‹ Œuvres posthumesChapitre 69 sur 74 · DE VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

DE VICTOR HUGO

Suite (1).

— « Je ne suis pas républicain parce que je n'ai aucun intérêt à ce que M. Ledru-Rollin paie ses dettes. »

Ces paroles que j'emprunte à Victor Hugo d'après Barbey d'Aurevilly, un contemporain qu'il n'y a nul motif de suspecter, étaient prononcées au lendemain de la révolution de 1848. Chacun sait que, pensionné sous la Restauration, le poète, après quelques velléités d'oppo-

(i) On a lu, dans le premier Tome des Œuvres Posthumes de Paul Verlaine, les premières pages de cette Etude, dont nous avons retrouvé, depuis la publication de ce Tome, le9 pages que nous donnons ici.

(Note de l'éditeur).

sition plus littéraire et dramaturgique (1) que politique, avait été élevé à la pairie par ce Louis-Philippe de qui il trace d'ailleurs un portrait si flatté dans Les Misérables.

De méchantes langues prétendent que sa brouille avec Napoléon III eut pour motif le refus par celui-ci de l'admettre dans ses Conseils en qualité de ministre de l'Instruction publique ; imputation dont il se défend comme un beau diable dans Y Histoire d'un Crime. D'autre part, j'ai lu, où donc cela? que du temps de la place Royale (second séjour), un peu avant l'élection à la Présidence de Louis Bonaparte, celui-ci fréquentait chez le grand homme, où apparaissait, rayonnante de grâce, de pétulance et de beauté enflammée, Mlle Eugénie de Montijo qui chantait au poète, et j'imagine aussi au prince, des airs espagnols à tourner toutes les têtes. Celle du prince tourna pour de bon et l'incident est devenu de l'histoire brillante et cruelle. La tête du poète n'aurait pas été loin d'en faire autant, sans l'orgueil froissé, car la

(i) Ce recueil paraîtra-t-il jamais? Je sais par le regretté Jules Tellier qui a eu en main louie l'œuvre posthume d'Hugo, qu'il existe entièrement fini. J'en connais même des vers, et non des moins intéressants, que mon pauvre ami m'avait communiqués verbalement, en grande quantité, grâce à sa prodigieuse mémoire.

charmeresse n'avait pas tardé à ne plus dissimuler ses préférences pour l'héritier des César. Inde irœ. Bienheureuses colères, d'ailleurs, qui nous ont valu les Cliâtimcnts, livre de transition entre F Hugo romantique un peu étriqué et l'Hugo débordant du second Empire et de cette troisième République, duquel livre superbe et détestable il va être reparlé incidemment.

J'ai passablement connu Victor Hugo. Les premières fois que je le vis, c'était sous l'Empire, à Bruxelles, dans le petit hôtel historique, par Y Année terrible, de la place des Barricades. J'allais assidûment chez lui, pendant le siège de Paris, hôtel de Rohan, et depuis rue de la Rochefoucauld. Des raisons à moi m'empêchèrent, par la suite, de continuer ces relations toutes bienveillantes de sa part, toutes respectueuses de l'autre, puis ma vie plus qu'accidentée m'éloigna définitivement de sa maison, devenue de moins en moins semblable à celle de Socrate. Mais ce que je sais de lui en fait de politique, ses propos spontanés et ses reparties sur ces matières me l'ont toujours donné comme un républicain très mauvais teint, du moins républicain au sens actuel, aristocratique un peu d'éducation, et de prétentions beaucoup, qu'il n'a jamais cessé d'être.

Ne l'ai-je pas entendu, en plein siège, devant

un nombreux auditoire, dont je me souviens que faisaient partie Louis Blanc, entre autres célébrités de 48 un peu éteintes, et parmi les « jeunes » M. Edouard Lockroy, alors à ses débuts en politique, que le maître éduquait pour les choses parlementaires à venir, selon sa propre expression, « comme une matrone renseigne une nouvelle épousée », ne l'ai-je pas entendu dire de sa grosse voix sourde et fatiguée : « Je n'aime pas Gambetta. Je lui préfère de beaucoup Trochu. C'est un philosophe. C'est un sage. Vous verrez qu'après la guerre nous rentrerons, lui et moi, dans la vie privée. » Prédiction réalisée en ce qui concerne le général, d'ailleurs postérieurement égratigné dans Y Année terrible ;

Participe passé de ce verbe, trop choir, etc.

N'est-ce pas encore lui qui s'écriait, moi et bien d'autres étant présents : « Ce Delescluze a bien fait de mourir. Je l'aurais mis dans les Nouveaux Châtiments. »

Et vingt et trente mots du même acabit qu'il me plaira peut-être un jour d'éditer, entre bien d'autres de toutes sortes.

