. Il me suffit de regarder celles qu'on désigne comme les plus cancanières pour être persuadée que vous ne vous trompez pas.

L'autre jour j'assistai à une soirée musicale au Casino, donnée par une remarquable artiste, M™" Masson, qui chante vraiment à ravir. J'eus l'occasion d'applaudir encore l'admirable Coquelin, ainsi que deux charmants pensionnaires du Vaudeville, M... et Meillet. Je pus, en cette circonstance, voir tous les baigneurs réunis cette année sur cette plage. II n'en est pas beaucoup de marque.

Le lendemain, j'allai déjeuner à Yport. J'aperçus un homme barbu qui sortait d'une grande maison en forme de citadelle. C'était le peintre Jean-Paul Laurens. Il ne lui suffit pas, paraît-il, d'emmurer ses personnages, il tient à s'emmurer lui-même.

Puis je me trouvai assise sur le galet à côté d'un homme encore jeune, d'aspect doux et fin, d'allure calme, qui lisait des vers. Mais il les lisait avec une telle attention, une telle passion, dirai-je, qu'il ne leva

pas une seule lois les veux sur moi. Je fus un peu choquée; et Je demandai au maître baigneur, sans paraître y prendre garde, le nom de ce monsieur. En moi je riais un peu de ce liseur de rimes; il me semblait attardé, pour un homme. C'est là, pensai-je, un naïf. Eh bien, ma tante, à présent, je raffole de mon inconnu. Figure-toi qu'il s'appelle SuUv Prudhomme. Je retournai m'asseoir auprès de lui pour le considérer tout à mon aise. Sa figure a surtout un grand caractère de tranquillité et de finesse. Quelqu'un étant venu le trouver, j'entendis sa voix qui est douce, presque timide. Celui-là, certes, ne doit pas crier de grossièretés en public, ni heurter des femmes sans s'excuser. Il doit être un délicat, mais un délicat presque maladif, un vibrant. Je tâcherai, cet hiver, qu'il me soit présenté.

Je ne sais plus rien, ma chère tante, et je vous quitte en hâte, l'heure de la poste me pressant. Je baise vos mains et vos joues.

Votre nièce dévouée, Berthe de X...

P. S. — Je dois cependant ajouter, pour la justification de la politesse française, que nos compatriotes sont en voyage des modèles de savoir-vivre en comparaison des abominables Anglais qui semblent avoir été élevés par des valets d'écurie, tant ils prennent soin de ne se gêner en rien et de toujours gêner leurs voisins.

Madame de Z... à Madayne de X...

Les Frcsnes, samedi.

Ma chère petite, tu me dis beaucoup de choses pleines de raison, ce qui n'empêche que tu as tort. Je

CORRESPONDANCE

fus, comme toi, très indignée autrefois de Fimpolitesse des hommes que j'estimais me manquer sans cesse; mais en vieillissant et en songeant à tout, et en perdant ma coquetterie, et en observant sans y mêler du mien, je me suis aperçue de ceci : que si les hommes ne sont pas toujours polis, les femmes, par contre, sont toujours d'une inqualifiable grossièreté.

Nous nous croyons tout permis, ma chérie, et nous estimons en même temps que tout nous est dû, et nous commettons à cœur joie des actes dépourvus de ce savoir-vivre élémentaire dont tu parles avec passion.

Je trouve maintenant, au contraire, que les hommes ont pour nous beaucoup d'égards , relativement à nos allures envers eux. Du reste, mignonne, les hommes doivent être, et sont, ce que nous les faisons. Dans une société où les femmes seraient toutes de vraies grandes dames, tous les hommes deviendraient des gentilshommes.

Voyons, observe et réfléchis.

Vois deux femmes qui se rencontrent dans la rue; quelle attitude! quels regards de dénigrement, quel mépris dans le coup d'oeil! Quel coup de tête de haut en bas pour toiser et condamner! Et si le trottoir est étroit, crois-tu que l'une cédera le pas, demandera pardon? Jamais! Quand deux hommes se heurtent en une ruelle insuffisante, tous deux saluent et s'effacent en même temps; tandis que, nous autres, nous nous précipitons ventre à ventre, nez à nez, en nous dévisageant avec insolence.

Vois deux femmes se connaissant qui se rencontrent dans un escalier devant la porte d'une amie que l'une vient de voir et que l'autre va visiter. Elles se mettent à causer en obstruant toute la largeur du passage. Si quelqu'un monte derrière elles, homme ou femme,

crois-tu qu'elles se dérangeront d'un demi-pied? Jamais! jamais!

