CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME
Pbéfacb.
VIE (le don Barthélemi de Las Casas.
Page», j
Premier Mémoire de Las Casas, contenant la Eelation des cruautés commises par les Espagnols conquérons de l'Amérique. I
Notes de M. LIorcnte. 117
Nécrologe des conquérans derAmcrique, par M. Llorente. i34
SECOiND Mémoire de Las Casas: Moyens d' arrêter la destruction des liabitans des Indes Occidentales. — EJfet désastreux de l'esclavage. iG5
Sdpplémekt à ce Mémoire , par M. Llorente. 203
Troisième Mémoire de Las Casas : Trente propositions , contenant l'exposé de la doctrine du livre intitulé le Co^FESSIOK^AL. 287
Observatioks de M. LIorcnte sur la doctrine des trente propositions de révêqiie de Chiapa. 3ii
Quatrième Mémoire. — DISCUSSION entre l'évéqiic Las Casas et le docteur Sc|Hilvcda î«r/eî c^roj/5 du roi d'Espagne à la conquête de l'Amérique ; soutenue devant le conseil suprême des Indes. 333
PRÉFACE DE M. LLOREî^TE.
Xjes écrits du vénérable évéqus de Cliiapa , don Barthélenii de Las Casas, ont été fort estimés après sa mort; mais ils doivent l'être plus particulièrement à une époque oii les lumières de la critique font mieux apercevoir le caractère de raison et d'équité que ce vertueux Espagnol opposa aux excès des conquéi-ans de l'Amérique pendant leur invasion , et surtout après leur conquête.
Les motifs sur lesquels Las Casas fondait ses l'éclama— tions en faveur de la liberté individuelle des Indiens peuvent s'appliquer à d'autres situations politiques plus ou moins analogues aux circonstances oli les peuples se trouvaient lorsqu'il entreprit de les défendre.
Plus de trois siècles se sont écoulés depuis que les Européens occupent l'Amérique : ils y ont succédé au droit des anciens habitans, comme nous voyons, dans l'histoire de l'Espagne , les Phéniciens, les Grecs , les Celtibériens , les Ibériens, les Celtes, les Carthaginois, les Romains, les Goths et les Espagnols succéder à celui des peuples aborigènes de cette péninsule.
Des révolutions semblables à celles de l'Espagne sont arrivées dans toutes les parties du monde , et l'Amérique a eu les siennes , quoiqu'on ne connaisse que les nations qui la peuplaient au quinzième siècle , et celles qui y sont arrivées pour prendre leur place.
Les droits des Indiens de l'Amérique sont périmés , et l'injustice qui a accompagné l'établissement des Espagnols dans leur pays a disparu devant le droit des gens, après un laps de plus de trois siècles , et par l'impossibilité de rétablir les choses dans l'état oii elles étaient avant l'usurpation.
En elîet , il est des circonstances ou le retour moral a
l'ancien ordre ne peut avoir Heu , lor» même qu'on voudrait faire aux parties soutirantes la réparation la plus complote des torts qu'elles ont reçus.
Que deviendrait le genre humain s'il était permis de mettre en question les droits des peuples qui habitent la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne, sous prétexte que ces pays étaient anciennement occupés par les Gaulois, les Celtibériens, les Bretons, les Cimbrcs et les Sicanicns? Comment prouver que tel peuple fut le premier occupant de tel territoire, pour désigner ensuite comme des usurpateurs ceux qui vinrent plus tard s'y établir en corps de nation? Si ces points d'histoire pouvaient être éclaircis et jugés, il s'ensuivrait que l'état politique d'aucun peuple ne serait légitime.
Il est au contraire incontestable que , quoique cette occupation soit injuste en elle-même , la loi suprême du bien général commande de la respecter comme fondée sur le droit lorsqu'elle est si ancienne qu'elle ne pourrait cesser sans des guerres sanglantes et des convulsions politiques , dont les effets sont toujours désastreux, souvent même irréparables, et les avantages incertains, ou trop chèrement payés.
Cette possession des droits des Indiens du quinzième siècle par les habitans actuels du pays , venus d'Europe , est une des circonstances qui feront toujours estimer les ouvrages de Las Casas ; car il est aujourd'hui sans conséquence que ceux qu'il qualifie de tyrans fussent des Européens , puisque leurs descendans ont acquis le titre que don Barthélemi faisait valoir en faveur des indigènes.
