‹ Œuvres posthumesChapitre 21 sur 74 · PREMIER TABLEAU · texte numérisé non relu

PREMIER TABLEAU

louis xvn, dans une chambre de la tour du Temple, seul.

Simon !

Ah, j'oubliais. Il est mort du moins, lui ! Ils l'ont guillotiné, comme on dit aujourd'hui. Cet homme était affreux, il m'avait pris en grippe, Il avait le regard de mon cousin Philippe, Et, quand il me fixait, j'aurais eu peur, je crois ; Mais je me sentais pur et me savais le roi. Le roi ! Le roi !

Pas même un enfant !

Le fantôme D'un roi très grand jadis, héritier d'un royaume De fantômes, sujets morts, à naître, qui sait? Où dans le rêve d'un royaume mort, dont c'est Moi le roi mort, issu d'une race abolie.

(Un silence.)

Encor c'était quelqu'un, ce Simon de folie, Quelqu'un ! et non ces rats, ces rêves, cette nuit Dans laquelle on entend comme une ombre qui fuit,

On dirait le fantôme encor d'un autre règne !

Et comment voulez-vous qu'un pauvre enfant ne craigne

Pas jusques à l'horreur, jusqu'à la mort de peur

Cette solitude inouïe et sa stupeur !

Simon me maltraitait de geste et de parole.

Toujours, avec sa pipe, un juron qui s'envole

D'une bouche à moustache au sourire mauvais.

Il me faisait sentir ses pieds, que je lavais...

Encor c'était quelqu'un avec ses « républiques »,

Ce Simon de fureur, et ses mots de « principes »,

De Liberté sans quoi la mort, d'Egalité,

De Droits de l'homme et d'Indivisibilité,

Quelqu'un, et non ce lourd linceul de noire haine

Sur moi, ce froid silence et l'injustice humaine,

Enfin, sur un irresponsable comme moi

Des sottises d'un peuple et des fautes d'un roi.

Roi, toujours ce reproche ! et toujours cette injure!

Peuple !

Voilà deux ans que ce supplice dure.

Voyons, Roi, qu'est-ce? Et qu'est-ce, Peuple ? L'homme au fond, L'homme et la vie ainsi que les font et défont L'heure, la place et les événements de l'heure Et de la place, avec Dieu, là-haut, qui demeure, Et c'est l'Egalité, non celle de Simon, Me semble-t-il, à moins pourtant que le démon Ne soit l'égal de Dieu...

[Désespérément, les yeux au ciel.)

Dès lors, mon Dieu, que croire? Abîmes où je perds mon cœur et ma mémoire !

Quand j'étais le Dauphin, il n'y a pas longtemps,

0 pas assez longtemps de ces temps éclatants

Où j'allais, beau petit bon dieu, dans un nuage

De poudre blanche fleurant fin, et le voyage

Sans cesse, au long de mon carrosse, de pimpants

Cavaliers, dragons verts, marquis bleus, fiers trabans,

Et l'acclamation, autour de foules folles,

Au milieu des drapeaux, des fleurs, des girandoles,

De me voir si gentil, si joli, si petit,

Quand j'étais le Dauphin de France, qui m'eût dit ?

Quand j'étais Monseigneur le Dauphin, l'ample aisance

De prélats en dentelle assistait ma présence

D'une cour éloquente aux suaves façons,

Parlant du ciel avec du miel dans les leçons

Qu'ils prâlinaient « à mon usage », et vers les dames

Vite tournaient sur leurs talons en épigrammes,

En madrigaux après mon catéchisme su.

Enseignement sitôt oublié que reçu,

Excepté d'aimer Dieu par dessus toute chose ;

Ah ! qui m'eût dit, en cette enfance molle et rose,

Ceci ?

