‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 16 sur 65 · PROPOSITION · texte numérisé non relu

PROPOSITION

Seigneur, le huitième moyen que je propose

est à lui seul plus important que tous les autres ensemble , attendu que , si Votre Majesté ordonne qu'il soit exécuté comme il convient , elle conservera le pays et la population des Indes : dans le cas conlraire , Votre Majesté perdra l'un et l'autre , ou ne possédera qu'un grand désert dans le Nouveaublonde.

il consiste en ce que Votre Majesté fasse décréter par l'assemblée des cortès i^^énéraux de son royaume que tous les Indiens soumis présentement à sa puissance, et ceux qui le seront plus tard, soient libres, et sujets seulement de la couronne , sans jamais être séparés du domaine royal par Votre Majesté ou par aucun de ses successeurs , ni donnés à personne à titre de commanderie , de dépôt ,« de fief, de vasselage , ou sous toute autre qualification , quelque rares et importans que soient les services rendus à votre couronne par les sujets à qui on voudra affecter de semblables dotations, et quelque extraordmaire que puisse être aussi la pénurie du trésor roval , ou la nature soit des motifs , soit des prétextes qu'on pourra faire valoir. Il n'importe pas moins que Votre Majesté s'engage par un serment solennel , pour elle et pour ses successeurs , au maintien de cette loi , et à ne jamais la révoquer ni permettre qu'elle soll abolie , mais à déclarer au conlraire, par une clause particulière de son testament , que telle est son intention , que ses descendans devront s'y conformer, et en garantir l'exécution comme Votre Majesté l'aura fait elleiuème.

( i67 ) Celle mesure est d'une absolue nécessité, par K-s vingt motifs que je vais exposer.

PiiEMlER ÎVIUTIK

Il est fondé sur ce que les Indes étaient un pays . habité par des idolâtres , qui ignoraient l'exislence de ia religion chrétienne; et lorsque les rois catholiques, aïeuls de Votre Majeslé, demandèrent au pape qu'il approuvât la conquête et la possession de ces terres , ils citèrent les avantages spirituels que devaient procurer à la religion catholique la prédication de l'Evangile et la conversion des Indiens, dont le salut tournerait à la plus grande gloire de la religion. D'après ces motifs , le souverain pontife permit la conquête , et la confia à l'habileté , a la puissance et au zèle religieux des rois de Castille, sans déléguer à aucune autre personne le soin de la prédication de l'Evangile, la conversion des Indiens , leur instruction, et le ministère qui devait leur inspirer le goût des mœurs pures et la pratique des vertus chrétiennes.

De là résulte la conséquence que les rois de Castille ne peuvent pas se dispenser d'accomplir directement et immédiatement des promesses acceptées par le pape en faveur de la religion , pour le salut éternel d'un si grand nombre d'âmes ,' autrement ils manqueraient à leur devoir en confiant les personnes des Indiens aux soins de seigneurs particuliers, n'importe à quel titre , lors même qu'il> leur imposeraient l'obligation de leur prêcher l'Evan-

( iCii )

gile , de leur apprendre les vérités du cathéchisme et d'en faire des hommes religieux , puisque Leurs Majestés n'ont pas le droit de se mettre au-dessus d une loi qui leur prescrit des devoirs inhérens au caractère de la souveraineté.

Ceci n'est pas moins vrai dans le cas où le souverain délègue à un seigneur quelque partie de la juridiction royale haute ou ordinaire , avec le pouvoir de juger les causes et de punir les crimes , que lorsqu'il se réserve tout l'exercice de la puissance en ne concédant que la commanderie, l'usufruit et le service personnel d'un Indien , puisque dans l'une et l'autre circonstance les rois négligent de remplir directement la commission déléguée par le pape de veiller à ce que les idolâtres soient convertis, calhéchisés, et accoutumés à la pratique de la morale religieuse.

