‹ Œuvres posthumesChapitre 3 sur 39 · PAR UN SOIR DE PRINTEMPS. I · texte numérisé non relu

PAR UN SOIR DE PRINTEMPS. I

Les deux mères et leur sœur, tante Lison, regardaient ce jeune amour avec un attendrissement souriant. Tante Lison surtout semblait tout émue à les voir.

C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours, ne faisait point de bruit, apparaissait seulement aux heures des repas, remontait ensuite dans sa chambre où elle restait enfermée sans cesse. Elle avait un air bon et vieillot, un œil doux et triste, et ne comptait presque pas dans la famille.

Les deux sœurs, qui étaient veuves, ayant tenu une place dans le monde, la considéraient un peu comme un être insignifiant. On la traitait avec une familiarité sans gêne que cachait une sorte de bonté un peu méprisante pour la vieille fille. Elle s'appelait Lise, étant née aux jours où Déranger régnait sur la France. Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Aujourd'hui elle était «tante Lison», une humble vieille proprette, affreusement timide même avec les siens, qui l'aimaient d'une affection participant de l'habitude, de la compassion et d'une indifférence bienveillante.

Les enfants ne montaient jamais l'embrasser dans sa chambre. La bonne seule pénétrait chez elle. On l'envoyait chercher pour lui parler. C'est à peine si on savait où était située cette chambre, cette chambre où s'écoulait solitairement toute cette pauvre vie. Elle ne tenait point de place. Quand elle n'était pas là, on ne parlait jamais d'elle, on ne songeait jamais à elle. C'était un de ces êtres effacés qui demeurent inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent entrer ni dans l'existence ni dans les habitudes, ni dans l'amour de ceux qui vivent à côté d'eux.

l4 (EUVRES POSTHUMES.

Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets, ne faisait jamais de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets la propriété de ne rendre aucun son; ses mains paraissaient faites d'une espèce d'ouate, tant elles maniaient légèrement et délicatement ce qu'elles touchaient.

Quand on prononçait : a tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour ainsi dire aucune pensée dans l'esprit de personne. C'est comme si on avait dit : «la cafetière» ou «le sucrier».

La chienne Loute possédait certainement une personnalité beaucoup plus marquée; on la câlinait sans cesse, on l'appelait : «Ma chère Loute, ma belle Loute, ma petite Loute». On la pleurerait infiniment plus.

Le mariage des deux cousins devait avoir lieu à la fin du mois de mai. Les jeunes gens vivaient les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, la pensée dans la pensée, le cœur dans le cœur. Le printemps, tardif cette année, hésitant, grelottant jusque-là sous les gelées claires des nuits et la fraîcheur brumeuse des matinées, venait de jaillir tout à coup.

Quelques jours chauds, un peu voilés, avaient remué toute la sève de la terre, ouvrant les feuilles comme par miracle, et répandant partout cette bonne odeur amollissante des bourgeons et des premières fleurs.

Puis, un après-midi, le soleil victorieux, séchant enfin les buées flottantes, s'était étalé, rayonnant sur toute la plaine. Sa gaieté claire avait empli la campagne, avait pénétré partout, dans les plantes, les bêtes et les hommes. Les oiseaux amoureux voletaient, battaient des ailes, s'appelaient. Jeanne et Jacques, oppressés d'un bonheur délicieux, mais plus timides que de coutume, inquiets de ces tressaillements nouveaux qui entraient en eux avec la fermentation des bois,

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