Quelques imperfections des écrits de Las Casas auraient pu les rendre moins iniéressans ; j'ai tâché de les faire disparaître, au moins en paitie , par la manière dont j^ai disposé les matériaux de cette édition: j'espère que le lecteur m'en saura gré , et que sous celte forme ils lui paraîtront plus utiles et plus agréables.
La critique a fait remarquer plusieurs défauts dans le style de don Barthélemi : il est lourd , scolastique , chargé de périodes languissantes , de répétitions qui fatieuent et le rendent insupportable , la délicatesse de notre eoùt ne pouvant s'accommoder de phrases qui occupent des pa^es entières, dont il est difficile de saisir le sens et de trouver la fin et les dépendances.
J'ai cru devoir supprimer les répétitions inutiles ; diviser les périodes en propositions d'une moindre étendue, mais en exprimant littéralement les mêmes choses , de manière que, sans altérer le sens de l'auteur , son style prît un caractère et des formes plus modernes.
Je conviens néanmoins que ces améliorations seront peu remarquées dans le travail que je publie, parce que la plupart des lecteurs sont mal placés pour voir le point d'oii je suis parti , et pour en faire la comparaison avec la manière de l'auteur. Je m'en rapporte à cet égard au jw^ement des critiques qui sont en état de comparer les deux langues.
J'ose espérer que cette nouvelle traduction sera accueillie en France avec intérêt, si on la compare à celle qu'un anonyme fit imprimer en 1642 , sous format în-12 , chez Jean Caflin et François Plaignard : je ne crains pas d'en porter ce jugement, quoique cet ouvrage du dix-septième siècle soit devenu rare ; on y trouve seulement la Relation des cruautés , etc. , un abrégé des Remèdes , et quelques prologues de Las Casas. L'édition que je publie contient plusieurs autres mémoires inédits.
Le second défaut des œuvres de Las Casas, et qui en rendrait la lecture insipide et fatigante, c'est: cette longue suite de passages tii'és de l'Ecriture-Sainte et de difterens auteurs latins, qui coupent le texte à tout moment, suivant l'usage des écrivains de son siècle. Lezèle ardent dontil était animé pour la liberté des Indiens lui faisait un devoir de multiplier les preuves de ses argumens , et comme sa vaste érudition lui en fournissait nii grand nombre, peu lui importait
d'eanujer se* lecteurs, pourvu qu'il parviut à eonvaincre
les juges.
J'ai dd prévenir l'effet inévitable de ce mode de discussion ; car ce ne sont plus les ministres du roi d'Espagne qui doivent lire les écrits de Las Casas, mais les personnes qui les considèrent comme un monument historique , propre à éclairer leur jugement dans des circonstances semblables à celles qui les ont fait publier. Tel est en effet le fruit qu'il faut tirer de l'histoire.
D'après cette considération , j'ai supprimé les passages latins qui n'étaient pas indispensables pour faire sentir la raison et la force des syllogismes que l'auteur fait valoir pour la défense des Indiens.
Le troisième défaut des écrits de don Bartbélemi c est d'offrir des paragraphes d'une longueur excessive et sans divisions. En effet, on n'est satisfait en lisant l'histoire que lorsque des points de repos viennent couper le texte à des distances sagement réglées, et permettre de reprendre haleine • cet ordre est aussi nécessaire à l'œil qu'à 1 esprit ; et si l'écrivain v manque , il cesse bientôt d'intéresser.
J'ai donc employé ce moyen autant que la différence des propositions semblait le demander; mais quoique ce travail ne soitpoint étranger au fond des choses , je dois avertir qu'il appartient encore plus à la typographie, puisque le lecteur se pénètre mieux de la doctrine d'un livre lorsqu .1 suit la marche de l'écrivain avec plaisir, ou au moms sans fatigue et sans dégoût. ^
Enfin le motif de tous les changemens que ]e Viens d indiquer en commandait un autre à l'égard du Traité sur la liberté de ceux des Indiens qui se trouvaient dans la condition d'esclaves lorsque ce système fut déjendu pourlasuitc. LasCasasy établissait une conclusion appuyée sur des preuves ; mais il y ajouta plus tard trois corollaires en latin sous forme de syllogismes : cette addition, mutile pour les lecteurs qm ne savent pas la langue latine, nest pas moins insipide pour ceux quila connaissent, ladéhcatessr
de noire goût ne permettant pas de s'exprimer comme le dialecticien d'une époqvie où l'argumentation tirait du péripatétisme ses principales ressources.
