HUITIÈME MOT
La loi naturelle et la loi divine, celle que l'homme a faite ou que l'Eglise a établie , défendent également d'imposer à personne deux charges à la fois , c'e^ à dire deux services, soit personnels, soit réels. Or toutes ces lois sont violées lorsque l'on dorme les Indiens aux Espagnols à titre de fief, de seigneurie, de dépôt et de commanderie, puisqu'alors ces malheureux sont dépendans de quatre maîtres, à qui ils sont obligés de payer tribut, lors même qu'ils ont à pourvoir aux besoins de leurs familles.
Le roi est le premier seigneur de l'Indien , qui lui doit le tribut imposé par la loi. Comme c'est .son maître qiu lacquillc pour lui , celui-là ne né-
glige rien pour s'en dédoramager, et il y parvient sans nuire à ses propres iulérêls, quoique ce soit en augmentant la tâche journalière de l'Indien son esclave.
Le second seigneur de l'Indien c'est son maître , qui est ou commandeur , ou propriétaire , ou possesseur de sa personne à quelque autre titre ; et , quoique la loi ait fixé le tribut qu'il doit acquitter , on ne lient aucun compte de cette disposition , et le despote exige ce qu'il veut et de la manière qu'il lui plaît, en sorte qu'on le voit quelquefois se faire donner vingt fois ce tribut de l'Indien , qui n'ose se plaindre au juge , parce qu'il est rare qu'on lui rende justice : lorsqu'il l'obtient, le maître ne manque pas d'éluder la décision, soit directement, soit indirectement. Aussi cette servitude paraît-elle plus insupportable que celle que le démon pourrait exercer lui-même ; car enfin tout le monde sait qu'il n'y a que de la tyrannie à attendre de Satan , au lieu que la raison naturelle nous permet d'attendre autre chose de la part des hommes, parce qu'il n'est pas dans leur nature d être ennemis les mis des autres , comme il est dans celle du démon de haïr le genre humain.
L'Indien a pour troisième maître l'homme chargé de le surveiller , ordinairenient connu sous le nom de dépositaire ou de rpcevpur des rentes. Plus redoutable s'il est possible que le précédent , il le frappe de verges à volonté lorsqu'il ne travaille pas assez ou delà manière qu'il veut, l'accable de coups de Ijâton , répand sur ses membres du lard fondu , A iole ses filles et sa femme suivant son caprice,
s'empare de ses profils pour les garder ou les donner à son maîlre, suivant les circonstances ; et si l'Indien fait mine de s'en plaindre , le tyran subalterne porte l'effroi dans son âme en le menaçant de Taccuser d'avoir adoré les idoles, lî n'en faiit pas davantage pour que l'Indien se condamne à la résignation la plus entière , et souffre des cruautés qu'il serait ditïicile d'exprimer.
Le cacique est le quatrième maître des Indiens ; c'est celui qu'ils redoutent le moins, parce qu'étant né au milieu d'eux son régime est moins dur : il faut cependant qu'ils pourvoient à sa subsistance , parce que les revenus d'un cacique consistent aujourd'hui, comme avant la conquête, dans le tribut personnel que chaque habitant lui paie ; ils n'ont pas le droit de s'en dispenser , car les caciques ont euxmêmes des sommes à acquitter , et ils ne le peuvent qu'avecle secours de leurs sujets. Ces seigneurs sont même quelquefois les agens des autres maîtres pour leur plaire , et ce motif les porte à user aussi d'une ceriaine sévérité à l'égard des malheureux esclaves. Quant aux Indiens qui ne sont ni vassaux m sujets d'aucun seigneur particulier , ils ne reconnaissent d'autre autorité que celle du roi et de leur cacique. Celle du roi n'est pas incommode , parce qu'en acquittant le tribut qu'ils lui doivent ils jouissent delà même indépendance que les Espagnols : on peut en dire autant de celle du cacique, laquelle ne s'applique qu'au gouvernement particulier de la communauté des Indiens , et il n'y a aucune raison de lui payer tribut , puisqu'ils ne le doivent qu'au roi.
A l'égard des Indiens qui dépendent , n'importe à quel litre , des Espagnols , on pourrait leur trouver un cinquième maître ; c'est le nègre que le seigneur place aupiès d'eux pour les forcer au travail: il les traite avec la plus affreuse cruauté, et les privé de ce qu'ils ont suivant son caprice, en sorte que tant d'exemples de "barbarie font croire qu'il est permis à tout le monde d'être le bourreau du malheureux Indien. La crainte l'empéclie de se plaindre , et s'il osait le faire il ne serait point écouté. Est-il possible d'imaginer une situation plus déplorable ?
- L'Evangile et les saintes Ecritures commandent de traiter charitablement même les esclaves. V. M. pourrait-elle croire qu'elle remplit ce saint devoir en laissant les Indiens chargés de tant de tributs et sous une domination aussi insupportable , lorsquil est si facile de nicltre un terme à ces deux fléaux ! iXon , Seigneur, et V. M. est dans l'obligation de les retenir sous sa protection immédiate, afin que toute justice leur soit k ndue connue à ses" autres sujets ; or c'est agir en sens contraire que de manquer aux promesses qui furent faites au pape pour 1 obtention des bulles , ainsi qu'aux obligations qui y furent imposées aux rois de Castille.