L'ATTENTE
ON causait, entre hommes, après dîner, dans le fumoir. On parlait de successions inattendues, d'héritages bizarres. Alors M. Le Brument, cju'on appelait tantôt l'illustre maître, tantôt l'illustre avocat, vint s'adosser à la cheminée.
— J'ai, dit-il, à rechercher en ce moment un héritier disparu dans des circonstances particulièrement terribles. C'est là un de ces drames simples et féroces de la vie commune; une affaire qui peut arriver tous les jours, et qui est cependant une des plus épouvantables que je connaisse. La voici :
«Je lus appelé, voici à peu près six mois, auprès d'une mourante. Elle me dit :
— Monsieur, je voudrais vous charger de la mission la plus délicate, la plus difficile et la plus longue qui soit. Prenez, s'il vous plaît, connaissance de mon testament, là, sur cette table. Une somme de cinq mille francs vous est léguée, comme honoraires, si vous ne réussissez pas, et de cent mille francs si vous réussissez. Il faut retrouver mon fils, après ma mort.
Elle me pria de l'aider à s'asseoir dans son lit, pour
parler plus facilement, car sa voix saccadée, essoufflée, sifflait dans sa gorge.
Je me trouvais dans une maison fort riche. La chambre luxueuse, d'un luxe simple, était capitonnée avec des étoffées épaisses comme des murs, si douces à l'œil qu'elles donnaient une sensation de caressse, si muettes que les paroles semblaient y entrer, y disparaître, y mourir.
L'agonisante reprit :
— Vous êtes le premier être à qui je vais dire mon horrible histoire. Je tâcherai d'avoir la force d'aller jusqu'au bout. Il faut que vous n'ignoriez rien pour avoir, vous que je sais un homme de cœur en même temps qu'un homme du monde, le désir sincère de m'aider de tout votre pouvoir.
Ecoutez-moi.
Avant mon mariage, j'avais aimé un jeune homme dont ma famille repoussa la demande, parce qu'il n'était pas assez riche. J'épousai, peu de temps après, un homme fort riche. Je l'épousai par ignorance, par crainte, par obéissance, par nonchalance, comme épousent les jeunes filles.
J'en eus un enfant, un garçon. Mon mari mourut au bout de quelques années.
Celui que j'avais aimé s'était marié à son tour. Quand il me vit veuve, il éprouva une horrible douleur de n'être plus libre. II me vint voir, il pleura et sanglota devant moi à me briser le cœur. Il devint mon ami. J'aurais dû, peut-être, ne le pas recevoir. Que voulez-vous? j'étais seule, si triste, si seule, si désespérée! Et je l'aimais encore. Comme on souffre, parfois !
Je n'avais que lui au monde, mes parents étant morts aussi. Il venait souvent; il passait des soirs entiers auprès de moi. Je n'aurais pas dû le laisser venir
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si souvent, puisqu'il était marié. Mais je n'avais pas la force de l'en empêcher.
Que vous dirai-je?... il devint mon amant! Comment cela s'est-il fait? Est-ce que je le sais? Est-ce qu'on sait! Croyez-vous qu'il puisse en être autrement quand deux créatures humaines sont poussées l'une vers l'autre par cette force irrésistible de l'amour partagé? Croyez -vous, monsieur, qu'on puisse toujours résister, toujours lutter, toujours refuser ce que demande avec des prières, des supplications, des larmes, des paroles affolantes, des agenouillements, des emportements de passion, l'homme qu'on adore, qu'on voudrait voir heureux en ses moindres désirs, qu'on voudrait accabler de toutes les joies possibles et qu'on désespère, pour obéir à l'honneur du monde? Quelle force il faudrait, quel renoncement au bonheur, quelle abnégation , et même quel égoïsme d'honnêteté, n'est-il pas vrai?
Enfin, monsieur, je fus sa maîtresse; et je fus heureuse. Pendant douze ans, je fus heureuse. J'étais devenue, et c'est là ma plus grande faiblesse et ma grande lâcheté, j'étais devenue l'amie de sa femme.