Il est, me semble- t-il, très facile de conclure de tout ce qui précède que le républicanisme de Victor Hugo, tout extérieur, venu sur le tard et pour des causes relativement accessoires et con-

tingentes, non par l'évolution lente et normale d'un esprit bien équilibré, en ce sens devait influer sur sa littérature, postérieure aux événements tant matériels que mentaux, déterminatifs de sa seconde manière.

En eiï'et, l'éloquence j'ose dire concentrée, laconique quoique prolixe en apparence, par exemple, du fameux monologue à'Hernani, presque tout en j)etites phrases, celle de la non moins célèbre apostrophe de Ruy Blas aux ministres, pleine de faits pittoresques qui font saillie et ponctuent nettement, on dirait sèchement, la période, les discours trop longs, mais encore mesurés, dans les Burgravcs, l'abondance sobre et pondérée des plus beaux poèmes contenus aux Feuilles d'automne et recueils de la même venue, font place, dès les Châtiments, à ces interminables déclamations ronronnantes où la phrase s'énerve dans l'éternité, dans la sempiternité de la virgule, où le sens s'évapore pour ainsi dire, s'affadit et tourne à rien parmi le bourdonnement des mots et des mots encore, dont la surabondance même détruit le relief et trouble la saveur. Déclamations de tribun bourgeois faisant le populaire, qui se souvient de ses humanités beaucoup trop dans l'espèce, et de littérateur qui esta cent mille lieues d'assez oublier qu'il a trempé dans le mélodrame — mais

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pas convaicu, pas convaincu pour un rouge liard I Les beautés mêmes que rien ne peut empêcher d'y être semées à profusion jurent dans la prose et dans les vers du « républicain ennemi des roses » (1) que sont en général les adeptes de l'actuelle démocratie et qui veut inconsciemment passer pour être Fauteur de la Légende des Siècles, de la Chanson des j^ues et des bois, des Misérables et de tant de chefs-d'œuvre incomplets — quoi qu'il en ait et quels que soient les sujets qu'il traite, Moyen Age, bibliques, mythologiques, ou mahométans. Les détails, si importants, dans cet art enfantin et géant, à force d'être énormes paraissent gros tout simplement ou émoussent par la multiplicité, enfin le style général, empreint de la décoction, pour ainsi parler, des idées vulgaires empruntées, se banalise tout en restant encore assez noblement grandiloquent, mais, hélas ! plus de cette ronde et lourde et riche comme brocart grandiloquence d'antan !

Relisez les si fastidieuses énumérations stellaires es certaines pièces affreusement longues et terriblement tautologiques des Contemplations , les nomenclatures, parfois très amusantes, mais

(i) Se reporter plus particulièrement aux débats judiciaires à propos de l'interdiction du Roi s'amuse.

que tumultuaires,*qui encombrent les trois Légendes et les Quatre Vents de l'Esprit, les filandreux, pour trop d'eilort trop visible, boniments d'Ursus et les tonitruamment (thunderly) fades calembours de l'insupportable Tholomyès, et comparez avec, pour prendre au hasard, le petit Jehan Frollo et ses gamines prosopopées, si piquantes, si raccrocheuses de l'attention, et le dénombrement comme, et mieux que, pictural, de la flotte turque dans le Navarin des Orientales, et cette précision extraordinaire des moindres tirades si nourries de drame et d'action illustrant tout particulièrement le théâtre en prose. Quelle déchéance hone deus ! n'est-cepas? De plus, un avachissement, le mot est lâché, tant pis et tant mieux ! un veule, flasque, lamentable et piteux avachissement sévit sans conteste sur les poèmes et les romans de la dernière période. Jamais, pour ne rester que dans un seul ordre d'idées, Saint- Vallier, Ruy Gomez, le vieux Job, ni tel père noble d'avant les Châtiments n'eussent oublié leur dignité, la dignité qu'il faut garder jalousement, après tout, dans la langue des dieux et des lettrés, jusqu'à proférer ces geintes mises de façon si malencontreuse dans la bouche de fer, dans ce que Flaubert eût appelé « le gueuloir » d'un chevalier, d'un prince du xme siècle :

« M'avoir assassiné ce petit être là !

« C'est horrible d'avoir à se mettre cela

« Dans la tête... »

Je me rappelle avoir, étant tout novice, écrit dans un taquin petit journal d'adolescents, I'Art (Lemerre, 1866), à propos justement de ces vers un peu gâteux, tout de même, on en conviendra, quelques lignes sincères qui m'attirèrent, lors de ma première « audience » place des Barricades, même année, de très courtois, mais je ne crus pas trop flatteur pour ma jeune vanité de croire irrités, reproches du Maître, jaloux de revendiquer le passage, objet de ma critique, comme très bon et bien voulu. C'était son droit, mais m'est avis qu'il ne l'eût pas revendiqué et encore moins voulu vingt ans plutôt.

