‹ Œuvres, précédées d'une notice sur sa vieChapitre 27 sur 34 · PRÉCIS J)E l'histoire · texte numérisé non relu

PRÉCIS J)E l'histoire

ordres pour délibérer en commun : ils ne s'écartèrent plus de cette conduite. En effet, à quoi aurait servi au tiers-état d'obtenir la moitié des suffrages aux états-généraux , si , par la séparation en trois chambres , il n'en avait réellement que le tiers ? Le lendemain les deux premiers ordres se rassemblèrent chacun dans des chambres séparées , et ceux des communes se rendirent à la salle nationale. Ils y attendirent inutilement ceux du clergé et de la noblesse ; et , ne se regardant que comme des députés présumés, dont les pouvoirs n'étaient pas encore vérifiés , ils ne s'occupèrent que de l'ordre de leur assemblée , sans se permettre aucune délibération. Dans les deux autres chambres on commença à s'occuper de la vérification des pouvoirs, chacun dans son ordre. C'était annoncer tacitement que l'on ne se réunirait point avec les députés du tiers-état.

Ainsi la dispute à laquelle on s'était préparé sur le vote par ordres ou par têtes s'engagea d'abord sur la vérification des pouvoirs en commun. Les députés du peuple disaient que , lors même que les ordres devraient délibérer séparément, ce que les communes ne pensaient pas, les pouvoirs devraient être vérifiés en commun ; et que , chaque ordre devant délibérer sur les propositions générales , il convenait à chacun de savoir si les députés des autres étaient légalement nommés. Le roi aurait pu exiger, dès les commencements, que les députés vérifiassent leurs pouvoirs en sa présence ; cette dispute n'aurait pas eu lieu. On l'a reprochée à la

cour comme une faute ; mais la querelle aurait commencé sur la question de la séparation des chambres , et elle se serait terminée de même par la victoire du tiers-état , qui ne pouvait jamais entendre à n'avoir qu'un tiers des suffrages. Cependant ceux des communes invitèrent plusieurs fois les autres ordres à se réunir dans la salle nationale pour y procéder ensemble à la vérification commune. La noblesse, sans s'embarrasser de leurs observations , et se livrant à la hauteur de son caractère, continua de vérifier ses pouvoirs dans sa chambre. Mais ceux du clergé suspendirent cette opération; et, quoique la noblesse signifiât le i3 mai , aux députés des communes , qu'elle se déclarait légalement constituée, ceux-ci n'en tinrent aucun compte, et ne s'écartèrent pas de leur système d'inertie. Cependant le clergé , divisé dans ses opinions , et couvrant ses prétentions de l'amour de la paix , qui devrait en effet être son caractère, proposa aux autres ordres de nommer des commissaires conciliateurs qui pussent rapprocher les esprits. La noblesse y ayant consenti , les communes y accédèrent à leur tour. Elles crurent que la modération convenait à leur bon droit, et que, prolongeant ainsi , par la faute des deux autres ordres, une inaction qui nuisait au bien général, elles seraient fortifiées bientôt de toute la puissance de l'opinion publique. Elles ne se trompèrent pas. Les conférences qui eurent lieu chez le garde des sceaux , en présence des ministres du joi , ne servirent qu'à prouver que les deux ordres

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privilégiés prétendaient faire toujours des castes séparées du peuple. T.e roi fît proposer aux trois ordres un plan de conciliation qui , dans le fond , ne convenait secrètement à personne : mais la noblesse, en feignant d'y accéder, se référa à tous ses arrêtés, et conserva toutes ses prétentions. Elle mit ainsi les mauvais procédés de son coté, et les communes n'eurent autre chose à faire qu'à rejeter sur la noblesse tous les inconvénients du refus.

Cependant les séances des communes et les conférences de leurs commissaires occupaient toute la France. On commençait à s'impatienter de ces longueurs. Les communes présentèrent un mémoire au roi pour lui exposer les motifs qui les obligeaient à se mettre en activité ; elles envoyèrent ime dernière députation aux deux autres ordres pour les inviter à se réunir dans la salle nationale, afin d'y vérifier lés pouvoirs en commun , leur annonçant que l'appel des bailliages se ferait le jour même. Les communes y j)rocédèrent en effet; et il est digne de remarque que trois curés du Poitou , persuadés que les pouvoirs devaient être vérifiés en commun , vinrent apporter les leurs. Tous ceux des députés des communes furent vérifiés; et le moment arriva où elles devaient se constituer en assemblée active.

La coalition des deux premiers ordres avec la cour était connue. On avait annoncé que les com munes, se regardant avec raison comme la trèsgrande majorité de la nation, se constitueraient en assemblée nationale ; et les minisires regardaient

cette démarche comme une folie que le roi ne devait pas souffrir. Les plus hardis des communes, en pensant que les représentants du peuple étaient vraiment les représentants de la nation , mais sachant aussi quels assauts ils auraient à supporter, cherchaient un mot qui conservât l'idée sans effaroucher la cour. Ils ignoraient si la nation était assez avancée pour la soutenir de toute la puissance de sa volonté ; ils craignaient pour elle-même des suites que pourrait avoir une démarche qui allait exciter de la part des autorités les mesures les plus violentes. Mais une longue discussion s'étant ouverte, il en sortit de si grandes lumières et une si grande énergie, que les députés se réunirent presque tous à une même opinion. Ce fut le 17 juin 1789, au milieu d'inie afflueiice immense de spectateurs de Paris et de la cour , que les députés des communes se constituèrent en assemblée nationale. J^a salle retentit des cris de vii^e le roi et Rassemblée nationale. Mais, lorsque les représentants du peuple se levèrent en silence pour prêter le serment de remplir avec zèle et fidélité les fonctions dont ils étaient chargés, rattendrissement et l'enthousiasme s'eii)parèrent de tous les esprits. Chacun sentit que la nation était remontée à sa véritable hauteur. Plusieurs citoyens coururent porter ces nouvelles à la capitale, tandis que l'assemblée nationale , consacrant au bien public h.'s premiers exercices de son pouvoir, décrétait que les impots, quoique non consentis par la nation , continueraient d'être perçus ; qu'un de ses j>remiers travaux serait de cou-

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solider la dette publique, et qu'il serait nommé un comité pour s'occuper des moyens de remédier à la disette qui affligeait le royaume. Ainsi finit cette mémorable journée, qui rendit à la nation française les droits qui appartiennent aux hommes réunis en société. La cour et les ordres privilégiés en frémirent; et sur cet horizon nébuleux , d'où partit si souvent la foudre , on vit bientôt se former de sinistres orages.

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