‹ Œuvres. Précédées de sa vie, et accompagnées de notes historiques, additions, développmentsChapitre 62 sur 65 · DIXIÈME RÉPLIQUE · texte numérisé non relu

DIXIÈME RÉPLIQUE

Le docteur Sépulvéda s'efforce de prouver qu'au pape appartient le droit d'exercer une contrainte corporelle contre ceux qui refusent d'entendre l'Evangile , parce que si Dieu lui a imposé l'obligation de le faire annoncer , il est indispensable , suivant lui , qu'il lui ait accordé les moyens de rendre les Indiens attentifs à la prédication. Mais le docteur raisonne ici fort mal ; premièrement , parce qu'il fait violence au principe , le droit de parler ne supposant pas celui de forcer les hommes à entendre ; secondement , parce qu'en supposant même que l'un fût une conséquence de l'autre , il n'est pas prouvé que l'emploi des moyens coactifs pût être arbitraire , et consister surtout dans la guerre contre un peuole innocent sur lequel les agresseurs pourraient commettre une foule d'attentats et de péchés abominables. Comment oserait - on prétendre concilier l'idée que ces mesures sont permises avec l'exemple et la doctrine de Jésus-Christ et de ses apôtres ? Le Sauveur des hommes ne nous a-t-il pas dit que nous devions l'imiter ? Saint Paul recommande aux Ephésiens de se rendre semblables à Dieu par la charité, comme ses enfans bicn-aimés '• imitez-moi, écrit-il aux Philippiens , et suivez F exemple de ceux qui m'imitent. Saint Grégoire disait que les actions de Jésus-Christ sont une; leçon pour nous , et saint Augustin que ces exemples sont les préceptes que nous devons suivre. Il me serait impossible de cou-

cilier celle doctrine avec celle du docteur Sépulvéda.

OIVZIÈME RÉPLIQUE.

Le docteur pre'tend que plus de vingt mille victimes étaient immolées tous les ans dans la Nouvelle- Espagne ; mais il n'a pu établir cette grande imposture que sur le témoignage des brigands qui, pour donner quelque apparence de justice à leur infâme conduite, viennent mentir effrontément en Espagne. Non , ce nombre ne s'est jamais élevé au-delà de cinquante, et si les sacrifices humains avaient été aussi multipliés , il n'est pas croyable que nous eussions rencontré tant d'hommes dans ce pays. Mais ce que pourront attester tous les religieux et le petit nombre de séculiers honnêtes gens qui ont assisté à la conquête , c'est que les Espagnols sacrifiaient à leur idole, c'est à dire à l'avarice, plus de victimes humaines dans l'espace d'un an que les Indiens n'en immolaient dans un siècle au dieu qu'ils croyaient être le véritable , en sorte que leurs conquérans ont détruit plus de vingt millions d'Indiens , et changé en désert une étendue de pays plus grande que toute l'Europe et une partie de l'Asie.

Le docteur s'apitoie sur le sort des enfans des Indiens qui meurent sans baptême : ne devrait-il pas gémir davantage sur les vingt millions d'adultes qui ont péri sous le fer des Espagnols , et sans doute avec la haine la plus profonde contre leurs assassins ?

Il suppose que je me rends l'apologiste de 1 ido-

( 387 ) latrie des Indiens : ce n'est là qu'une pure calomnie. Je suis certes bien éloigné de vouloir excuser devant Dieu le crime de le confondre avec les objets qui ne sont ni ne peuvent être cette majesté divine.

Mais j'ai dit et je dirai encore que tant que les Indiens , plongés dans l'ignorance , croiront que le culte qu'ils rendent aux idoles s'adresse au Dieu véritable , ce culte ne sera ni absurde ni formellement contraire à la raison naturelle ; et j'ajoute que l'usage d'offrir des victimes humaines à la divinité n'a pas été connu seulement des Espagnols , des Gaulois et des autres peuples appelés barbares par les anciens, mais encore des Romains , qui ont fini par le condamner et l'abolir.

Plutarque raconte dans ses Problèmes (i) que certains barbares prouvèrent aux Romains qu'ils avaient raison d'offrir aux dieux des victimes humaines ; et les Romains eux-mêmes, frappés des maux que leur causait Annibal , crurent qu'ils avaient irrité les dieux immortels; dans le dessein de les apaiser, ils leur sacrifièrent un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque dans le forum , au rapport de Plutarque et de Tite-Live (2). Dans une autre circonstance , se voyant en proie à une horrible famine et à d'autres grands malheurs , ils leur offrirent encore, suivant Denis d'Halicarnasse, des victimes humaines (3). La raison qu'ils en donnaient éiait la

(i) Plutarque, Problèmes, pag. 4^fi) Tite-Live, Hist. Dec. 3, Ijv. ii.