J'attendis, l'Iiiver dernier, vingt -deux minutes, montre en main, à la porte d'un salon. Et derrière moi deux messieurs attendaient aussi sans paraître prêts à devenir enragés , comme moi. C'est qu'ils étaient habitués depuis longtemps à nos inconscientes insolences.

L'autre jour, avant de quitter Paris, j'allai dîner, avec ton ,mari justement, dans un restaurant des Cliamps-Elvsées pour prendre le frais. Toutes les tables étaient occupées. Le garçon nous pria d'attendre.

J'aperçus alors une vieille dame de noble tournure qui venait de payer sa carte et qui semblait prête à partir. Elle me vit, me toisa et ne bougea point. Pendant plus d'un quart d'heure elle resta là, immobile, mettant ses gants, parcourant du regard toutes les tables, considérant avec quiétude ceux qui attendaient comme moi. Or, deux jeunes gens qui achevaient leur repas m'ayant vue à leur tour, appelèrent en hâte le garçon pour régler leur note et m'offrirent leur place tout de suite, s'obstinant même à attendre debout leur monnaie. Et songe, ma belle, que je ne suis plus jolie, comme toi, mais vieille et blanche.

C'est à nous, vois-tu, qu'il faudrait enseigner la politesse; et la besogne serait si rude qu'Hercule n'y suffirait pas.

Tu me parles dTtretat et des gens qui potinent sur cette gentille plage. C'est un pays fini, perdu pour moi, mais dans lequel je me suis autrefois bien amusée.

Nous étions là quelques-uns seulement, des gens du monde, du vrai monde, et des artistes, fraternisant. On ne cancanait pas, alors.

CORRESPONDANCE

Or, comme nous n'avions point l'insipide Casino où l'on pose, où l'on chuchote, où l'on danse bêtement, où l'on s'ennuie à profusion, nous cherchions de quelle manière passer gaiement nos soirées. Or, devine ce qu'imagina l'un de nos maris? Ce fut d'aller danser, chaque nuit, dans une des fermes des environs.

On partait en bande avec un orgue de Barbarie dont jouait d'ordinaire le peintre Le Poittevin, coiffé d'un bonnet de coton. Deux hommes portaient des lanternes. Nous suivions en procession, riant et bavardant comme des folles.

On réveillait le fermier, les servantes, les valets. On se faisait même faire de la soupe à l'oignon (horreur!) et l'on dansait sous les pommiers, au son de la boîte à musique. Les coqs réveillés chantaient dans la profondeur des bâtiments; les chevaux s'agitaient sur la litière des écuries. Le vent frais de la campagne nous caressait les joues, plein d'odeurs d'herbes et de moissons coupées.

Que c'est loin! que c'est loin! voilà trente ans de cela!

Je ne veux pas, ma chérie, que tu viennes pour l'ouverture de la chasse. Pourquoi gâter la joie de nos amis, en leur imposant des toilettes mondaines en ce jour de plaisir campagnard et violent? C'est ainsi qu'on gâte les hommes, petite.

Je t'embrasse.

Ta vieille tante,

Geneviève de Z...

Correspondance a paru dans le Gil-Blas du mercredi 30 août 1882, sous la signature : Maufrigneuse.

LES femmes?

— Eh bien, quoi? les femmes?

— Eh bien, il n'y a pas de prestidigitateurs plus subtils pour nous mettre dedans à tout propos, avec ou sans raison, souvent pour le seul plaisir de ruser. Et elles rusent avec une simplicité incroyable, une audace surprenante, une finesse invincible. Elles rusent du matin au soir, et toutes, les plus honnêtes, les plus droites, les plus sensées.

Ajoutons qu'elles y sont parfois un peu forcées. L'homme a, sans cesse, des entêtements d'imbécile et des désirs de tvran. Un mari, dans son ménage, impose à tout moment des volontés ridicules. Il est plein de manies; sa femme les flatte en les trompant. Elle lui fait croire qu'une chose coûte tant, parce qu'il crierait si cela valait plus. Et elle se tire toujours adroitement d'affaire par des moyens si faciles et si malins, que les bras nous en tombent lorsque nous les apercevons par hasard. Nous nous disons, stupéfaits : «Comment ne nous en étions-nous pas aperçus?»

L'homme qui parlait était un ancien ministre de

lOO ŒUVRES POSTHUMES.

l'Empire, le comte de I , fort roué, drsait-on, et

d'esprit supérieur.

Un groupe de jeunes gens l'écoutait.

II reprit :

— J'ai été roulé par une humble petite bourgeoise d'une façon comique et magistrale. Je vais vous dire la chose pour votre mstruction.