J'ai épargné au lecteur l'ennui que cette partie des œuvres de Las Casas aurait pu lui causer, en présentant le fond des propositions et des preuves de l'ouvrage sous une forme de discours propre à rendre clairement ses idées , parla méthode que les savans de nos jours ont adoptée pour leur propre usage.
Outre les quatre espèces de modifications dont je viens de parler, j'ai cru que la critique de notre temps en exigeait quelques autres, autant pour la perfection de l'ouvrage que pour l'intérêt du public, et je n'ai rien négligé pour remplir mon devoir.
Dans la Relation des cruautés, etc., on ne trouvepas les noms de ceux qui les commirent. Un caractère aussi noble que Las Casas avait senti qu'il suffisait de dénoncer les faits sans appeler la vengeance sur la tête des coupables, quoiqu'il n'y eût personne à IMadrid ni à la cour qui ne les connût, à cause du haut intérêt qu'excitaient alors les événemens de la conquête. Cette omission était une véritable lacune qu'il était important de remplir depuis que la mort de ces tyrans a permis à l'histoire de les citer à son tribunal.
C'est ce qui m'a engagé à ajouter à la fin de la narration dix-sept notes critiques pour autant d'articles de l'auteur ; j'en ai éclairci le sujet en nommant les personnages dont il a voulu parler.
Et comme il dit plusieurs fois qu'ils ne jouirent pas longtemps du fruit de leurs crimes, je donne sous forme d'appendix la liste nécrologique de ces hommes de sang , persuadé que cette espèce de supplément donnera plus de prix à mon édition.
Dans son mémoire des Bewèdes contre le dépeuplement des Indes Las Casas professa devant Charles V une doctrine incontestable ; mais, afin qu'elle soit mieux comprise,
il m'a paru nécessaire d'y ajouter une espèce de sommaire ou notice chronologique des différentes mesures que le ministère espagnol voulut appliquer jusqu'en 1672 au gouvernement des Indiens : je suis persuadé que le lecteur en tireraleplus grand avantage pour la connaissance de cette partie de l'histoire.
La matière des trente propositions donna lieu à Las Casas de professer sur le jjouvoir des papes, à l'égard de l'autorité temporelle , des sentimens qui passaient de son temps pour incontestables , mais dontla fausseté est aujourd'hui bien reconnue.
Afin de prémunir le lecteur contre ces faux principes , î'ai mis à la suite de ce traité uu discours dans lequel j'ai tâché d'établir la vérité sur cette n.atière , et de prouver combien le siècle de Las Casas s'en était éloigné.
J'ai ajouté à l'édition de Séville un Traité des limites du pouvoir souverain d'un roi, que Las Casas composa en latin. Comme il était presque entièrement inconnu, il a été inséré dans une collection de plusieurs ouvrages sur cette matière, publiés par différens auteurs ; elle a paru àFrancfort-sur-le-Mein en 1701 , sous format gros in-folio, avec le titre de Jus domaniale. On en trouvera ici la traduction, dépouillée des formes scolastiques qui le déparent comme les autres écrits de l'auteur.
La vie d'un homme aussi célèbre que Las Casas ne pouvait manquer d'intéresser toutes les classes des lecteurs , surtout si l'on considère l'énergie avec laquelle il entreprit de défendre la sainte cause de la liberté, les voyages nombreux et difficiles qu'il exécuta, et les périls de toute espèce, celui même de perdre la vie , auxquels il fut si souvent exposé.
11 m'a donc paru convenable , pour rendre la collection de ses œuvres plus intéressante, de la faire précéder de la vie de ce héros de la charité, et d'une notice sur ses voyages , ses écrits et ses qualités les plus remarquables, ce tableau devant naturellement donner un nouveau poids aux vérité?