PAR UN SOIR DE PRINTEMPS. XJ
d'un tremblement si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin sur le parquet; et cachant brusquement sa figure dans ses mains, la vieille fille se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs. Les deux enfants s'élancèrent vers elle; Jeanne, à genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant :
— Qu'as-tu , tante Lison ? Qu'as-tu , tante Lison ?. . . Alors, la pauvre vieille, balbutiant, avec la voix
toute mouillée de larmes et le corps crispé de chagrin, répondit :
— C'est... c'est... quand il t'a demandé : « N'as-tu point froid. . . à. . . tes chers petits pieds ?. . . » On ne m'a jamais... jamais dit de ces choses-là, à moi!... jamais!... jamais î^' !
i'i Voir Une. Vit , p. 66 à 74.
Far un Soir de Printemps a paru dans le Gaulois du samedi 7 mai 1881.
UAVEUGLE.
Qu'est-ce donc que cette joie du premier soleil? Pourquoi cette lumière tombée sur la terre nous emplit -elle ainsi du bonheur de vivre? Le ciel est tout bleu, la campagne toute verte, les maisons toutes blanches; et nos yeux ravis boivent ces couleurs vives dont ils font de l'allégresse pour nos âmes. Et il nous vient des envies de danser, des envies de courir, des envies de chanter, une légèreté heureuse de la pensée, une sorte de tendresse élargie, on voudrait embrasser le soleil.
Les aveugles sous les portes, impassibles en leur éternelle obscurité, restent cahnes comme toujours au milieu de cette gaieté nouvelle, et, sans comprendre, ils apaisent à toute minute leur chien qui voudrait gambader.
Quand ils rentrent, le jour fini, au bras d'un jeune frère ou d'une petite sœur, si l'enfant dit : « II a fait bien beau tantôt ! » , l'autre répond : « Je m'en suis bien aperçu, qu'il faisait beau, Loulou ne tenait pas en place. »
J'ai connu un de ces hommes dont la vie fut un des plus cruels martyres qu'on puisse rêver.
20 CEUVRES POSTHUMES.
C'était un paysan, le fils d'un fermier normand. Tant que le père et la mère vécurent, on eut à peu près soin de lui; il ne souffrit guère que de son horrible infirmité; mais dès que les vieux fiirent partis, l'existence atroce commença. Recueilfi par une sœur, tout le monde dans la fisrme le traitait comme un gueux qui mange le pain des autres. A chaque repas, on lui reprochait la nourriture; on l'appelait fainéant, manant; et bien que son beau-frère se fût emparé de sa part d'héritage, on lui donnait à regret la soupe, juste assez pour qu'il ne mourût point.
11 avait une figure toute pâle, et deux grands yeux blancs comme des pams à cacheter; et il demeurait impassible sous l'injure, tellement enfermé en luimême qu'on ignorait s'il la sentait. Jamais d'ailleurs il n'avait connu aucune tendresse, sa mère l'ayant toujours un peu rudoyé, ne l'aimant guère; car aux champs les inutiles sont des nuisibles, et les paysans feraient volontiers comme les poules qui tuent les infirmes d'entre elles.
Sitôt la soupe avalée, il allait s'asseoir devant la porte en été, contre la cheminée en hiver, et il ne remuait plus jusqu'au soir. Il ne faisait pas un geste, pas un mouvement; seules ses paupières, qu'agitait une sorte de souffrance nerveuse, retombaient parfois sur la tache blanche de ses yeux. Avait-il un esprit, une pensée, une conscience nette de sa vie? Personne ne se le demandait.
Pendant quelques années les choses allèrent ainsi. Mais son impuissance à rien faire autant que son impassibilité finirent par exaspérer ses parents, et il devint un souffre -douleur, une sorte de bouffon martyr, de proie donnée à la férocité native, à la gaieté sauvage des brutes qui l'entouraient.
On imagina toutes les farces cruelles que sa cécité