J'étais alors ministre des affaires étrangères et, chaque matin, j'avais l'habitude de faire une longue promenade à pied aux Champs-Elysées. C'était au mois de mai; je marchais en respirant avidement cette bonne odeur des premières feuilles.

Bientôt je m'aperçus que je rencontrais tous les jours une adorable petite femme, une de ces étonnantes et gracieuses créatures qui portent la marque de fabrique de Paris. Jolie? Oui et non. Bien faite? Non, mieux que ça. La taille était trop mince, les épaules trop droites, la poitrine trop bombée, soit; mais je préfère ces exquises poupées de chair ronde à cette grande carcasse de Vénus de Milo.

Et puis elles trottinent d'une façon incomparable; et le seul frémissement de leur tournure nous fait courir des désirs dans les moelles. Elle avait l'air de me regarder en passant. Mais ces femmes-là ont toujours l'air de tout; et on ne sait jamais...

Un matin, je la vis assise sur un banc, avec un livre ouvert à la main. Je m'empressai de m'asseoir à son côté. Cinq minutes après nous étions amis. Alors, chaque jour, après le salut souriant : «Bonjour, Madame», — «Bonjour, Monsieur», on causait. Elle me raconta qu'elle était femme d'un employé, que la vie était triste, que les plaisirs étaient rares et les soucis fréquents, et mille autres choses.

Je lui dis qui j'étais, par hasard et peut-être aussi par vanité; elle simula fort bien l'étoimement.

ROUERIE. lOI

Le lendemain elle venait me voir au ministère, et elle y revint si souvent que les huissiers, ayant appris à la connaître, se jetaient tout bas de l'un à l'autre, en l'apercevant, le nom dont ils l'avaient baptisée : «Madame Léon.» — Je porte ce prénom.

Pendant trois mois je la vis tous les matins sans me lasser d'elle une seconde, tant elle savait sans cesse varier et pimenter sa tendresse. Mais un jour je m'aperçus qu'elle avait les yeux meurtris et luisants de larmes contenues, qu'elle parlait avec peine, perdue en des préoccupations secrètes.

Je la priai, je la suppliai de me dire le souci de son cœur; et elle finit par balbutier en frissonnant :

— Je suis... je suis enceinte.

Et elle se mit à sangloter. Oh! je fis une grimace horrible et je dus pâlir comme on fait à des nouvelles semblables. Vous ne sauriez croire quel coup désagréable vous donne dans la poitrine l'annonce de ces paternités inattendues. Mais vous connaîtrez cela tôt ou tard. A mon tour, je bégayai :

— Mais... mais... tu es mariée, n'est-ce pas? Elle répondit :

— Oui, mais mon mari est en Italie depuis deux mois et il ne reviendra pas de longtemps encore.

Je tenais, coûte que coûte, à dégager ma responsabilité. Je dis :

— Il faut le rejoindre tout de suite.

Elle rougit jusqu'aux tempes , et baissant les yeux :

— Oui... mais... Elle n'osa ou ne voulut achever.

J'avais compris et je lui remis discrètement une enveloppe contenant ses frais de voyage.

Huit jours plus tard, elle m'adressait une lettre de Gênes. La semaine suivante j'en recevais une de FIo-

rence. Puis il m'en vint de Livourne, de Rome, de Naples. Elle me disait :

«Je vais bien, mon cher amour, mais je suis affreuse. Je ne veux pas que tu me voies avant que ce soit fini; tu ne m'aimerais plus. Mon mari ne s'est douté de rien. Comme sa mission le retient encore pour longtemps en ce pays, je ne reviendrai en France qu'après ma délivrance.»

Et, au bout de huit mois environ, je recevais de Venise ces seuls mots : «C'est un garçon.»

Quelque temps après, elle entra brusquement, un matin, dans mon cabinet, plus fraîche et plus johe que jamais, et se jeta dans mes bras.

Et notre tendresse ancienne recommença.

Je quittai le ministère, elle vint dans mon hôtel de la rue de Grenelle. Souvent elle me parlait de l'enfant, mais je ne l'écoutais guère; cela ne me regardait pas. Je lui remettais par moments une somme assez ronde, en lui disant simplement :

— Place cela pour lui.

Deux ans encore s'écoulèrent; et, de plus en plus, elle s'acharnait à me donner des nouvelles du petit, «de Léon». Parfois elle pleurait :

— Tu ne l'aimes pas; tu ne veux seulement pas le voir; si tu savais quel chagrin tu me fais!