Nous élevions mon fils ensemble, nous en faisions un homme, un homme véritable, intelligent, plein de sens et de volonté, d'idées généreuses et larges. L'enfant atteignit dix-sept ans.
Lui, le jeune homme, aimait mon... mon amant presque autant que je l'aimais moi-même, car il avait été également chéri et soigné par nous deux. Il l'appelait : «Bon ami » et le respectait infiniment, n'ayant jamais reçu de lui que des enseignements sages et des exemples de droiture, d'honneur et de probité. II le considérait comme un vieux, loyal et dévoué camarade de sa mère, comme une sorte de père moral, de tuteur, de protecteur, que sais-je?
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Peut-être ne s'était-il jamais rien demandé, accoutumé dès son plus jeune âge à voir cet homme dans la maison, près de moi, près de lui, occupé de nous sans cesse.
Un soir, nous devions dîner tous les trois ensemble (c'était là mes plus grandes fêtes), et je les attendais tous les deux, me demandant lequel arriverait le premier. La porte s'ouvrit; c'était mon vieil ami. J'allais vers lui, les bras tendus; et il me mit sur les lèvres un long baiser de bonheur.
Tout à coup un bruit, un fi^olement, presque rien, cette sensation mystérieuse qui indique la présence d'une personne, nous fit tressaillir et nous retourner d'une secousse. Jean, mon fils, était là, debout, livide, nous regardant.
Ce fijt une seconde atroce d'affolement. Je reculai, tendant les mains vers mon enfant comme pour une prière. Je ne le vis plus. Il était parti.
Nous sommes demeurés face à face, atterrés, incapables de parler. Je m'affaissai sur un fauteuil, et j'avais envie, une envie confuse et puissante de fuir, de m'en aller dans la nuit, de disparaître pour toujours. Puis des sanglots convulsits m'emplirent la gorge, et je pleurai, secouée de spasmes, l'âme déchirée, tous les nerfs tordus par cette horrible sensation d'un irrémédiable malheur, et par cette honte épouvantable qui tombe sur le cœur d'une mère en ces moments-là.
Lui... restait effaré devant moi, n'osant ni m'approcher, ni me parler, ni me toucher, de peur que l'enfant ne revînt. Il dit enfin :
— Je vais le chercher... lui dire... lui faire comprendre... Enfin il faut que je le vois... qu'il sache...
Et il sortit :
J'attendis... j'attendis éperdue, tressaillant aux
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moindres bruits, soulevée de peur, et je ne sais de quelle émotion indicible et intolérable à chacun des petits craquements du feu dans la cheminée.
J'attendis une heure, deux heures, sentant grandir en mon cœur une épouvante inconnue, une angoisse telle, que je ne souhaiterais point au plus criminel des hommes dix minutes de ces moments-là. Où était mon enfant? Que faisait-il?
Vers minuit, un commissionnaire m'apporta un billet de mon amant. Je le sais encore par cœur :
«Votre fils est-il rentré? Je ne l'ai pas trouvé. Je suis en bas. Je ne veux pas monter à cette heure. »
J'écrivis au crayon sur le même papier :
« Jean n'est pas revenu ; il faut que vous le retrouviez. ))
Et je passai toute la nuit sur mon fauteuil, attendant.
Je devenais folle. J'avais envie de hurler, de courir, de me rouler par terre. Et je ne faisais pas un mouvement, attendant toujours. Qu'allait-il arriver? Je cherchais à le savoir, à le deviner. Mais je ne le prévoyais point, malgré mes efforts, malgré les tortures de mon âme!
J'avais peur maintenant qu'ils ne se rencontrassent. Que feraient -ils? Que ferait l'enfant? Des doutes effrayants me déchiraient, des suppositions affreuses.
Vous comprenez bien cela, n'est-ce pas, monsieur?
Ma femme de chambre, qui ne savait rien, qui ne comprenait rien, venait sans cesse, me croyant folle sans doute. Je la renvoyais d'une parole ou d'un geste. Elle alla chercher le médecin, qui me trouva tordue dans une crise de nerfs.
On me mit au lit. J'eus une fièvre cérébrale.
l88 (EUVRES POSTHUMES.