Puis, mes parents ! Ce pauvre papa roi, Cette reine, ma mère et son je ne sais quoi D'aimable et de hautain, il faut bien que j'en parle, Ils me baisaient au front, le soir, du nom de Charle, Et je m'allais coucher, précédé d'un laquais, Suivi d'un gentilhomme, et sous mes rideaux gais M'endormais à travers ma prière engourdie, Charles, Dauphin et dernier Duc de Normandie,

Et je me réveillais dans ce même appareil Dicté de loin par mon aïeul, le Roi Soleil !

Mais lui, Louis Quatorze, il eût, au gré des dires De mes instituteurs, un début dans les pires : Pauvre, presque en guenille et quasi prisonnier ! Et lui sut s'alïranchir, sans nul lui dénier L'espace et l'avenir qu'il fit siens pour sa race Dont je suis pourtant !...

0 de marcher sur sa trace, De m'élancer aussi du plus près, au plus loin, De plus haut en plus haut, ayant l'unique soin De ma gloire et des torts vengés, bien vengés, quitte A songer à de la clémence... par la suite ! De la clémence, il m'en sera besoin pourtant, D'ailleurs cela doit être doux d'être content, Sans plus haïr, de s'y plaire et de s'y complaire, Ayant abdiqué tout souvenir de colère.

Et de s'entendre dire alentour qu'on est bon, Généreux, digne enfin du grand nom de Bourbon ! Mais Bourbon, c'est Gapet aujourd'hui. Que m'importe ! Capet, Bourbon, ça sonnera de même sorte Quand je serai Louis XVII de mon vrai nom Proclamé par la voix loyale du canon !

Ou plutôt, petit fou, tais ta voix pitoyable, Ta voix qui fait pleurer mes yeux dans l'eirroyable Demi-jour qui se lève et va grandir encor, Daim chétif en sursaut au son rêvé du cor, Prince pire qu'un orphelin, fils dérisoire

D'un peuple révolté contre sa propre histoire

Et qui ne m'adopta, par un lâche décret,

Que pour faire périr mon droit mieux en secret.

Peuple !

Ce mot encor dans mon discours de rêve ! Peuple, que me veux-tu sans répit et sans trêve ! Peuple, mot doux au fond, caressant, en français... Redoutable en latin, c'est tout ce que j'en sais : Populus, populo, chose affreuse apparue ! 0 ces faces, ces cris, ces odeurs de la rue, Femmes faisant semblant d'être pires encor, Hommes rouges de vin aux poches pleines d'or, En haillons, tout en sang- sous le soleil horrible D'un Juin, puis d'un Août plus horrible et terrible A force de canon, de massacre et de nous, Roi, Reine, sœur et moi, cernés comme des loups Par ces fous !

Après le canon, la fusillade, Et nous nous en allons, la Cour, en enfilade, Fuyant... Non! Car mon père était brave surtout, Ma mère plutôt téméraire, et moi, ce bout D'homme, hardi comme les pages de ma suite, Et ce fut un départ et non pas une fuite, Quoi qu'en aient dit tels pamphlétaires, des bandits I Et devant Dieu, je suis sûr de ce que je dis, Devant Dieu seul, car mon sort irrémédiable, Du moins, de par mon innocence exclut le diable... Ah ! le Diable, à qui tout ce peuple ne croit plus, Ce peuple, ah, ce peuple est le Diable, et les Elus

C'est ma famille et moi, devant Dieu qui nous juge.

Ce jour-là, donc, portés comme par un déluge

Gomme en triomphe, à travers le pétillement

Des balles et sous l'admiration vraiment

De la foule spectatrice des Tuileries,

Gestes d'apitoiement et faces attendries,

Du Château jusques au Manège où siégeait

L'Assemblée, — et pour sûr il y avait sujet !

Et il y eut sujet plus encore peut-être

Quand le roi, qui restait en somme le vrai maître,

Et pouvait balayer d'un ordre tout et tous,

A notre tête entra dans la salle, très doux,

Très calme et lent ainsi qu'un père de famille

De retour au logis, y ramenant sa fille

Et son fils et sa femme aux soins des serviteurs.