Enfin, elle me harcela si fort que je lui promis un jour d'aller le lendemain aux Champs-Elysées, à l'heure où elle viendrait l'y promener.

Mais, au moment de partir, une crainte m'arrêta. L'homme est faible et bête; qui sait ce qui allait se passer dans mon cœur? Si je me mettais à aimer ce petit être né de moi! mon fils!

J'avais mon chapeau sur la têtt, mes gants aux mains. Je jetai les gants sur mon bureau et mon clia-

peau sur une chaise: a Non, décidément, je n'irai pas, c'est plus sage.»

Ma porte s'ouvrit. Mon frère entrait. Il me tendit une lettre anonyme reçue le matin :

«Prévenez le comte de L. .. votre frère, que la petite femme de la rue Cassette se moque effrontément de lui. Qu'il prenne des renseignements sur elle.»

Je n'avais jamais rien dit à personne de cette vieille intrigue. Je fus stupéfait et je racontai fhistoire à mon frère depuis le commencement jusqu'à la fin. J'ajoutai :

— Quant à moi, je ne veux m'occuper de rien, mais tu seras bien gentil d'aller aux nouvelles.

Mon frère parti, je me disais : «En quoi peut-elle me tromper? Elle a d'autres amants? Que m'importe! Elle est jeune, fraîche et jolie; je ne lui en demande pas plus. Elle a l'air de m'aimer et ne me coûte pas trop cher, en définitive. Vraiment, je ne comprends pas.»

Mon frère revint bientôt. A la police, on lui avait donné des renseignements parfaits du mari. «Employé au ministère de l'intérieur, correct, bien noté, bien pensant, mais marié à une femme fort jolie, dont les dépenses semblaient un peu exagérées pour sa position modeste.» Voilà tout.

Or mon frère, l'ayant cherchée à son domicile et ayant appris qu'elle était sortie, avait fait jaser la concierge, à prix d'or.

— M™^ D..., une bien brave femme, et son mari un bien brave homme, pas fiers, pas riches, mais généreux.

Mon frère demanda, pour dire quelque chose :

— Quel âge a son petit garçon maintenant?

— Mais elle n'a pas de petit garçon, monsieur?

I04 (EUNRES POSTHUMES.

— Comment? le petit Léon?

— Non, monsieur, vous vous trompez.

— Mais celui qu'elle a eu pendant son voyage en Italie, voici deux ans?

— Elle n'a jamais été en Italie, monsieur, elle n'a pas quitté la maison depuis cinq ans qu'elle l'habite.

Mon frère, surpris, avait de ^nouveau interrogé, sondé, poussé au plus loin ses investigations. Pas d'enfant, pas de voyage.

J'étais prodigieusement étonné, mais sans bien comprendre le sens final de cette comédie.

— Je veux, dis-je, en avoir le cœur net. Je vais la prier de venir ici demain. Tu la recevras à ma place; si elle m'a joué , tu lui remettras ces dix mille Ihancs, et je ne la reverrai plus. Au fait, je commence à en avoir assez.

Le croiriez-vous, cela me désolait la veille d'avoir un enfant de cette femme, et j'étais irrité, honteux, blessé maintenant de n'en plus avoir. Je me trouvais libre, délivré de toute obligation, de toute inquiétude; et je me sentais furieux.

Mon fi-ère, le lendemain, l'attendit dans mon cabinet. Elle entra vivement comme d'habitude, courant à lui les bras ouverts, et s'arrêta net en l'apercevant.

II salua, et s'excusa.

— Je vous demande pardon, madame, de me trouver ici à la place de mon frère; mais il m'a chargé de vous demander des explications qu'il lui aurait été pénible d'obtenir lui-même.

Alors, la fixant au fond des yeux, il dit brusquement :

— - Nous savons que vous n'avez pas d'enfant de lui.

Après le premier moment de stupeur, elle avait rc-

pris contenance , s'était assise et regardait en souriant ce juge. Elle répondit simplement :

— Non, je n'ai pas d'enfant.

— Nous savons aussi que vous n'avez jamais été en Italie.

Cette fois elle se mit à rire tout à fait.

— Non, je n'ai jamais été en Italie.

Mon frère, abasourdi, reprit :

— Le comte m'a chargé de vous remettre cet argent et de vous dire que tout était rompu.

Elle reprit son sérieux, mit tranquillement l'argent dans sa poche, et demanda avec naïveté :

— Alors... je ne reverrai plus le comte? - — Non, madame.

Elle parut contrariée et ajouta d'un ton calme :

— Tant pis, je l'aimais bien.