Quand je repris connaissance après une longue maladie, j'aperçus près de mon lit mon... amant... seul. Je criai :
— Mon fils?... où est mon fils?
H ne répondit pas. Je balbutiai :
— Mort... mort... II s'est tué?
II répondit :
— Non, non, je vous le jure. Mais nous ne l'avons pas pu rejoindre, malgré mes efforts.
Alors, je prononçai, exaspérée soudain, indignée même, car on a de ces colères inexplicables et déraisonnables :
— Je vous défends de revenir, de me revoir, si vous ne le retrouvez pas; allez-vous-en.
II sortit.
Je ne les ai jamais revus ni l'un ni l'autre, monsieur, et je vis ainsi depuis vingt ans.
Vous figurez-vous cela? Comprenez-vous ce supplice monstrueux, ce lent et constant déchirement de mon cœur de mère, de mon cœur de femme, cette attente abominable et sans fin... sans fin!... — Non... — elle va finir. . . car je meurs. Je meurs sans les avonrevus... ni l'un... ni l'autre!
Lui, mon ami, m'a écrit chaque jour depuis vingt ans; et, moi, je n'ai jamais voulu le recevoir, même une seconde; car il me semble que, s'il revenait ici, c'est juste à ce moment-là que je verrais reparaître mon fils! — Mon fils! - — ■ mon fils! — Est-il mort? Est-il vivant? Où se cache-t-il? Là-bas, peut-être, derrière les grandes mers, dans un pays si lointain que je n'en sais même pas le nom! Pense-t-il à moi?... Oh! s'il savait! Que les enfants sont cruels! A-t-il compris à quelle épouvantable souffrance il me condamnait; dans quel désespoir, dans quelle torture il me jetait vivante, et jeune encore, pour jusqu'à mes
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derniers jours, moi, sa mère, qui l'aimais de toute la violence de l'amour maternel. Que c'est cruel, dites?
Vous lui direz tout cela, monsieur. Vous lui répéterez mes dernières paroles :
«Mon enfant, mon cher, cher enfant, sois moins dur pour les pauvres créatures. La vie est déjà assez brutale et féroce! Mon cher enfant, songe à ce qu'a été l'existence de ta mère, de ta pauvre mère, à partir du jour où tu l'as quittée. Mon cher enfant, pardonne -lui, et aime -la, maintenant qu'elle est morte, car elle a subi la plus affreuse des pénitences. »
Elle haletait, frémissante, comme si elle eût parlé à son fils, debout devant elle. Puis elle ajouta :
— Vous lui direz encore, monsieur, que je n'ai jamais revu... l'autre.
Elle se tut encore, puis reprit d'une voix brisée :
— Laissez-moi maintenant, je vous prie. Je voudrais mourir seule, puisqu'ils ne sont point auprès de moi.»
Maître Le Brument ajouta :
— Et je suis sorti, messieurs, en pleurant comme une bête, si fort que mon cocher se retournait pour me regarder.
Et dire que, tous les jours, il se passe autour de nous un tas de drames comme celui-là!
Je n'ai pas retrouvé le fils. . . ce fils. . . Pensez-en ce que vous voudrez; moi, je dis : ce fils... criminel.
L'Attente ;i paru dans le Gaulois du dimanche 11 novembre ,883.
LA longue promenade de la Croisette s'arrondit au bord de i'eau bleue. Là-bas, à droite, l'Esterel s'avance au loin dans la mer. II barre la vue, fermant l'horizon par le joli décor méridional de ses sommets pointus, nombreux et bizarres.
A gauche les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, couchées dans l'eau, montrent leur dos, couvert de sapins.
Et tout le long du large golfe, tout le long des grandes montagnes assises autour de Cannes, le peuple blanc des villas semble endormi dans le soleil. On les voit au loin, les maisons claires, semées du haut en bas des monts, tachant de points de neige la verdure sombre.
Les plus proches de l'eau ouvrent leurs grilles sur la vaste promenade que viennent baigner les flots tranquilles. II fait bon , il fait doux. C'est un tiède jour d'hiver où passe à peine un frisson de fraîcheur. Pardessus les murs des jardins, on aperçoit les orangers et les citronniers pleins de fruits d'or. Des dames vont à pas lents sur le sable de l'avenue, suivies d'enfants qui roulent des cerceaux, ou causant avec des messieurs.
