‹ Œuvres posthumesChapitre 67 sur 93 · LE DERNIER DINER ROYAL AUX TUILERIES · texte numérisé non relu

LE DERNIER DINER ROYAL AUX TUILERIES

factions vaincues, dans la confiance du pays rendu au calme et bénéficiant d'une prospérité sans exemple. t>

J'entendais là pour la seconde fois le credo constitutionnel dont le thème me paraissait vrai, dont je persistais plus que jamais à juger la conclusion très incertaine.

Si, dans ce récit, j'ai fait une place à ces deux incidents de dîner et d'après -dîner, c'est qu'ils me semblent établir nettement et presque historiquement que , quelques heures avant l'explosion du lendemain, ni le roi Louis-Philippe, ni son entourage, pas plus que le pays, je pense, ne s'attendaient à la révolution du 24 février 1848.

Au cours de la soirée, les ministres étaient arrivés, et tous, avec'le maréchal Bugeaud, avaient suivi le roi pour tenir conseil , disparaissant par une porte que , pendant mon entretien avec M. Cuvillier-Fleury, je ne perdais pas de vue. L'absence du maréchal ne fut pas de longue durée. Il n'était pas encore dix heures, je pense, quand je le vis reparaître , me cherchant des yeux. La coloration de son visage révélait une vive agitation.

a Venez, » me dit-il, me saisissant par le bras et m'entraînant, contre toutes les règles d'étiquette que commandaient le lieu et la présence des princes entourant la reine et M,ne la duchesse d'Orléans debout au milieu du salon. Je n'étais pas à mon aise, et mon trouble s'acheva quand, arrivés au haut du grand escalier, sur le palier où quelques personnes passaient et repassaient, le maréchal s'arrêta et me dit brusquement, sans baisser la voix :

c Je me suis offert. Le roi, M. Guizot et les autres ministres ne croient pas que la gravité des circonstances comporte mon intervention dans le commandement. Ils jugent qu'elle serait, aux yeux des Parisiens, comme une menace intempestive. 77 n'y a rien à faire, allons-nous-en. »

Quel effort d'imagination, à cette heure, aurait pu amener le maréchal Bugeaud à prévoir qu'avant la fin de cette nuit il serait appelé d'urgence, à cheval et en armes, au palais des Tuileries , par un ordre souverain , pour y défendre in extremis le gouvernement qui venait de décliner son concours ! Et quelle saisissante démonstration de la grandeur des effets, sans proportion avec les causes, que peuvent produire l'incertitude dans les vues, le décousu dans les résolutions, l'imprévu dans les faits, les hasards pour tout dire, qui font qu'un mouvement d'opinion, dont le but n'est qu'une réforme politique, devient à Paris, en un tour de main , une révolution !

Page 1