Celte commission n'est point susceptible par sa nature d'être confiée, aux termes mêmes d'une décrétale qui dit que le choix est censé tomber directement sur l'industrie personnelle du sujet , toutes les fois qu'on peut le présumer ainsi diaprés la gravité de l'affaire ou la dii^nilé éminente du déléijué. Or ces deux circonstances se réunissent dans l'objet dont il est ici question : d'abord son importance ne peut être contestée, puisqu'il s'agit du salut éternel des Indiens ; et quant à la noblesse du délégué , c'est celle du trône lui-même. 11 s'ensuit donc que le monarque ne peut transporter à aucun particulier le soin de convertir les Indiens.

L'objet qu'on se propose prouve encore cette vé-

( ^69) rite , puisque la conversion de ces peuples , comme loutce qui doit l'accompagner , commande la plus grande douceur et les trailemens les plus doux. Or l'autorité royale sera fidèle à ce système , parce qu'elle ne peut avoir aucun intérêt à se conduire autrement , au lieu que le seigneur délégué , qui veut tirer le plus grand parti de la personne de l'Indien pour ses avantages pécuniaires , le charge des travaux les plus pénibles , l'accable de coups , et finit par l'abandonner, ou du moins par négliger son instruction chrétienne et sa bonne conduite religieuse , parce que tout cela ne rapporte rien à sa cupidité. Un autre caractère distingue les commissions qui ne peuvent être déléguées ; c'est d'y trouver des clauses analogues à celles-ci : nous sommes pleins de confiance dans votre fj'i , clans votre prudence et dans votre vertu. Or nous enlisons une semblable dans la bulle du pape relative à l'atlaire du gouvernement des Indiens; il y est dit: a Instruit qu'en votre » qualité de rois et de princes véritablement calho- » liques , et après avoir donné dans presque toutes les )) parties du monde des preuves éclatantes de vos seny> timens religieux , dont nous sommes parfaitement » convaincu , non seulement vous désirez 1 exalta- » tion de la sainte foi catholique et l'établissement » de la religion chrétienne , mais que vous y avez )) encore employé toute votre puissance avec un » cœur sincère et un soin particulier , comme le w prouve la conquête du royaume de Grenade , que » vous avez arraché à la tyrannie des Sarrasins avec » tant de gloire pour le nom de Dieu y nous nous.

( no ) » portons avec auiant de justice que de satisfaction )) à vous accorder ce que vous sollicitez , afin que )) vous puissiez continuer avec un zèle de plus en » plus ardent l'exécution du dessein que vous avez » conçu, et que le Dieu immortel daignera approu- » ver et avoir pour agréable (i). »

On peut en dire autant de toutes les commissions qui imposent certains devoirs au délégué , tels que ceux qui sont désignés dans deux articles de la même bulle ; ici le pape disait : « Nous vous exhortons » particulièrement , par la promesse que vous fîtes » en recevant les eaux du baptême , d'obéir aux » préceptes apostoliques , et nous vous engageons )) surtout , par les entrailles de miséricorde de notre )) seigneur Jésus-Christ, lorsque vous aurez entre - )) pris sérieusement et avec un véritable zèle pour la » foi catholique cette sainte expédition , à vous ef- )) forcer de faire recevoir la religion chrétienne par :» tous les peuples qui habitent ces îles et ces terres , » sans jamais vous laisser décourager par les dan- )) gers et par les peines , mais soutenus au contraire

(i) Cognoscentes vos tanquam veros catholicos regcs et principes (quales semper fuisse noviitius et à vobis praeclare gesta toti pœnc orbi notissima demonstrant) necdnm id exorare ut fides catholica exaltetur , et religio christiana aniplictur , sed omni conatii studio et diligentia efficere, ac omnem animum vestruni, omnesque conatus ad hoc jaradudum dedicasse, quemadmodiira recupeiatio regni Gianatae a tyrannide Sarracenorum hodiernis temporibus cum tanta divini nominis gloria facta testatur , .... digne ducimur non immerito , et debemus illa vobis etiam sponte et favorabiliter concedere perque hniusroodi sancta et laudabile atque immortali Deo acceptum propositum in die? feiTentiori animo prosequi. Vaieatis —