Tant d'exemples encore qu'il serait douloureux d'ajouter.

Conclusion.

Talent énorme (c'est le mot) manifesté dès l'aurore, persistant jusque dans les suprêmes ellbrts contre la sénilité. Génie incontestable, éclatant fréquemment surtout vers le milieu de l'œuvre, des pages comme Gastibelza, superbe cri de jalousie quasi bastiale dans quel sinistrement voluptueux paysage ! comme Olympio, pro-

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digieux, prestigieux d'orgueil, comme Y Expiation (bien qu'inférieure écriturement paillant au Feu du Ciel (Orientales), prototype), comme l'incomparable Tempête sous un Crâne, honneur de toute une littérature, a dit Baudelaire, mieux. Esprit d'homme de lettres, idées moyennes, sensations cordiales bourgeoises — nul plus mauvais « chantre » de l'amour. Médiocre pamphlétaire en prose, fort-en-gueule seulement satirique politique et littéraire, une érudition de livres dépareillés (suivant son aveu à votre serviteur). Extraordinaire deux fois décadence, assimilable à aucune comme chute terrible et magnifique, au point qu'on est tenté de lui appliquer le premier vers de la Fin de Satan :

« Depuis quatre mille ans il tombait, »

que la postérité peut-être la plus lointaine redira en parlant de lui, comme aussi sa gloire peut sombrer sous nos yeux, et à coup sûr s'éclipsera pour un temps comme nous la voyons commencera le faire.

Mais, en somme, quelle grande figure et qu'avec tous ses défauts, c'est encore, avec Lamartine incomparablement plus poète, certes, niais infiniment moins artiste, le Maître !

PARIS par Victor Hugo

Ne vous attendez pas, de notre part, à ce qu'on appelle « une critique » du nouveau livre du plus grand Poète Français ; nous sommes, en effet, de ceux-là qui vivent dans une incurable ignorance de cette Justice et de ces juges : la Critique, les Critiques, — et qui, en définitive, ne s'en portent peut-être pas plus mal. L'hilare prétention qu'eurent et qu'ont encore quelques pointus, contemporains et autres, de diriger dans « la voie juste » le Génie, le Talent, voire la Médiocrité, nous a toujours ravi en extase et vous aurez reçu toute notre confession touchant ce point, quand vous saurez que nous sommes de l'avis de Théophile Gautier dans sa préface de Mademoiselle de Maupin et de Victor Hugo luimême dans la préface des Orientales. Le poète est libre et nul ne le blâmera s'il croit devoir ré-

pondre à tous interrogeants baillis que telle idée lui est venue comme cela, d'une façon assez ridicule, l'autre jour, en regardant le soleil couchant.

Ce qui suit ne sera donc, s'il vous plaît, qu'une humble analyse uniquement destinée à diriger votre admiration vers quelques détails d'un ensemble prodigieux.

Le nouveau chef-d'œuvre de Victor Hugo s'ouvre par une merveilleuse vision d'un avenir selon le Droit et le Devoir, ces deux solidarités inséparables en bonne logique et en bonne morale. En regard du vingtième siècle évoqué, de ses splendeurs et de ses vertus, le Poète traîne au plein jour de son étincelante ironie et de son indignation lumineuse les hontes actuelles où l'odieux se mêle au grotesque, et le lamentable à l'impayable. «... Au vingtième siècle, on sera « froid pour les merveilleuses couleuvrines de « treize pieds de long, en fonte frettée, pouvant « tirer, au choix des personnes, le boulet « creux et le boulet plein. On sera ingrat pour « Ghassepot dépassant Dreyse et pour Bonnin '< dépassant Ghassepot... Les initiatives en éveil « feront le même bruit d'ailes que les abeilles... « Pour guerre l'émulation. L'émeute des intel- « ligences vers l'aurore. L'impatience du bien « gourmandant les lenteurs et les timidités.

«Toute autre colère disparue. » Et le centre de cette civilisation, le foyer de ce rayonnement, la capitale de cette nation étonnante, sera Paris.

