‹ Œuvres posthumesChapitre 9 sur 39 · VIEUX OBJETS · texte numérisé non relu

VIEUX OBJETS

Comme c'est court, une vie! surtout celles qui se passent tout entières au même endroit :

Naître , vivre et mourir clans la même maison !

Les souvenirs sont massés, serrés ensemble; et quand on est vieille, il semble parfois qu'il y aà peine dix jours qu'on était jeune. Oui, tout a glissé, comme s'il s'agissait d'une journée : le matin, le midi, le soir; et la nuit vient, la nuit sans aurore !

En regardant le feu, pendant des heures et des heures, le passé renaît comme si c'était d'hier. On ne sait plus où l'on est; le rêve vous emporte; on retraverse son existence entière.

Et souvent j'ai l'illusion d'être fillette, tant il me revient des bouffées d'autrefois, des sensations de jeunesse, des élans même, des battements de cœur, toute cette sève de dix -huit ans; et j'ai, nettes comme des réalités nouvelles, des visions de choses oubliées.

Oh ! comme je suis surtout traversée par des souvenirs de mes promenades de jeune fille! Là, sur mon fauteuil, devant mon feu, j'ai retrouvé étrangement l'autre soir un coucher de soleil sur le Mont Saint-Michel, et, tout de suite, après une chasse à cheval dans la forêt d'Uville, avec les odeurs du sable humide et celles des feuilles pleines de rosée, et la chaleur du grand astre plongeant dans l'eau, et la tiédeur mouillée de ses premiers rayons tandis que je galopais dans les taillis. Et tout ce que j'ai pensé alors, mon exaltation poétique devant les lointains infinis de la mer, ma jouissance heureuse et vive au frôlement des branches, mes moindres petites idées, tout, les petits bouts de songe, de désir et de sentiment, tout, tout m'est revenu comme si j'y étais

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encore, comme si cinquante ans ne s'étaient pas écoulés depuis, qui ont refroidi mon sang et bien changé mes attentes. Mais mon autre manière de revivre l'autrefois est de beaucoup la meilleure.

Tu sais ou tu ne sais pas, ma chère Colette, que dans la maison on ne détruit rien. Nous avons en haut, sous le toit, une grande chambre de débarras, qu'on appelle la «pièce aux vieux objets». Tout ce qui ne sert phis est jeté là. Souvent j'y monte et je regarde autour de moi. Alors je retrouve un tas de riens auxquels je ne pensais pkis, et qui me rappellent un tas de choses. Ce ne sont pomt ces bons meubles amis que nous connaissons depuis l'enfance, et auxquels sont attachés des souvenirs d'événements, de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire; qui ont pris, à force d'être mêlés à notre vie, une sorte de personnalité, une physionomie; qui sont les compagnons de nos heures douces ou sombres, les seuls compagnons, hélas! que nous sommes sûrs de ne pas perdre, les seuls qui ne mourront point comme les autres, ceux dont les traits, les yeux aimants, la bouche, la voix sont disparus à jamais. Mais je trouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets insignifiants qui ont traîné pendant quarante ans à côté de nous sans qu'on les ait jamais remarqués, et qui, quand on les revoit tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins anciens. Ils me font l'effet de ces gens qu'on a connus indéfiniment sans qu'ils se soient jamais révélés, et qui, soudain, un soir, à propos de rien , se mettent à bavarder sans fin , à raconter tout leur être et toute leur intimité qu'on ne soupçonnait nullement.

Et je vais de l'un à l'autre avec de légères secousses au cœur. Je me dis : «Tiens, j'ai brisé cela, le soir où Paul est parti pour Lvon», ou bien : «Ah! voilà la

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petite lanterne de maman, dont elle se servait pour aller au salut, les soirs d'hiver.»

II y a même là dedans des choses qui ne disent rien, qui viennent de mes grands-parents, des choses donc que personne de vivant aujourd'hui n'a connues, dont personne ne sait l'histoire, les aventures; dont personne ne se rappelle même les propriétaires. Personne n'a vu les mains qui les ont maniées, ni les yeux qui les ont regardées. Elles me font songer longtemps, celleslà ! Elles me représentent des abandonnées dont les derniers amis sont morts.

Toi, ma chère Colette, tu ne dois guère comprendre tout cela, et tu vas sourire de mes niaiseries, de mes enfantines et sentimentales manies. Tu es une Parisienne, et vous autres Parisiens, vous ne connaissez point cette vie en dedans, ces rabâchages de son propre cœur. Vous vivez en dehors, avec toutes vos pensées au vent. Vivant seule, je ne puis te parler que de moi. En me répondant, parle-moi donc un peu de toi, que je puisse aussi me mettre à ta place, comme tu pourras demain te mettre à la mienne.