( 171 ) )) jjar la ferme espérance que Dieu daignera cou- » ronner un jour votre ouvrage et vos efforts (i). »

Dans un second article de la même bulle , les paroles du souverain pontife offrent le même sens et la même conséquence : c( En outre, nous vous or- » donnons , dit-il , en vertu de la sainte obéissance » qui nous est due, de pourvoir à ce qu^il soit » envoyé dans les terres fermes et dans les îles en » question des sujets d'une vertu reconnue , crai- » gnant Dieu , sages , éclairés , en état d'instruire )) lesbabitans dans la foi catholique , et de leur ins- » pirer le goût des bonnes mœurs ; et nous vous » rappelons le devoir d'y travailler avec tout le soin ^i possible, comme vous nous l'avez promis, etcomme » nousl attendons avec confiance de voire éminente » dévotion et de votre royale magnanimité (2). >)

Il résulte évidemment de ces deux clauses que les

(1) Horlamiir vos quamplurimum pcr sacri lavacri susceptionem qua mandatis apostolicis obligati estis , et per visccia inisericordiœ domini nostri Jesu-Christi attente requirimus ut, curn expeditionem hujusmodi omnino jiroscqui et assiimcre prouamenle orthodoxie fidci zelo intendatis, populos in hujusmodi insulis et terris degentes ad christianarn leligionem suscipiendam inducerc velitis et debeatis ; nec pericula nec labores ullo unquam temporc vos deterreant , firma spe fiduciaque conceptis quod Deus opus et conatus vestros féliciter prosequatur.

(u) Et insuper mandamus vobis in Airtute sanctœ obcdientirc (sicut etiain polliciminl et non dubitamus pro vestra niasiiua devotione et rcgia magnanimitatc vos esse facturos) ad terras firmas et insulas prœdictas , viros probos , Dcum timentes , doctos , peritos , expertes ad instruendum incolas et liabitatores prœfatos in fide «alholica et bonis moribus inibuendum destinare debeatis , onineiu «îeJiitam diliuentiam iu pricmissis adUibenles.

( I70 rois d^Espagiie vos aïeux promifenl au pape de s'occuper personnellement de la conversion et de l'instruction des Indiens ; que le souverain pontife accepta leur promesse , lui donna le caractère d'un contrat , et voulut par un ordre spécial qu'elle fiil scrupuleusement accomplie. Ceci n'aurait pas eu lieu si l'intention du pape et des souverains de l'Espagne avait été de laisser le soin de cette mission à des seigneurs particuliers , puisqu'au lieu de la remplir avec l'empressement nécessaire ils n'auraient fait par là qu'abandonner l'instruction et le salut des Indiens , comme l'expérience l'a prouvé plus tard.

La sérénissime et bienheureuse reine dona Isabelle, la très digne aïeule de Votre Majesté , avait bien reconnu celte vérité : jamais elle ne voulut permettre que les Indiens eussent d'autres seigneurs qu'ellemême et son époux le roi Ferdinand , et il est bon de faire connaître à Voire Majesté ce qui se passaà ce sujet dans celte capitale en i49g. Christophe Colomb, qui découvrit l'Amérique et fut le premier amiral des Indes , fît présent à chacun des Espagnols qui avaient servi dans cette expédition d'un Indien pour son service particulier. Je fus un de ceux à qui celte faveur fut accordée. Nous arrivâmes dans la capitale avec nos esclaves : la reine, qui en fut informée , témoigna beaucoup de mécontentement , en disant que ni l'amiral ni aucun de nous n'avait le droit de disposer de ces Indiens , qui ne pouvaient être sujets que de la couronne. On eut beaucoup de peine à apaiser Son Altesse , el elle fit aussitôt

( ^75) publier dans Grenade une ordonnance qui obligeait tous ceux qui avaient amené des Indiens à les renvoyer dans les Indes : cet ordre fut exécuté en 1 5oo, lorsque Francisco Bobadilla partit pour aller »ouverner le Nouveau ~ Monde. Je garantis à Votre Majesté la vérité de cette histoire.

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