LA DERNIÈRE REVUE ROYALE
j'y reviens par l'exposé de deux incidents spéciaux qui devaient porter au comble mes vives sensations d'aide de camp algérien ballotté par les orages parisiens.
Le premier, une revue royale, sera la justification irrécusable, je pense, de l'opinion que j'ai précédemment exprimée que, le 24 février 1848, l'esprit public ne soutint à aucun moment, comme à aucun degré, le gouvernement constitutionnel ,'
Le second, l'abdication du roi Louis -Philippe, sera l'épisode saisissant dans sa dramatique simplicité, et que je crois fort inconnu, de l'abandon des Tuileries par la famille royale dans l'après-midi du 24 février, dont le plus étrange, le plus imprévu des hasards qui semblaient s'attacher à moi , me rendit le témoin.
L'un des premiers actes du nouveau ministère nommé dans la nuit, avec le mandat d'annoncer à la population la concession de la réforme électorale , origine du conflit , avait été la convocation de la garde nationale, qu'on reprochait au précédent cabinet de n'avoir mise sous les armes. Quelques-uns de ses bataillons, triés dans les quartiers de Paris connus comme entièrement dévoués à l'ordre (Rivoli- Tuileries, rue de la Paix, boulevard des Italiens, faubourg Saint-Honoré, faubourg Saint- Germain), avaient été placés dans la cour même des Tuileries. Ils formaient là une sorte de réserve civique dont tous les éléments, de grande ou petite bourgeoisie , étaient considérés comme étroitement liés à l'intérêt conservateur.
Aux premières heures, peu après sept heures, je pense (de toute cette émouvante journée, je n'ai pas interrogé ma montre), le capitaine d'état-major de Valazé, pénétrant dans la pièce où le maréchal me dictait des ordres, lui annonçait que le roi allait passer la revue des bataillons de la garde
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nationale réunis dans la cour du palais. A l'instant nous étions à cheval, le maréchal se portant au-devant du roi, qui arrivait monté sur un tranquille et superbe alezan, en uniforme de la garde nationale , suivi d'un cortège d'officiers au milieu desquels je me perdais.
Pas une des personnes présentes qui ne fût comme moimême convaincue que les acclamations chaleureuses de cette troupe de choix , à qui le roi faisait l'honneur de cette visite matinale au milieu des grandes émotions du moment, ne vinssent le réconforter. Gomment exprimer la déconvenue qui nous saisit tous, quand il fut acquis que, cheminant au pas de son cheval devant le premier bataillon, il ne devait entendre que de rares cris de : « Vive le roi ! » couverts par le concert des cris de : « Vive la réforme ! » Nous étions absolument décontenancés et l'impression du vénérable souverain dut être pénible, car peu après, laissant la revue inachevée, il tournait bride et rentrait aux Tuileries....
Cet attristant épisode de la matinée du 24 février fut à mes jeux l' avant-propos et comme la consécration virtuelle de la révolution qui allait s'accomplir. Quel appui, je le redis, le gouvernement pouvait-il attendre de l'ensemble de la nation , quand il ne le rencontrait pas dans un groupe de citoyens armés pour la défense de l'ordre public, qui avaient, quelques-uns pignons sur rue, tous les autres des intérêts de famille, de commerce ou d'industrie à protéger?