‹ Œuvres posthumesChapitre 38 sur 39 · ETRENNES · texte numérisé non relu

ETRENNES

JACQUES DE Randal, ayant dîné seul chez lui, dit à son valet de chambre qu'il pouvait sortir et il s'assit devant sa table pour écrire des lettres.

II finissait ainsi toutes les années, seul, écrivant et rêvassant. II faisait pour lui une sorte de revue des choses passées depuis le dernier jour de l'an, des choses finies, des choses mortes; et à mesure que surgissaient devant ses yeux les visages de ses amis, il leur écrivait quelques lignes, un bonjour cordial du i" janvier.

Donc il s'assit, ouvrit un tiroir, prit dedans une photographie de femme, la regarda quelques secondes, et la baisa. Puis, l'ayant posée à côté de sa feuille de papier, il commença :

«Ma chère Irène, vous avez dû recevoir tantôt le petit souvenir que j'adresse à la femme; je me suis enfermé ce soir, pour vous dire. . . »

La plume resta immobile. Jacques se leva et se mit à marcher.

Depuis dix mois il avait une maîtresse, non point une maîtresse comme les autres, une femme à aven-

tures, du monde du théâtre ou de la rue, mais une iemme qu'il avait aimée et conquise. Il n'était plus un jeune homme, bien qu'il fut encore un homme jeune, et il regardait la vie sérieusement, en esprit positif et pratique.

Donc il se mit à faire le bilan de sa passion comme il faisait, chaque année, la balance des amitiés disparues ou nouvelles, des faits et des gens entrés dans son existence.

Sa première ardeur d'amour s'étant calmée, il se demanda, avec une précision de commerçant qui compte, quel était l'état de son cœur pour elle, et il tâcha de deviner ce qu'il serait dans l'avenir.

Il y trouva une grande et profonde affection , faite de tendresse, de reconnaissance et des mille attaches menues d'où naissent les longues et fortes liaisons.

Un coup de sonnette le fit sauter. II hésita. Ouvrirait-il? Mais il se dit qu'il faut toujours ouvrir, en cette nuit du nouvel an, ouvrir à l'Inconnu qui passe et frappe, quel qu'il soit.

II prit donc une bougie, traversa l'antichambre, ôta les verrous, tourna la clef, attira la porte à lui et aperçut sa maîtresse, debout, pâle comme une morte, les mains appuyées au mur.

II balbutia :

— Qu'avez-vous?

Elle répondit :

— Tu es seul?

— Oui.

— Sans domestiques.

— Oui.

— Tu n'allais pas sortir?

— Non.

Elle entra, en femme qui connaît la maison. Dés qu'elle fut dans le salon, elle s'affaissa sur le divan, et

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couvrant son visage de ses mains, se mit à pleurer affreusement.

Il s'était agenouillé devant elle, s'efforçant d'écarter ses bras, de voir ses yeux et répétant :

— Irène, Irène, qu'avez-vous? Je vous en supplie, dites-moi ce que vous avez?

Alors elle murmura, au milieu des sanglots :

— Je ne puis plus vivre ainsi.

Il ne comprenait pas.

— Vivre ainsi?... Comment?...

— Oui. Je ne peux plus vivre ainsi... chez moi... Tu ne sais pas... je ne te l'ai jamais dit... C'est affreux... Je ne peux plus... je souffre trop... Il m'a frappée tantôt . . .

— Qui... ton mari?

— Oui... mon mari.

— Ah!...

II s'étonnait, n'ayant jamais soupçonné que ce mari pût être brutal. C'était un homme du monde, du meilleur, un homme de cercle, de cheval, de coulisses et d'épée; connu, cité, apprécié partout, ayant des manières fort courtoises, un esprit fort médiocre, l'absence d'instruction et d'intelligence réelle indispensable pour penser comme tous les gens bien élevés, et le respect de tous les préjugés comme il faut.

Il paraissait s'occuper de sa femme comme on doit le faire entre personnes riches et bien nées. Il s'inquiétait suffisamment de ses désirs, de sa santé, de ses toilettes, et la laissait parfaitement libre d'ailleurs.

Randal, devenu l'ami d'Irène, avait droit à la poignée de main affectueuse que tout mari qui sait vivre doit aux familiers de sa femme. Puis quand Jacques, après avoir été quelque temps l'ami, devint l'amant, ses relations avec l'époux furent plus cordiales, comme il convient.

Jamais il n'avait vu ou deviné des orages dans cette maison, et il demeurait effaré devant cette révélation inattendue.

Il demanda :

— Comment cela est-il arrivé, dis-moi?

Alors elle raconta une longue histoire, toute l'histoire de sa vie, depuis le jour de son mariage. La première désunion née d'un rien, puis s'accentuant de tout l'écart qui grandissait chaque jour entre deux caractères opposés.

Puis étaient venues des querelles, une séparation complète, non apparente, mais effective, puis son mari s'était montré agressif, ombrageux, violent. Maintenant il était jaloux, jaloux de Jacques, et, ce jour-là même, après une scène, il l'avait frappée.

Elle ajouta avec fermeté :

— Je ne rentrerai plus chez lui. Fais de moi ce que tu voudras.

Jacques s'était assis en face d'elle, leurs genoux se touchant. Il lui prit les mains :

— Ma chère amie, vous allez faire une grosse, une irréparable sottise. Si vous voulez quitter votre mari, mettez les torts de son côté, de telle sorte que votre situation de femme, de femme du monde irréprochable, reste sauve.

Elle demanda en lui jetant un coup d'oeil inquiet : — - Alors, que me conseilles-tu?

— De rentrer chez vous, et d'y supporter la vie jusqu'au jour où vous pourrez obtenir soit une séparation, soit un divorce, avec les honneurs de la guerre.

— N'est-ce pas un peu lâche, ce que vous me conseillez là?

— Non, c'est sage et raisonnable. Vous avez une haute situation, un nom à sauvegarder, des amis à

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