HERNANI
[Première représentation. — Beprise.)
Le succès d'Ilernania. été immense, inouï, colossal, écrasant ! — et, ce qui ne gâte rien, pacifique, — personne ne s'étant trouvé pour jouer le rôle de l'esclave insulteur des triomphes romains. Quelques personnes semblaient regretter les « grandes luttes » de 1830 et criaient à la décadence. Eh quoi ! parce que le bon sens a fait, durant ces trente dernières années, justice des ridicules préjugés de quelques voltigeurs de la Tragédie il faudrait se désoler de n'avoir plus ces adversaires à combattre, jeter la pierre au progrès et reprocher à notre génération d'avoir profité de l'expérience ! Allons, allons, messieurs les grondeurs pour rire, avouez qu'au fond vous êtes contents de nous, les jeunes, que nous ne dégénérons pas trop de nos pères de 1830 et que véritablement nous sommes les petits de ces grands lions-là ! C'était l'avis de Gautier, l'autre
30 i CRITIQUE ET CONFÉRENCES
soir, de Gautier, qui se démenait dans sa stalle comme aux beaux jours des gilets rouges et des cheveux mérovingiaques, c'était l'avis de Dumas, superbe d'attendrissement et d'expansion à chaque sursaut d'enthousiasme de la salle !
Quelle belle chose aussi que ce drame, en dehors de toute préoccupation d'école et de tradition ! Quel sublime cornélien mêlé à l'émotion shakspearienne avec ce je ne sais quoi de spécialement ému et sublime qui n'appartient qu'à Hugo ! Quoi de comparable dans le théâtre espagnol, si fier pourtant, à cette splendide scène des portraits ! Et ce cinquième acte, ne hausse t-il pas à la taille de Bornéo et Juliette les deux amants du drame français !
Aussi, quels cris unanimes et mille fois répétés de vive Hugo ! pendant les entr'actes et à la sortie ! quelle furia d'admiration ! quelle joie délirante et quel bonheur véritable éclataient dans tous les yeux !
J'imagine que, le soir d'une grande bataille, l'enthousiasme n'est pas plus grand dans le camp vainqueur. Victoire, en effet, du grand Art sur le métier, des Poètes sur les faiseurs !
Guidés par les excellents conseils de M. Auguste Vacquerie, les acteurs ont été vaillants. Bressant a beaucoup d'insolence, de morgue et
parfois de majesté dans le rôle si bien tracé et si historique de Charles- Quint. Maubant, au troisième acte, a soulevé la salle entière avec cet hémistiche :
Et vendit la tête de son hôte !
Delaunay et Mllc Favart, excellents dans les premiers actes, ont été, au dénoûment, couverts d'applaudissements, de bravos et de bouquets ; il était impossible de mourir plus pathétiquement, après avoir aimé si passionnément. Ils ont été, avec Bressant et Maubant, rappelés à deux fois par le public enivré.
En somme, glorieuse soirée> dont on sera fier plus tard de dire : « J'en étais ! » puisqu'elle a consacré à jamais parmi nous le théâtre d'Hugo et réparé les injustices de la cabale classique de 1830. Retenons bien cette date : 20 juin 1867 !
Et maintenant, M. de Chilly, à quand Ruy- Blas ?
L'International, 23 et 24 juin 1867.