Mais tu ne comprendras jamais complètement le vers de M. Sainte-Beuve :

Naître, vivre et mourir dans la même maison!

Mille baisers, ma vieille amie.

Adélaïde (1).

''' Voir Une Vie, p. 330 à 332.

C'ÉTAIT à la fin d'un dîner d'hommes , à l'heure des interminables cigares et des incessants petits verres, dans la fumée et l'engourdissement chaud des digestions, dans le léger trouble des têtes après tant de viandes et de liqueurs absorbées et mêlées.

On vint à parler du magnétisme, des tours de Donato et des expériences du dbcteur Charcot. Soudain ces hommes sceptiques, aimables, indifférents à toute religion, se mirent à raconter des faits étranges, des histoires incroyables mais arrivées, affirmaient-ils, retombant brusquement en des croyances superstitieuses , se cramponnant à ce dernier reste de merveilleux, devenus dévots à ce mystère du magnétisme, le défendant au nom de la science.

Un seul souriait, un vigoureux garçon, grand coureur de filles et chasseur de femmes, chez qui une incroyance à tout s'était ancrée si fortement qu'il n'admettait même point la discussion.

Il répétait en ricanant : «Des blagues! des blagues! des blagues ! Nous ne discuterons pas Donato qui est tout simplement un très malin faiseur de tours. Quant

à M. Charcot, qu'on dit être un remarquable savant, il me fait l'effet de ces conteurs dans le genre d'Edgar Poë, qui finissent par devenir fous à force de réfléchir à d'étranges cas de folie. II a constaté des phénomènes nerveux inexpliqués et encore inexplicables, il marche dans cet mconnu qu'on explore chaque jour, et ne pouvant toujours comprendre ce qu'il voit, il se souvient trop peut-être des explications ecclésiastiques des mystères. Et puis je voudrais l'entendre parler, ce serait tout autre chose que ce que vous répétez. »

11 y eut autour de l'incrédule une sorte de mouvement de pitié, comme s'il avait blasphémé dans une assemblée de moines.

Un de ces messieurs s'écria :

— II y a eu pourtant des miracles autrefois. Mais l'autre répondit :

■ — - Je le nie. Pourquoi n'y en aurait-il plus?

Alors chacun apporta un fait, des pressentiments fantastiques, des communications d'âmes à travers de longs espaces, des influences secrètes d'un être sur un autre. Et on affirmait, on déclarait les faits indiscutables, tandis que le nieur acharné répétait :

— Des blagues ! des blagues ! des blagues !

A la fin il se leva, jeta son cigare, et les mains dans les poches :

— Eh bien, moi aussi, je vais vous raconter deux histoires, et puis je vous les expliquerai. Les voici :

«Dans le petit village d'Etretat les hommes, tous matelots, vont chaque année au banc de Terre-Neuve pêcher la morue. Or, une nuit, l'enfant d'un de ces marins se réveilla en sursaut en criant que son «pé était mort à la mé». On calma le mioche, qui se réveilla de nouveau en hurlant que son «pé était neyé». Un mois après on apprenait en effet la mort du père, enlevé du pont par un coup de mer. La veuve se rap-

pela les réveils de l'enfant. On cria au miracle, tout le monde s'émut, on rapprocha les dates, et il se trouva que l'accident et le rêve avaient coïncidé à peu près; d'où l'on conclut qu'ils étaient arrivés la même nuit, à la même heure. Et voilà un mystère du magnétisme.»

Le conteur s'interrompit. Alors un des auditeurs, fort ému, demanda :

— • Et vous expliquez ça, vous?

— Parfaitement, monsieur, j'ai trouvé le secret. Le fait m'avait surpris et même vivement embarrassé; mais moi, voyez-vous, je ne crois pas par principe. De même que d'autres commencent par croire, je commence par douter; et quand je ne comprends nullement, je continue à nier toute communication télépathiquc des âmes, sûr que ma pénétration seule est suffisante. Eh bien, j'ai cherché, cherché, et j'ai fini, à force d'interroger toutes les femmes des matelots absents, par me convaincre qu'il ne se passait pas huit jours sans que l'une d'elles ou l'un des enfants rêvât et annonçât à son réveil que le «pé était mort à la mé». La crainte horrible et constante de cet accident fait qu'ils en parlent toujours, y pensent sans cesse. Or, si une de ces fréquentes prédictions coïncide par un hasard très simple, avec une mort, on crie aussitôt au miracle, car on oublie soudain tous les autres songes , tous les autres présages , toutes les autres prophéties de malheur demeurés sans confirmation. J'en ai pour ma part considéré plus de cinquante dont les auteurs, huit jours plus tard, ne se souvenaient même plus. Mais si l'homme, en effet, était mort, la mémoire se serait immédiatement réveillée, et l'on aurait célébré l'intervention de Dieu, selon les uns, du magnétisme, selon les autres.