\i)2 ŒUVRES POSTHUMES.
Une jeune dame vient de sortir de sa petite et coquette maison dont la porte est sur la Croisette. Elle s'arrête un nistant à regarder les promeneurs, sourit et gagne, d'une allure accablée, un banc vide en face de la mer. Fatiguée d'avoir fait vingt pas, elle s'assied en haletant. Son pâle visage semble celui d'une morte. Elle tousse et porte à ses lèvres ses doigts transparents comme pour arrêter ces secousses qui l'épuisent.
Elle regarde le ciel plein de soleil et d'hirondelles, les sommets capricieux de l'Esterel là-bas, et, tout près, la mer si bleue, si tranquille, si belle.
Elle sourit encore, et murmure :
— Oh ! que je suis heureuse.
Elle sait pourtant qu'elle va mourir, qu'elle ne verra point le printemps, que dans un an, le long de la même promenade, ces mêmes gens qui passent devant elle viendront encore respirer l'air tiède de ce doux pays, avec leurs enfants un peu plus grands, avec le cœur toujours rempli d'espoirs, de tendresses, de bonheur, tandis qu'au fond d'un cercueil de chêne la pauvre chair qui lui reste encore aujourd'hui sera tombée en pourriture, laissant seulement ses os couchés dans la robe de soie qu'elle a choisie pour linceul.
Elle ne sera plus. Toutes les choses de la vie continueront pour d'autres. Ce sera fini pour elle, fini pour toujours. Elle ne sera plus. Elle sourit, et respire tant qu'elle peut, de ses poumons malades, les souffles parfumés des jardins.
Et elle songe.
Elle se souvient. On l'a mariée, voici quatre ans, avec un gentilhomme normand. C'était un Ibrt garçon barbu, coloré, large d'épaules, d'esprit court et de joyeuse humeur.
On les accoupla pour des raisons de fortune qu'elle ne connut point. Elle aurait volontiers dit «non». Elle lit «oui» d'un mouvement de tête, pour ne point contrarier père et mère. Elle était Parisienne, gaie, heureuse de vivre.
Son mari l'emmena en son château normand. C'était un vaste bâtiment de pierre entouré de grands arbres très vieux. Un haut massif" de sapins arrêtait le regard en face. Sur la droite, une trouée donnait vue sur la plaine qui s'étalait, toute nue, jusqu'aux fermes lointaines. Un chemin de traverse passait devant la barrière et conduisait à la grand'route éloignée de trois kilomètres.
Oh! elle se rappelle tout : son arrivée, sa première journée en sa nouvelle demeure, et sa vie isolée ensuite.
Quand elle descendit de voiture, elle regarda le vieux bâtiment et déclara en riant :
— Ça n'est pas gai !
Son mari se mit à rire à son tour et répondit :
— Baste ! on s'y fait. Tu verras. Je ne m'y ennuie jamais, moi.
Ce jour-là, ils passèrent le temps à s'embrasser, et elle ne le trouva pas trop long. Le lendemain ils recommencèrent et toute la semaine, vraiment, tut mangée par les caresses.
Puis elle s'occupa d'organiser son intérieur. Cela dura bien un mois. Les jours passaient l'un après l'autre, en des occupations insignifiantes et cependant absorbantes. Elle apprenait la valeur et fimportance des petites choses de la vie. Elle sut qu'on peut s'intéresser au prix des œufs qui coûtent quelques centimes de plus ou de moins suivant les saisons.
C'était l'été. Elle allait aux champs voir moissonner. La gaieté du soleil entretenait celle de son cœur.
L'automne vint. Son mari se mit à chasser. li sortait le matin avec ses deux chiens Médor et Mirza. Elle restait seule alors, sans s'attrister d'ailleurs de l'absence d'Henry. Elle l'aimait bien, pourtant, mais il ne lui manquait pas. Quand il rentrait, les chiens surtout absorbaient sa tendresse. Elle les soignait chaque soir avec une afFection de mère , les caressait sans fin , leur donnait mille petits noms charmants qu'elle n'eût point eu l'idée d'employer pour son mari.