(3) Denis d'Halicarnasse , Hisf. , lir. i.

même que celle que Jules César met dans la bouclie des Espagnols et des Gaulois (i), c'est à dire la souveraineté de Dieu, à qui les hommes doivent tout , parce que toutes choses ne sont rien si on les compare à la nature de cet être, à sa puissance, et à l'intérêt qu'ils ont de se le rendre propice. Ils concluaient de là que lorsque Dieu est irrité contre les hommes à cause de leurs péchés , le seul moyen de l'apaiser était de lui en offrir en holocauste. Je conviens que c'était une erreur ; mais on ne peut nier qu'abstraction faite de leur croyance à cet égard, non seulement ils ne péchaient point contre la nature , mais qu'ils obéissaient à leurs lois , et faisaient même un acte de religion.

Sépulvéda pense que les malheurs qu'entraîne la guerre ne peuvent être imputés au prince, parce qu'il n'est responsable que des motifs qui la font entreprendre , le reste n'en étant que des conséquences accidentelles. Mais il s'en faut bien qu'on puisse admettre cette doctrine sans restriction. Saint Augustin dit que conserver la paix est un acte de la volonté, et que faire la guerre doit être l'effet d'une nécessité. Le pape Nicolas ajoutait que, si ce motif n'existe pas, les souverains ne doivent pas l'entreprendre , non seulement pendant le carême (ce qui était alors le point en discussion), mais encore dans aucune autre saison de l'année. Il s'ensuit que la responsabilité ne cesse pas de peser

(i) Ju\fts Cvsa.T , De hello Gnllico ,]\v. vi.

( 589 ) sur les rois d'Espagne pour les crimes aflreux que leurs soldais commeltcnt el font commettre en Amérique, parce qu'ils n'ont aucun motif de faire attaquer les Indiens : la guerre étant de leur part un acte volontaire, ils ne peuvent s'en dissimuler les funestes et inévitables conséquences, ce qui suffit pour donner à ces hostilités un caractère d'injustice bien évident. Le passage tiré de Gerson détruit précisément le sentiment du docteur, qui le rapporte pour prouver sa doctrine : « La guerre , dit-il , cesse seu- » lement d'être un péché mortel lorsqu'elle procure » quelque avantage à la république en éloignant de » plus grands maux qui se font alors sentir. »

Je suis loin de défendre la cause de l'idolâtrie des Indiens, comme le docteur me l'impute. Je dis seulement que tant qu'on ne leur prouvera pas qu'ils ne s'adressent dans leurs cérémonies qu'à des dieux impuissans, ils seront excusables devant les hommes. Les Indiens sont obligés de rendre un culte à Dieu : ils croient dans leur esprit d'erreur qu'une idole est Dieu, et ils regardent par conséquent comme leur devoir de religion de l'adorer. Je répèle donc que leur crime n'est pas de nature à justifier la guerre que d'autres hommes voudraient leur fltirc pour le seul péché d'ignorance, dont il n'est permis qu'à Dieu de punir ceux qui en sont coupables. ^

Je ne suis pas plus dans l'erreur lorsque j'allègue l'exemple d'Abraham. Scpulvéda dit que Dieu ne consentit point au sacrifice d'une victime humaine, et qu'il arrêta le bras qui allait frapper Isaac. Mais si Dieu le commanda , el si Abraham obéit , que

iallait-il de plus pour rendre plus complet le consentement de la divinité ? La révocation de l'ordre qui avait été donné n'en détruit pas l'existence , et puisque c'était de Dieu même qu'il émanait , il ne pouvait être injuste. Quant à la fille de Jephté, son sacrifice fut réel et consommé , et ce[)endant non seulement son père n'en fut pas puni , mais les pères de l'Eglise regardent cet Israélite comme un des premiers hommes de sa nation , et saint Paul en fait aussi l'éloge dans son Epitre aux Hébreux.

Sépulvéda tombe lui-même dans une erreur bien plus grave en citant le texte de l'Evangile d'après lequel celui qui ne croira point à la prédication de l'Evangile sera condamné. Est-ce moi qui ai dit le contraire ? Mais ceci suppose de la part de ceux qui entendent qu'ils sont convaincus des vérités évangéliques. J'ai dit et je répète que les Indiens ne sont point obligés de croire tant qu'ils ne sont pas convaincus. Suffira-t-il qu'un soldat espagnol crie à un Indien : Fais-toi chrétien , ou je te lue... ? Ce n'est pas là prêcher l'Evangile comme Jésus-Christ et les apôtres Font fait ; c'est imiter l'exemple de Mahomet , et annoncer la vérité , comme cet imposteur annonça le mensonge.

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