‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de Lettenhove (volume 3)Chapitre 139 sur 141 · CHAPITRE CXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXI

Comment la duchesse de Eourg-ong'ne, llichellc, alla do vie ù trèspas en sa ville de Gand, et de la douleur des Gantois àroccasiou d'icelle mort.

Or est récitée la mort du roy Henry : restent encores deux autres dont il faut faire mention, car toutes advinrent vers un temps et à peu de distance. L'une syfut de, madame Miclielle de France qui s'alita à Gand, et l'autre du roy Charles VI de ce nom, qui père fut à madame Michelle. Sy est vray que ceste dame Miclielle estoit première espouse à ce duc de Bourgongne Philippe, qui cordialement l'aymoit et l'avoit aimée tousjours. Depuis, la noble dame, dès que elle s'estoit perçue de la fausse et criminelle mort du duc Jehan , laquelle on imputoit à son frère le dauphin, et dont elle doutoit que son seigneur et mary à tousjours ne la tinst à despecte et contre-cœur, certes, pleine de mérancolye, devint malade à Gand, là. où elle avoit sa résidence; et fiuahlement chut en lit, où elle paj^a son dû, envers ce mesmes temps que le roy Henry et le duc son mary se préparèrent pour le voyage de Cosne. A cause duquel voyage et que ledit duc estoit loingtain d'elle, mal luy estoit possible de venir à son dernier, car son honneur luy pendoit ailleurs ; et fut toutes-voies durement desplaisant quand on lui annonça sa mort. Mais entre tous ceux du monde qui dueil en firent , ce furent Gantois qui en fondirent en larmes ; car avoit été nourrie jeune fille avec eux, et si débonnaire et

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bénigne que oncques nulle tant ailleurs; et avec ce, sy cstoit-ce tout l'espoir de leur salut et de tout leur pays que d'elle, pour cause que fille estoit du roy de France, dont la pluspart de leur félicité pou voit despendre.

Or y avoit-il diverses murmures en Gand sur la manière de ceste mort; car disoient les aucuns, comme j'ai dit, que mérancolye du cas advenu la mena à langueur par doute qu'elle forma contre elle, que son mary dès lors en avant ne la vist à regret ; et par ainsi la mort lui pouvoit estre naturelle et consonnant au vray. Autres, eux fondant en souspeclion de parfond regard, maintenoient que ceste mort avoit esté avancée par venin , et ce, par une dame nommée Ourse', Allemande de nation, dont jamais toutes-voies ne furent attaintes les preuves, sinon que le grand ruyt" du peuple se continua sur elle, ensemble sur le seigneur de Eoubais, lequel on disoitson privé accointé. Dont, parce que la noble dame avoit repris de son desvoy"^ la dite dame Ourse, se disoit le peui)le, et l'avoit mise hors de son bostel , elle , ensemble son accointé ledit seigneur, par vengeance, se consentirent à sa mort. Et leur fut imputée la charge du poison, quoyque à moy-mesmes

' Un compte de Pievre Goromont, reproduit plus ou moins exactement dans les Mémoires pour servir à l'Histoire de Bourgogne, l'appelle : Durse Sjazeqnenn. Peut-être était-3lle fille de Jean Ocors ou Ocorsquin (Ozekarzowice ?) chambellan et échanson de Jean sans Peur, puis conseiller de Philippe le Bon. En 1-116, Jean Occors tenait un arrière-fief du sire de Roubaix dont dame Ourse fut la maîtresse. (Saint-Génois, mon. anciens, p. 896.) Le 25 mars 1434, Philippe le Bon maintint aux enfants de Jean Occors, la seigneurie de Crubcke qui lui avait été donnée par Jean sans Peur, le 27 mars 1410. Je ne sais s'il faut rattacher à cette famille un chevalier nommé Scorquin à qui Phi- • lippe le Hardi donna en 1387 le château de Sysseele [Arch. gén. du Boy mime.)

^ Ruyt, murmure.

* Desvoy, inconduite.

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ce me soit dur à croire, car moult preud'liomme et vaillant chevalier avoit esté tout son temps ledit seigneur , et en souveraine autorité emprès son maistre par ses vertus, car jamais n avoit couru voix qu'il fust souillé de vice reprouvable. Toutes-voies, fust droit, fust tort, lui estant en Bourg'ongne avec son maistre, le bannirent du pays de Flandres, en lieu de ce que ne le purent tenir au corps; car si tenu l'eussent, eust esté mis à mort, et la dame aussi, laquelle s'estoit absentée et retirée à Aire, avec son mary Coppin de la Viefville, par avant que la noble princesse devint malade'.

Sy envoyèrent Gantois six-vingt hommes de leurs gens en la ville d'Aire pour prendre dame Ourse et l'amener devers eux ; mais comme son mary estoit de ceux de la Viefville, qui est un puissant lignage, il avoit semons en faveur de sa femme plusieurs de sa parenté, pour aucunement la garantir d'estre emprise. Et parla moult réveramment auxdits Gantois, mais sans délivrer sa femme en leurs mains; et leur promit, présens ses parens et amis, que pour soy mettre en justice du cas que luy imputoient, fust vray ou non, il la livreroit en la main du duc leur prince en qui redondoit le mesfait, s'il y estoit, et d'icelui vouloit prendre et attendre la pugnition, selon la cause trouvée. Et comme il le promit ainsi, le fît aussi ^; et Gantois s'en tinrent à contents. Mais autre chose n'en advint, car n'y avoit nulle vérité prouvée, sinon voix de peuple. Et quant à la révérence du corps mort, Gantois le plus

' Je m'étais proposé de reproduire ici quelques pièces de ce procès , mais elles n'existent plus à Gand.

- Le conseiller du duc chargé do présider à cette information fut ce même Thierry Le Roy qui avait été autrefois le témoin et le narrateur de l'apologie do l'assassinat du duc d'Orléans.

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hautement que faire se pouvoit, le boutèrent en terre*. Et fut mis son corps à Saint-Bavon devant le grand autel, et le cœur porté à Saint-Denis en sépulture réale emprès ses ancestres. Iceux Gantois toutes-voies, c'est-à-entendre la loy et les gouverneurs de la ville , voyans leurs gens estre retournés d'Aire sans avoir exploité en ce que demandoient, furent très-mal contens du maire et des eschevins de la ville, et usèrent de menaces sur eux, à cause de ce que point ne leur avoient envoyé Ourse ; et pour ce que leurs envoyés estoient retournés si laschement et à si peu de fait, les firent mettre, aucuns des principaux, en prison, en péril presque de leur vie ; car oncques si grand murmure ne fut en ville qu'en icelle alors, pour celle mort dont ladite Ourse et ledit seigneur de Roubais portoient la charge en ladite ville. Lequel seigneur de Roubais, le duc tenoit à preud'homme et léal chevalier, et tousjours avoit esté emprès luy en Bourgongne, et il le dèsencoulpa et le tint à net , en lui restituant le pays de Flandres dont Gantois l'avoient banni ; et luy fit sa paix aussi à ceux de la ville ; et lui-mesmes le y mena pour sa plus grand sûreté en propre personne , pour doute de la commotion du peuple.

» D'après plusieurs auteurs, les funérailles de la duchesse eurent lieu le 8 juillet 1422, c'est-à-dire le jour même de sa mort. Cette précipitation ne donna-t-elle pas plus de crédit aux bruits d'empoisonnement? Plus tard, un tombeau magnifique lui fut élevé dans l'abbaye de Saint-Bavon. Il était dû à deux sculpteurs brugeois, Gilles Debleckere etTiedeman Macs.

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