— Ah ! cette salle c'est l'Enfer î Un long tas sombre

Dans un couloir obscur d'hommes noirs que dénombre,

Eût-on dit, tel scrutin par la mort recensé.

Ils se levèrent néanmoins, tas insensé

De gens quelconques dont l'envie et l'ignorance

Evidemment du peuple investissaient la France

Oublieuse du manteau bleu de ciel des rois,

Puis se rassirent parmi de vagues abois,

Chiens déchaînés de la meute de la chicane.

Chiens déchaînés de votre meute charlatane,

Médecins de Molière et d'autres chiens couchants*

De tous les riens qui vaille, élus de braves gens

Qui ne comprenaient rien à leur révolte vile,

Gens de campagne sots, ignobles gens de ville,

VIVE LE ROY ï 197

Tous sincères pourtant clans leur funèbre erreur...

On nous tassa, parmi la rumeur qui s'aggrave

Dans la loge du, du, du tachylogograve

Ou graphe... je ne sais... Mot grec signifiant,

Je crois, ceux écrivant quand d'autres s'écriant.

Nous étouffâmes là, tandis que dans la salle

C'était un brouhaha dans une brume sale.

Au bout de quoi, ça dura deux heures ou trois,

On nous fit monter, nous roi, reine, enfants de rois

Dans un (iacre criard traîné par une rosse

Pour le Temple où, sitôt descendu du carrosse

Infâme, nous étions bel et bien prisonniers

De la... Commune de Paris... ?

0 ces derniers Moments d'air libre et d'ire encore respectée ! Puis on nous logea dans cette tour détestée... Nous étions en famille et ce fut du repos. Quel repos ! mais repos ! et les Municipaux Gardèrent quelques temps, enfin ! quelque mesure. Cinq longs mois, non souvent sans trouble et sans injure. Se passèrent, au bout desquels on vint quérir Mon Père... au nom de leur loi vile, pour mourir. Ce fut un dur moment et j'en frissonne encore, Et je n'ose en parler : la honte me dévore Et la rage autant que la douleur en pensant A ces choses... Et puis ce fut pire encor, cent Dieux ! ô pardonnez-moi, Dieu fauteur de ma race Si je jure, c'est par honte et non par audace. Nous fûmes séparés, moi, ma mère et ma sœur, Parqués par un prodige atroce de noirceur.

Or ça qu'advint-il de ma mère après mon père ? Mon père, ils l'ont tué, je le sais. Mais j'espère En ma mère vivant encore et même j'ai Coutume de porter à mon seul préjugé Des fleurs dont mes pleurs d'orphelin sont la rosée, Offrande que je crains de son sang arrosée Peut-être dès longtemps et peut-être bientôt !

Car le sang tombe à flots en bas autant qu'en haut

Dans cette France que celui de ses rois marque

Au front d'un signe affreux, moins funeste au monarque

Qu'au peuple que l'Enfer par ainsi baptisait,

Alors qu'il était temps encor, qu'on se plaisait

Et mutuellement se faisait des avances...

Des gens de rien vinrent alors en affluences,

Endettés sans honneur, créanciers sans pitié,

Canailles tout à fait, criminels à moitié,

Qui cherchant l'oubli bas, non le chaste silence,

N'espérant le trouver que dans la turbulence,

Sans plus prévoir n'ayant rien à prendre pour eux,

Jetèrent bas l'Etat dans ce désastre affreux

Ce désastre ! Et pourtant le peuple, le vrai, souffre

Mais s'il veut son malheur, mais s'il se creuse un gouffre ?

(Ici des crieurs publics annoncent V écrasement des « Brigands. ») Les Brigands, ce sont mes soldats de la Vendée !

(Ils annoncent la grande victoire des armées sans culottes sur Pitt et Cohourg.) La victoire, Villars autrefois l'eut portée Chez eux !

(Les crieurs vocifèrent.) Vive la République î

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