CHAPITRE XXVni
De la prise de Fontaine par les Anglois et de Muj-n par les Bcmrg'ong'nons.
Fort se commençoient à esbaudir les Anglois en ce royaume, sous la vertu de l'alliance et en voye d'entreprise du roy et du duc de Bourgongne avec eux; et ne leur sembloit autrement, fors que tout fust jà pour eux, car avoient grand pied en Normandie, Rouen et beaucoup d'autres puissans villes et forts ; sy ne visoient que à venir peu à peu à la conqueste du remanant , non pas de Normandie seulement, mais de toute France, s'ils pouvoient. Dont il advint que, tantost après ceste destrousse faite, ledit comte de
' Petite rivière qui se jette dans l'Oise près de la Fère.
Huntindou, avec trois mil bons combatans, mirent le siège devant Fontaine la Vag-lian ' , une très-forte place assise sur les frontières de Normandie, de Beauvoisiset d'Amiennois, que les gens du duc d'Orléans avoient de tout temps tenue en leurs mains , et beaucoup donné travaux auxdits pays. La place, comme j'ay dit, estoit malement forte et bien garnye de bonnes gens. Sy n'estoit pas bien aisée à avoir, sinon par long siège et par donner beaucoup d'affaires aux assiégés. Sy firent les Anglois drescher bombardes et autres divers engins beaucoup devant eux , non pas par menasse , mais par fait ; et leur firent des molestés et des annuys tant et si largement , que au bout de trois semaines ne les purent plus porter ; et aussi ne véoient de nul lez secours. Parquoy ils conclurent de la rendre ; et de fait la rendirent auxdits Anglois sur telle condition qu'ils s'en yroient à leur plaisir, leurs corps et leurs biens saufs, sans grief autre, ny empeschement : et leur fut accordé. Et tantost la place saysie des Anglois , • par le commandement du comte de Huntindon fut démolye et toute rasée et abatue.
Beaucoup estoit joyeux le peuple du pays de cestuy fait; et le tenoient bien à une bonne aventure, car longuement leur avoit esté une dure verge. Or avoit le vydame d'Amiens aucuns subtils pourgettements et moyens sur le chasteau de Muyn, qui, à l'autre lez du pays d'Amiens, de Péronne et de Montdidier, donnoit largement mescbief . Sy fit tant et soubtilla, que ledit cbasteau , tantost après l'autre abatu, luy fut rendu et mis entre mains pour et au nom du duc de Bourgongne, son prince, qui, de tout temps jusques à là , avoit tenu le party de Or-
' Fontaine- Lavag-îinnnn (département de l'Oise'.
léans . Moult y fî.st un bel acquest ledit vidame d'Amiens pour le paj^s et pour hn'-mesmes; car il y trouva grand foison de biens et de beaux meubles, sans les prisonniers, dont il en y ot des bons, entre les autres un gentil escuier Normand, nommé Bigas, bien monté et armé à droit, et la dame dudit lieu , femme de messire Colard de Calleville, avec plusieurs autres.