Un des fumeurs déclara :

— C'est assez juste, ce que vous dites là, mais voyons votre seconde histoire?

— Oh ! ma seconde histoire est fort délicate à raconter. C'est à moi qu'elle est arrivée, aussi je me défie un rien de ma propre appréciation. On n'est jamais équitablement juge et partie. Enfin la voici :

«J'avais dans mes relations mondaines une jeune femme à laquelle je ne songeais nullement, que je n'avais même jamais regardée attentivement, jamais remarquée, comme on dit.

«Je la classais parmi les insignifiantes, bien qu'elle ne fût pas laide; enfin elle me semblait avoir des yeux, un nez, une bouche, des cheveux quelconques, toute une phvsionomie terne ; c'était un de ces êtres sur qui la pensée ne semble se poser que par hasard, ne se pouvoir arrêter, sur qui le désir ne s'abat point.

«Or, un soir, comme j'écrivais des lettres au coin de mon feu avant de me mettre au lit, j'ai senti au milieu de ce dévergondage d'idées, de cette procession d'images qui vous effleurent le cerveau quand on reste quelques minutes rêvassant, la plume en l'air, une sorte de petit souffle qui me passait dans l'esprit, un tout léger frisson du cœur, et immédiatement, sans raison, sans aucun enchaînement de pensées logique, j'ai vu distinctement, vu comme si je la touchais, vu des pieds à la tête, et sans un voile, cette jeune femme à qui je n'avais jamais songé plus de trois secondes de suite, le temps que son nom me traversât la tête. Et soudain je lui découvris un tas de qualités que je n'avais point observées, un charme doux, un attrait langoureux; elle éveilla chez moi cette sorte d'inquiétude d'amour qui vous met à ia poursuite d'une femme. Mais je n'y pensai pas longtemps. Je me couchai, je m'endormis. Et je rêvai.

«Vous avez tous fait de ces rêves singuliers, n'est-

ce pas, qui vous rendent maîtres de l'Impossible, qui vous ouvrent des portes infranchissables, des joies inespérées, des bras impénétrables?

«Qui de nous, dans ces sommeils troublés, nerveux, haletants, n'a tenu, étreint, pétri, possédé avec une acuité de sensation extraordinaire, celle dont son esprit était occupé? Et avez-vous remarqué quelles surhumaines délices apportent ces bonnes fortunes du rêve! En quelles ivresses folles elles vous jettent, de quels spasmes fougueux elles vous secouent, et quelle tendresse infinie, caressante, pénétrante elles vous enfoncent au cœur pour celle qu'on tient défaillante et chaude, en cette illusion adorable et brutale, qui semble une réalité!

«Tout cela, je l'ai ressenti avec une inoubliable violence. Cette femme fut à moi , tellement à moi que la tiède douceur de sa peau me restait aux doigts, l'odeur de sa peau me restait au cerveau, le goût de ses baisers me restait aux lèvres, le son de sa voix me restait aux oreilles, le cercle de son étreinte autour des reins, et le charme ardent de sa tendresse en toute ma personne, longtemps après mon réveil exquis et décevant.

«Et trois fois en cette même nuit, le songe se renouvela.

«Le jour venu, elle m'obsédait, me possédait, me hantait la tête et les sens, à tel point que je ne restais plus une seconde sans penser à elle.

«A la fin, ne sachant que faire, je m'habillai et je l'allai voir. Dans son escalier j'étais ému à trembler, mon cœur battait : un désir véhément m'envahissait des pieds aux cheveux.

«J'entrai. Elle se leva toute droite en entendant prononcer mon nom ; et soudain nos yeux se croisèrent avec une surprenante fixité. Je m'assis.

«Je balbutiai quelques banalités qu'elle ne semblait point écouter. Je ne savais que dire ni que faire; alors brusquement je me jetai sur elle, la saisissant à pleins bras; et tout mon rêve s'accomplit si vite, si facilement, si follement, que je doutai soudain d'être éveillé... Elle fut pendant deux ans ma maîtresse...»

— Qu'en concluez-vous? dit une voix.

Le conteur semblait hésiter.

— J'en conclus... je conclus à une coïncidence, parbleu! Et puis, qui sait? C'est peut-être un regard d'elle que je n'avais point remarqué et qui m'est revenu ce soir-là par un de ces mystérieux et inconscients rappels de la mémoire qui nous représentent souvent des choses négligées par notre conscience, passées inaperçues devant notre intelligence !

— Tout ce que vous voudrez, conclut un convive, mais si vous ne croyez pas au magnétisme après cela, vous êtes un ingrat, mon cher monsieur!

Magnétisme a paru dans le Gil-B!as du mercredi 5 avril 1882, sous la signature : MaufRIGNEUSE.

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