Il lui racontait invariablement sa chasse. Il désignait les places où il avait rencontré les perdrix ; s'étonnait de n'avoir point trouvé de lièvre dans le trèfle de Joseph Ledentu, ou bien paraissait indigné du procédé de M. Lechapelier, du Havre, qui suivait sans cesse la lisière de ses terres pour tirer le gibier levé par lui, Henry de Parville.
Elle répondait :
— Oui, vraiment, ce n'est pas bien, en pensant à autre chose.
L'hiver vint, l'hiver normand, froid et pluvieux. Les interminables averses tombaient sur les ardoises du grand toit anguleux, dressé comme une lame vers le ciel. Les chemins semblaient des fleuves de boue; la campagne, une plaine de boue; et on n'entendait aucun bruit que celui de l'eau tombant; on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ, puis repartait.
Vers quatre heures, l'armée des bêtes sombres et volantes venait se percher dans les grands hêtres à gauche du château, en poussant des cris assourdissants. Pendant près d'une heure, ils voletaient de cime en cime, semblaient se battre, croassaient, mettaient dans le branchage grisâtre im mouvement noir.
Elle les regardait, chaque soir, le cœur serré, toute
PREMIERE NEIGE. ipj
pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes.
Puis elle sonnait pour qu'on apportât la lampe; et elle se rapprochait du feu. Elle brûlait des monceaux de bois sans parvenir à échauffer les pièces immenses envahies par l'humidité. Elle avait froid tout le jour, partout, au salon, aux repas, dans sa chambre. Elle avait froid jusqu'aux os, lui semblait-il. Son mari ne rentrait que pour dîner, car il chassait sans cesse, ou bien s'occupait des semences, des labours, de toutes les choses de la campagne.
Il rentrait joyeux et crotté, se frottait les mains, déclarait :
— Quel fichu temps !
Ou bien :
— C'est bon d'avoir du feu !
Ou parfois il demandait :
— Qu'est-ce qu'on dit aujourd'hui? Est-on contente?
Il était heureux, bien portant, sans désirs, ne rêvant pas autre chose que cette vie simple, saine et tranquille.
Vers décembre, quand les neiges arrivèrent, elle souffrit tellement de l'air glacé du château, du vieux château qui semblait s'être refroidi avec les siècles, comme font les humains avec les ans, qu'elle demanda, un soir, à son mari :
— Dis donc, Henry, tu devrais bien faire mettre ici un calorifère; cela sécherait les murs. Je t'assure que je ne peux pas me réchauffer du matin au soir.
Il demeura d'abord interdit à cette idée extravagante d'installer un calorifère en son manoir. Il lui eût semblé plus naturel de servir ses chiens dans de la vaisselle plate. Puis il poussa, de toute la vigueur de sa poitrine, un rire énorme, en répétant :
l()6 ŒUVRES POSTHUMES.
— Un calorifère ici ! Un calorifère ici ! Ah ! ah ! ah ! quelle bonne farce !
Elle insistait :
— Je t'assure qu'on gèle, mon ami; tu ne t'en aperçois pas, parce que tu es toujours en mouvement, mais on gèle.
II répondit, en riant toujours :
— Baste! on s'y fait, et d'ailleurs c'est excellent pour la santé. Tu ne t'en porteras que mieux. Nous ne sommes pas des Parisiens , sacrebleu ! pour vivre dans les tisons. Et, d'ailleurs, voici le printemps tout à l'heure.
Vers le commencement de janvier un grand malheur la frappa. Son père et sa mère moururent d'un accident de voiture. Elle vint à Paris pour les funérailles. Et le chagrin occupa seul son esprit pendant six mois environ.
La douceur des beaux jours finit par la réveiller, tt elle se laissa vivre dans un alanguissement triste jusqu'à l'automne.
Quand revinrent les froids, elle envisagea, pour la première fois, le sombre avenir. Que ferait-elle? Rien. Qu'arriverait-il désormais pour elle? Rien. Quelle attente, quelle espérance pouvaient ranimer son cœur? Aucune. Un médecin, consulté, avait déclaré qu'elle n'aurait jamais d'enfants.
