CHAPITRE LXXXXIV
Comment le duc de Bourgongne alla visiter les rois de France et d'Angleterre en se rendant dans son duché ; de la solemnelle réception qui lui fut faite partout ; et de son voyage en Savoye auprès du duc, son bel oncle.
En ceste ville d' Arras, tint le duc la solemnité de Noël avec toute la seigneurie que avez oje. Laquelle passée, prit congé de la duchesse sa femme et se mit en son voyage vers Bourgongne. Dont, de la part de la duchesse, le congé prendre fut piteux durement; car se fit à larmes
et à douleurs piteuses, comme de celle qui oncques depuis ne vit ce qu'elle laissa; car mourut temprement à Gand, là où elle se retira et là où estoit le lieu de sa principale résidence. Mais ne feray mention maintenant de son trespas, jusques au lieu cy-après que le cas s'y adonnera et dont la matière sera piteuse. Mais du duc son mary qui chèrement l'avoit aymée de tout temps, faut continuer son voyage. Lequel , fier et puissant et plein de haut entreprendre, s'estoit mis aux champs pour passer la Champagne et pour tirer droit à Paris, là où en traite de journées il arriva; et y fut reçu à gloire et à exultation du peuple univers, et à solemnité de processions du clergé et de tous les notables de la ville, là où hommes et femmes et enfans crièrent « Noël » à joye amiable, dont les voix le conduisirent jusques à son hostel d'Artois là où il descendi'.
Le roy pour celuy temps estoit au bois de Vincennes; sy estoit la royue. Lesquels le lendemain il alla voir et visiter, et le reçurent et bienviengnèrent de bon courage. Dont après les devises telles queduisent- entre tels princes, et que le duc s'estoit acquité en son devoir, prit congé d'eux et retourna à Paris ; duquel lieu arrière , après un peu de séjour fait, se party, et s'en alla devers le roy d'Angleterre qui tenoit son siège à Meaux en Brie. Sy le reçut le dit roy très-humainement, et s'esjoyt moult de sa Visitation-, comme raison le donnoit bien. Firent de grandes chières ensemble , et tinrent plusieurs consaux sur les affaires du royaume qui toutes gisoient sur les deux bras.
• Le duc arriva le 5 janvier 1421 (v. st.) h Paris. Tout entier à ses plaisirs, il y fit battre une nouvelle monnaie, un peu moins bonne que celles qui lavaieut précédée, « et ce fut, dit le Bou'rg'eois de Paris, tout « le bien qu'il fit à la ville de Paris qui tant l'aimoit. »
2 Liment, [décent) conviennent.
•IdH CHRONIQUE
Dont, après la termination faite, le duc arrière retourna à Paris, et de là dressa son voyage devers Bourgongne là où il avoit l'œil ; sy avoient tous les capitaines , car ne l'y avoient jamais vu leur duc, et n'avoit encore reçu son pays depuis la mort de son père. Sy y tendoit-on à luy faire une haute et joyeuse réception, avec ce que la duchesse sa mère y estoit et toutes ses sœurs, qui ne l'avoient vu depuis la mort de leur père ; par quoy à tous lez le venir au pays y estoit désiré ardemment.
Or est vray que, à celle heure que le duc emprit d'aller vers le roy anglois en son siège de Meaux, le prince d'Orange prit congé de luy , et s'en alla loger avec bon nombre de seigneurs de Bourgongne sur le pays , tirant vers Troyes , pour attendre là sa venue de Meaux. Et la cause pourquoy ce fit , estoit que il ne vouloit point soy trouver devers le roy d'Angleterre, afin de non estre requis de par luy, ni des siens de faire le serment aux Anglois, comme par avant ledit roy en avoit pressé le seigneur de Saint-Georges, qui à dur en eschappa. Sy pensoit, et sa pensée estoit vraye , que par non soy trouver en sa présence il n'auroit cause de luy faire refus, par quoy il pust avoir indignation. Sy le savoit bien le duc, et s'en passa assez légèrement, car ne l'eust voulu presser, ny constraindre d'une si grand chose contre son gré.
Ainsi doucques que le duc de Bourgongne nvoit esté devers les deux roys de France et d'Angleterre, et que ceux de Paris l'avoient honnoré et festoyé grandement, comme celuy qui estoit tout le reconfort qu'ils avoient, et le pilier droitement de leur espoir et fondement, partit de Paris redoutément à estandard desplyé et accompagné de noble et vaillante chevalerie en grand nombre, et tirèrent , droit à Troyes, Sy s'en alla par journée vers son pays de
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Boiirgongne , là où sa mère , la ducliesse douagière , ensemble ses sœurs non maryées , le reçurent en naturelle amour et le conjoyrent d'amiables paroles et festes, telles que nature doit en tel cas. Et là venu, alla par toutes les villes requises à faire son entrée , et là reçut son pays , comme prince héritier de son père défunt. Dont l'esjoyssement estoit grand partout entre le peuj^le, avec espoir d'avoir recouvert un bon protecteur ' .
Et après avoir fait ses devoirs, disposa son voyage devers Savoye, afin d'aller voir le duc d'iceluy pays, son bel oncle, qui avoit espousé sa tante, sœur au duc Jehan. Et de fait y alla. Et luy fit le duc savoyen une grande et trèshaute chière , et fit , à sa cause faire joustes et autres solemnités de festoiement, pour révérence de sa personne et bien venue, là où luy-mesme se fourra parmy, et jousta et dansa pareillement. Sy fit le jeune duc de Bourgongne qui se savoit gaillardement contenir. Et ainsi le festoiement fait et passé comme qui donnoit et démonstroit la venue estre agréable et digne d'estre prise en gré, les deux ducs, l'oncle et le neveu, tinrent aucuns particuliers consaux entre eux deux sur la pesanteur des baux et g-rans afi^aires qui chéoient et estoient jà tournés sur les bras de ce jeune prince, par la mort de son père et par la manière et condition si lamentable et perverse, dont il luy besongnoit bien, ce sembloit, avoir bon et grand conseil, ensemble secours et assistance d'amis pour pouvoir bouter outre la vengeance de son annuy, considéré encores à qui il avoit à faire et en quel titre. Lesquelles choses le duc
' Le duc Philippe réunit ù Dijon les députés du clergé et des bonnes villes de Bourg-ogne, afin qu'ils le reconussent pour duc et jurassent en môme temps dobserver lo traité de Trojes. ( Acla publ. IV, 4, page 49.)
savoyen considérant, et qui ne voiiloit, ny ne pouvoit faillir à son neveu, ny en mort, ny en vye, ains l'assister et renforcer envers tous et contre tous, luy promit et offrit libéral service et confort, tant de luy comme de ses subjets, et de porter et faire soustenir sa querelle, comme la sienne propre, outre ce toutesfois que l'alliance y avoit esté faite de viel temps par le mariage de la ducliesse de Savoye sa femme , sœur au duc Jehan occis. Et à tant prenant congé de l'un l'autre, le duc de Bourgongne retourna en son pays et y tint aucun long séjour.