Voyant qu'elle en avait pris si résolument son parti , mon frère, souriant à son tour, lui demanda :

— Voyons, dites -moi donc maintenant pourquoi vous avez inventé toute cette ruse longue et compliquée du voyage et de l'enfant.

Elle regarda mon frère, ébahie, comme s'il eût posé une question stupide, et répondit :

— Tiens, cette malice! Croyez-vous qu'une pauvre petite bourgeoise de rien du tout comme moi aurait retenu pendant trois ans le comte de L..., un ministre, un grand seigneur, un homme à la mode, riche et séduisant, si elle ne lui en avait pas donné un peu à garder? Maintenant c'est fini. Tant pis. Ça ne pouvait durer toujours. Je n'en ai pas moins réussi pendant trois ans. Vous lui direz bien des choses de ma part.

Elle se leva. Mon frère reprit :

— Mais... l'enfant? Vous en aviez un, pour le montrer?

Io6 CEUVRES POSTHUMES.

— Certes, l'enfant de ma sœur. Elle me le prêtait. Je parie que c'est elle qui vous a prévenus.

— Bon; et toutes ces lettres d'Italie?

Elle se rassit pour rire à son aise.

— Oh! ces lettres, c'est tout un poème. Le comte n'était pas mmistre des affaires étrangères pour rien.

— Mais. .. encore?

— - Encore est mon secret. Je ne veux compromettre personne.

Et, saluant avec un sourire un peu moqueur, elle sortit sans plus d'émotion, en actrice dont le rôle est fini.

Et le comte de L... ajouta, comme morale :

— Fiez-vous donc à ces oiseaux-là !

Rouerie a paru dans le Gil-Blas du mardi 12 décembre 1882, sous la signature : Maufrigneuse.

YVELINE SAMORISW.

LA comtesse Samoris.

— Cette dame en noir, là-bas ?

— Elle-même, elle porte le deuil de sa fîlle qu'elle a tuée.

— - Allons donc ! Que me contez-vous là ?

— Une histoire toute simple, sans crmie et sans violences.

— • Alors quoi ?

— Presque rien. Beaucoup de courtisanes étaient nées pour être des honnêtes femmes, dit-on; et beaucoup de femmes dites honnêtes pour être courtisanes, n'est-ce pas? Or M""" Samoris, née courtisane, avait une fille née honnête femme, voilà tout.

— Je comprends mal.

— Je m'explique.

— La comtesse Samoris est une de ces étrangères à clinquant comme il en pleut des centaines sur Paris, chaque année. Comtesse hongroise ou valaque , ou je ne sais quoi , elle apparut un hiver dans un appartement des Champs-Elysées, ce quartier des aventuriers,

''' Voir ^ictte, dont Yveline Samoris est l'esquisse.

lo8 ŒUVRES POSTHUMES.

et ouvrit ses salons au premier venant, et au premier venu.

J'y allai. Pourquoi? direz-vous. Je n'en sais trop rien. J'y allai comme nous y allons tous, parce qu'on y joue, parce que les femmes sont faciles et les hommes malhonnêtes. Vous connaissez ce monde de flibustiers à décorations variées, tous nobles, tous titrés, tous inconnus aux ambassades, à l'exception des espions. Tous parlent de l'honneur à propos de bottes, citent leurs ancêtres, racontent leur vie, hâbleurs, menteurs, filous, dangereux comme leurs cartes, trompeurs comme leurs noms, l'aristocratie du bagne enfin.

J'adore ces gens-là. Ils sont intéressants à pénétrer, intéressants à connaître, amusants à entendre, souvent spirituels, jamais banals comme des fonctionnaires publics. Leurs femmes sont toujours jolies, avec une petite saveur de coquinerie étrangère, avec le mystère de leur existence passée peut-être à moitié dans une maison de correction. Elles ont en général des yeux superbes et des cheveux invraisemblables. Je les adore aussi.

M™° Samoris est le type de ces aventurières, élégante, mûre et belle encore, charmeuse et féline; on la sent vicieuse jusque dans les moelles. On s'amusait beaucoup chez elle, on y jouait, on y dansait, on y soupait... enfin on y faisait tout ce qui constitue les plaisirs de la vie mondaine.

Et elle avait une fille, grande, magnifique, toujours joyeuse, toujours prête pour les fêtes, toujours riant à pleine bouche et dansant à corps perdu. Une vraie fille d'aventurière. Mais une innocente, une ignorante, une naïve, qui ne voyait rien, ne savait rien, ne comprenait rien, ne devinait rien de tout ce qui se passait dans la maison paternelle.

— Comment le savez-vous ?

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