Plus âpre, plus pénétrant encore que l'autre année, le froid la faisait continuellement souffrir. Elle tendait aux grandes flammes ses mains grelottantes. Le feu flamboyant lui brûlait le visage; mais des souffles glacés semblaient se glisser clans son dos, pénétrer entre la chair et les étoffes. Et elle frémissait de la tête aux pieds. Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis.
Elle les rencontrait à tout instant; ils lui soufflaient sans cesse, tantôt sur le visage, tantôt sur les mains, tantôt sur le cou, leur haleine perfide et gelée.
Elle parla de nouveau d'un calorifère; mais son mari l'écouta comme si elle lui eût demandé la lune. L'installation d'un appareil semblable à Parville lui paraissait aussi impossible que la découverte de la pierre philosophale.
Ayant été à Rouen, un Jour, pour affaires, il rapporta à sa femme une mignonne chaufFerette de cuivre qu'il appelait en riant un «calorifère portatif»; et il jugeait que cela suffirait désormais à l'empêcher d'avoir jamais froid.
Vers la fin de décembre, elle comprit qu'elle ne pourrait vivre ainsi toujours, et elle demanda timidement, un soir, en dînant :
— Dis donc, mon ami, est-ce que nous n'irons point passer une semaine ou deux à Paris avant le printemps?
Il fut stupéfait :
— A Paris? à Paris? Mais pourquoi faire? Ah! mais non, par exemple ! On est trop bien ici, chez soi. Quelles drôles d'idées tu as par moments !
Elle balbutia :
— Cela nous distrairait un peu.
II ne comprenait pas :
— Qu'est-ce qu'il te faut pour te distraire ? Des théâtres, des soirées, des dîners en ville? Tu savais pourtant bien en venant ici que tu ne devais pas t'attendre à des distractions de cette nature !
Elle vit un reproche dans ces paroles et dans le ton dont elles étaient dites. Elle se tut. Elle était timide et douce, sans révoltes et sans volonté.
En janvier, les froids revinrent avec violence. Puis la neige couvrit la terre.
Un soir, comme elle regardait le grand nuage tournoyant des corbeaux se déployer autour des arbres, elle se mit, malgré elle, à pleurer.
Son mari entrait. Il demanda tout surpris :
— Qu'est-ce que tu as donc?
II était heureux, lui, tout à fait heureux, n'ayant jamais rêvé une autre vie, d'autres plaisirs. Il était né dans ce triste pays, il y avait grandi. Il s'y trouvait bien, chez lui, à son aise de corps et d'esprit.
II ne comprenait pas qu'on pût désirer des événements, avoir soif de joies changeantes; il ne comprenait point qu'il ne semble pas naturel à certains êtres de demeurer aux mêmes lieux pendant les quatre saisons; il semblait ne pas savoir que le printemps, que l'été, que l'automne, que l'hiver ont, pour des multitudes de personnes, des plaisirs nouveaux en des contrées nouvelles.
Elle ne pouvait rien répondre et s'essuyait vivement les yeux. Elle balbutia enfin, éperdue :
— J'ai... je... je suis un peu triste... je m'ennuie un peu...
Mais une terreur la saisit d'avoir dit cela, et elle ajouta bien vite :
— Et puis. . . j'ai. . . j'ai un peu froid. A cette parole, il s'irrita :
— Ah ! oui. . . toujours ton idée de calorifère. Mais voyons, sacrebleu! tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici.
La nuit vint. Elle monta dans sa chambre, car elle avait exigé une chambre séparée. Elle se coucha. Même en son lit, elle avait froid. Elle pensait :
— Ce sera ainsi toujours, toujours, jusqu'à la mort. Et elle songeait à son mari. Comment avait-il pu
lui dire cela :
«Tu n'as seulement pas eu un rhume depuis que tu es ici. »
H fallait donc qu'elle fût malade, qu'elle toussât pour qu'il comprît qu'elle soutirait!
Et une indignation la saisit, une indignation exaspérée de faible, de tmiide.
