‹ Œuvres posthumesChapitre 3 sur 74 · AVERTISSEMENT DE L EDITEUR · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DE L EDITEUR

de plus de ce caractère si particulier, que les contemporains de Verlaine retrouvèrent dans sa personne même, dans sa parole, dans son rire, dans ses moindres gestes. C'est à ce titre que ces croquis (/) — en eux-mêmes, d'autre part, si curieux — ont très légitimement leur place dans ce volume.

Albert Messein.

(1) Nous les devons pour une part, à M. Henri Floury, éditeur, qui nous les a obligeamment communiqués.

Parlez de Charles Baudelaire à quelques-uns de ces amateurs qui forment le zéro des centcinquante Parisiens naïfs assez pour lire encore des vers, il vous répondra infailliblement, ce zéro, qui est un multiplicateur, par le cliché suivant : « Charles Baudelaire, attendez donc. Ah ! oui ! celui qui a chanté la Charogne ! » Ne riez pas. Le mot m'a été dit, à moi, par un « artiste », et à d'autres, peut-être bien par vous, lecteur...

Voilà pourtant comme se font les réputations littéraires dans ce pays éminemment spirituel qui a nom, la France, comme chacun sait. C'est, du reste, un peu l'histoire des Rayons jaunes, le plus beau poème à coup sûr, de cet admirable recueil, Joseph Delormc, que pour mon compte je mets, comme intensité de mélancolie et comme puissance d'expression, infiniment au-

dessus des jérémiades lamartiniennes et autres. Le public et la critique firent, en ce temps-là, des plaisanteries fort délicates sur le pauvre Werther carabin, pour me servir du foudroyant bon mot de ce poétique M. Guizot.

Le public est bien toujours le même. La critique, reconnaissons-le, comprend mieux ses devoirs qui sont, non de hurler avec les loups et de flatter les goûts du public, mais de le ramener, ce public hostile ou indifférent, au véritable critérium en fait d'art et de poésie, et cela de gré ou de force. Le public est un enfant mal élevé qu'il s'agit de corriger.

La profonde originalité de Charles Baudelaire, c'est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement l'homme moderne ; et par ce mot, l'homme moderne, je ne veux pas, pour une cause qui s'expliquera tout à l'heure, désigner l'homme moral, politique et social. Je n'entends ici que l'homme physique moderne, tel que l'ont fait les raffinements d'une civilisation excessive, l'homme moderne, avec ses

CHAULES BAUDELAIRE

sens aiguisés et vibrants, son esprit douloureusement subtil, son cerveau saturé de tabac, son sang brûlé d'alcool, en un mot, le bilio-nei^veux par excellence, comme dirait H. Taine. Cette individualité de sensitive, pour ainsi parler, Charles Baudelaire, je le répète, la représente à l'état de type, de héros, si vous voulez bien. Nulle part, pas même chez H. Heine, vous ne la retrouverez si fortement accentuée que dans certains passages des Fleurs du niai. Aussi, selon moi, l'historien futur de notre époque devra, pour ne pas être incomplet, feuilleter attentivement et religieusement ce livre qui est la quintessence et comme la concentration extrême de tout un élément de ce siècle. Pour preuve de ce que j'avance, prenons, en premier lieu, les poèmes amoureux du volume des Fleurs du mal. Comment l'auteur a-t-il exprimé ce sentiment de l'amour, le plus magnifique des lieux communs, et qui, comme tel, a passé par toutes les formes poétiques possibles ? En païen comme Gœthe, en chrétien comme Pétrarque, ou, comme Musset, en enfant? En rien de tout cela, et c'est son immense mérite. Traiter des sujets éternels, — idées ou sentiments, — sans tomber dans la redite, c'est là peut-être tout l'avenir de la poésie, et c'est en tout cas bien certainement là ce qui distingue les véritables

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poètes des rimeurs subalternes. L'amour, dans les vers de Ch. Baudelaire, c'est bien l'amour d'un Parisien du xixe siècle, quelque chose de fiévreux et d'analysé à la fois ; la passion pure s'y mélange de réflexion, et si les nerfs égarent par moment l'intellect, en décuplant l'action des sens, le nescio quid amarum de Lucrèce, qui n'est autre que l'incompressible essor de l'âme vers un idéal toujours reculant, fait entendre sans cesse à l'oreille obsédée son implacable rappel à l'ordre. Me suis-je bien fait comprendre? Quelques citations élucideront peut-être mieux ma pensée :

SEMPEH EADEM

« D'où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange, Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? » Quand notre cœur a lait une fois sa vendange, Vivre est un mal, c'est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse Et, comme votre joie, éclatante pour tous. Cessez donc de chercher, ù belle curieuse, Et, bien que votre voix soit douce, taisez vous !

Taisez-vous, ignorante! àme toujours ravie, Bouche au rire enfantin I Plus encor que la Vie La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon cœur s'enivrer d'un mensonge, Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe, Et sommeiller longtemps à l'ombre de vos cils.

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