Suit alors une histoire à vol d'oiseau de Paris, depuis la campagne « quelconque » qui fut son berceau jusqu'à la ville énorme qu'on sait. Qui n'a lu avec vertige et enchantement ce superbe chapitre des Misérables, Vannée 18J7, sorte de danse macabre d'événements déjà si loin et pourtant si près encore de nous, et qu'un Holbein plus génial que le vieil Holbein peignait d'une brosse si vigoureuse et de couleurs si ardentes, sur l'indestructible mur d'enceinte de son immense épopée ? Eh bien i élargissez ce mur et la ronde, au lieu d'une année imaginez dix-huit siècles, variez à l'infini le costume des personnages, la physionomie des scènes, la disposition des accessoires, par-dessus cela mettez la griffe du génie et vous n'aurez encore qu'une faible idée de la deuxième partie du Livre qui nous occupe. Il faut lire et relire encore les quelques pages intitulées : le Passé.

Naturellement, ce passé de Paris est d'une jovialité médiocre : aussi l'amertume d'une grande âme offusquée perce-t-elle par endroit l'apparente impartialité de la prestigieuse peinture. Mais peu à peu, par degré, à mesure qu'il approche de la grande date : 89, l'auteur déride un

peu sa phrase, d'abord sèche et rude comme du Tacite, et en arrive à une sorte de gaieté railleuse quand il parle de Louis XV et de Dubois, « cette Majesté et cette Eminence. » Vient ensuite Téblouissement final de la délivrance : en quels termes est dépeinte cette auguste époque, il n'est pas besoin de le dire. On sait que le mot et l'idée de liberté décuplent le génie de Victor Hugo.

Les chapitres: Suprématie de Paris et Fonction de PariS) en raison même des idées sociales et politiques qui y sont développées, échappent à la compétence de la Bévue des Lettres et des Arts, et ce nous est une douleur de n'en pouvoir louer tout à notre aise l'élévation, la forte éloquence et la poésie puissante. Mais, puisque la loi, dura lex, nous interdit l'appréciation de ces hautes matières, il ne nous reste plus qu'à magnifier comme il convient la sublime Déclaration de Paix qui clôt le livre. Jamais Victor Hugo ne s'était élevé à cette sérénité dans l'auguste, jamais il n'avait aussi splendidement et souverainement affirmé les doctrines d'amour, d'union et de fraternité, sans lesquelles les idées de liberté restent fatalement incomplètes et dérisoires. Méditez ces consolantes paroles et dites s'il est possible de ne pas sentir là quelque chose de prophétique qui transfigure l'Ecrivain, sanc-

tifîe le Penseur et met dans l'auréole glorieuse du Poète et dans sa voix retentissante un reflet et un écho des splendeurs sonores dont nous entretiennent les Religions Révélées.

Revue des Lettres et des Arts, 24 novembre 1867

a HISTOIRES INSOLITES »

PAR M. LE COMTE DE VILLIERS DE l'iSLE-ADAM

(Test certes le livre le plus charmant de Villiers, le plus aérien, si j'ose dire, quelque chose comme le drapeau sur les palais de souverains qui enseigne gentiment et bellement au Peuple, avec ses fiers et gais claquements parmi tous les vents qui passent, avec ses plis majestueux par les bonaces, que Sa Majesté est là : et est-ce assez le cas ici ?

Certes la Maison du bonheur, rêve de perfection bien doux et bien haut, une entrevue à Solesme, bien douce et bien haute encore anecdote catholique, et les Amants de Tolède ou le sublime auteur à'Akédysseril se concentre si bien ! sont des choses profondes, fortes comme il faut absolument, magnifiques et royales ; mais laissez-moi insister sur l'essentielle jovialité, bien

entendu dans le sens étymologique et divin littéralement du mot, des autres histoires.

Que d'ironie cruelle, jamais féroce ! dans les récits de seul bon sens, de seul Bon Sens, dans les sortes d'apologues lumineux s'adressant à nos meilleurs sentiments de haine parfaite, perfecti odii, pour la soi-disant Bourgeoisie (je dis soi-disant Bourgeoisie, car au fond il y a de réelles bonnes et braves gens partout et les castes ont raison d'être) ; je veux parler des Phantasmes de M. Redoux, du Jeu des Grâces, de ces admirables abominables Délices d'une bonne œuvre, de cet admirable affreux Mahoin, toutes choses inliniment supérieures à du Pétrus Borel avec, très supérieures, l'âme par instant du Lycanthrope qui fut, n'est-ce pas? en son temps, une manière rudimentaire de Poète Maudit. Et, à mon sens, simple et de quelle allure ! cordiale et — c'est le cas de le dire après qu'on a lu, relu et relu ces quelques pages — combien rafraîchissant et joli, mais joli comme ça, bon et encourageant, Y Agrément Inattendu, écrit en ce beau style d'une surnaturelle clarté, entraînant, swccping, car ce diable, ce bon diable de Villiers (puisque l'ange, l'ange non déchu, prend parfois aussi toutes les formes) me force à parler anglais faute de mieux parler. Et tout le reste, sans plus de choix ! décidément.

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