Il fallait qu'elle toussât. Alors il aurait pitié d'elle, sans doute. EIi bien! elle tousserait; il l'entendrait tousser; il faudrait appeler le médecin; il verrait cela, son mari , il verrait !
Elle s'était levée nu-jambes, nu-pieds, et une idée enfantine la fit sourire :
— Je veux un calorifère, et je l'aurai. Je tousserai tant, qu'il faudra bien qu'il se décide à en installer un.
Et elle s'assit presque nue, sur une chaise. Elle attendit une heure, deux heures. Elle grelottait, mais elle ne s'enrhumait pas. Alors elle se décida à employer les grands moyens.
Elle sortit de sa chambre sans bruit, descendit l'escalier, ouvrit la porte du jardin.
La terre, couverte de neige, semblait morte. Elle avança brusquement son pied nu et l'enfonça dans cette mousse légère et glacée. Une sensation de froid, douloureuse comme une blessure, lui monta jusqu'au cœur; cependant elle allongea l'autre jambe et se mit à descendre les marches, lentement.
Puis elle s'avança à travers le gazon , se disant :
— J'irai jusqu'aux sapins.
Elle allait à petits pas, en haletant, suffoquée chaque fois qu'elle faisait pénétrer son pied nu dans la neige.
Elle toucha de la main le premier sapin, comme pour bien se convaincre elle-même qu'elle avait accompli jusqu'au bout son projet; puis elle revint. Elle crut deux ou trois fois qu'elle allait tomber, tant elle se sentait engourdie et défaillante. Avant de rentrer
toutefois, elle s'assit dans cette écume gelée, et même, elle en ramassa pour se frotter la poitrine.
Puis elle rentra et se coucha. 11 lui sembla, au bout d'une heure, qu'elle avait une fourmilière dans la gorge. D'autres fourmis lui couraient le long des membres. Elle dormit cependant.
Le lendemain elle toussait, et elle ne put se lever.
Elle eut une fluxion de poitrine. Elle délira, et dans son délire elle demandait un calorifère. Le médecin exigea qu'on en installât un. Henry céda, mais avec une répugnance irritée.
Elle ne put guérir. Les poumons, atteints profondément, donnaient des inquiétudes pour sa vie.
— Si elle reste ici, elle n'ira pas Jusqu'aux Iroids, dit le médecin.
On l'envoya dans le Midi.
Elle vint à Cannes, connut le soleil, aima la mer, respira l'air des orangers en fleur.
Puis elle retourna dans le Nord au printemps.
Mais elle vivait maintenant avec la peur de guérir, avec la peur des longs hivers de Normandie; et, sitôt qu'elle allait mieux, elle ouvrait la nuit sa fenêtre, en songeant aux doux rivages de la Méditerranée.
A présent, elle va mourir; elle le sait. Elle est heureuse.
Elle déploie un journal qu'elle n'avait point ouvert, et lit ce titre : «La première neige à Paris.»
Alors elle frissonne, et puis sourit. Elle regarde làbas l'Esterel qui devient rose sous le soleil couchant; elle regarde le vaste ciel bleu, si bleu, la vaste mer bleue, si bleue, et se lève.
Et puis elle rentre, à pas lents, s'arrctant seulement pour tousser, car elle est demeurée trop tard dehors, et elle a eu froid, ini peu froid.
Elle trouve une lettre de son mari. Elle l'ouvre en souriant toujours, et elle lit :
«Ma chère Amie,
«J'espère que tu vas bien et que tu ne regrettes pas trop notre beau pays. Nous avons depuis quelques jours une bonne gelée qui annonce la neige. Moi, j'adore ce temps-là et tu comprends que je me garde bien d'allumer ton maudit calorifère... »
Elle cesse de lire, tout heureuse à cette idée qu'elle l'a eu, son calorifère. Sa mam droite, qui tient la lettre, retombe lentement sur ses genoux, tandis qu'elle porte à sa bouche sa main gauche comme pour calmer la toux opiniâtre qui lui déchire la poitrine.
Première Nei^e a paru dans le Gaulois du mardi 1 1 décembre