LE LIVRE DE PAIX
Comme, entre diverses cures et soings de mon privé estât, il m'escliiet tel fois tourner mes yeux aussi en ce qui est de publique utilité et de grief, souverainement en ce royaume, là où j'ay contourné mes sens dès mon enfance et dont l'amour me fait convoiter toute félicité, et vraye naturelle pitié condoloir avecq luy en son dur affaire, un jour passé-, n'a pas long temps, comme en l'endroit de sifaits pensemeuts et regars me trouvay tout morne assis, et véoye, à dur annuy de mon cœur, le roy Loys, roy de France, soi estre mis sus en armes très-puissamment et avoir fait descendre son espoentable effort çà-bas à rencontre du duc deBourgongne,leduc Charles, qui de son lez aussi s'estoit redoubtablement pourvu à rencontre et tenoit les champs, jà lui-mesme fièrement arroyé pour lui respondre, dont oncques si grant peur ne meprist que à celle heure, de la hyde quej'avoye de leur assemblement, là où toute la finale perdition de ce
' Publié d'après un ms. de la Bibl. de la ville de Tournay. Ce traité est précédé de la note que je vais reproduire :
« Cestui livre qui traitte de paix est divisé en quatre principales parties. La première est récitative de chose vue; la seconde , disputative de chose en doubte ; là tierce, productive do vérité réale ; et lu quatriesme, déclarative de fiction mystique. »
royaume pendoit sans jamais recœuvre : Advint lors que comme en ces dangiers droit-cy et en .ces tribulations je musoye, soudainement vinrent nouvelles que l'accord estoit fait entre le roy et le duc de Bourgongne, et s'estoient cédés tous deux de leurs querelles et questions en une amiable paix ensemble, dont, avecq ce que la joye m'en estoit grande, plus encore m'en estoit grande l'amiration de la soudaineté de la chose ainsi venue en contraire de mon espoir pour l'indisposition que je véoye entre les parties, pour d'une si grande matière faire légière paix. Sy variay longuement entre croire et non croire, tant réputay-je la cbose difficile, et à dur y mis arrest. Peu et peu après toutesfois successivement, je en oys la confirmation plus et plus ample, tant par lettres que par personnes ' ; par quoy aussi en la matière qui
■ J'insérerai ici, d'après le ms. 1278, f. fr. de la Bibl. irap. de Paris, une relation inédite de l'entrevue de Péronne. Il est intéressant de la comparer au récit de Commines :
« Le dimenche ix« jour de octobre mil iiii" lxviii , arriva le roy à Péronne , accompagné de monseigneur de Bourbon et ses deux frères monseigneur de Beaujeu et monseigneur de l.yon , monseigneur lo connestable aussi et monseigneur du Perche, monseigneur de l'Esgle, monseigneur de Riom et monseigneur de Longueville , de gens d'esglise, monseigneur le cardinal évesque d'Évreux et monseigneur d'Avrenches, confesseur du roy, et vint au devent du roy monseigneur de Bourgongne jusques à ung quart de lyeue de la dite ville, sus une petite rivière, là oiî ils firent leurs embrassées et festimens qui furent moult joyeux à ung chacun, et de là s'en vindrent eulx deulx tout devisans, jusques en la dite ville, et s'en vint logier le roy en ung hostel auprès de la porte Saint-Nicholay, près du château ; et incontinent le roy arivé en son logeis, vindrent monseigneur Philipes de Savage, monseigneur du Lau , mestre Poncet de Rivière et monseigneur d'Urphé, le roy présent aux fenestres de son dit logeis, et vindrent dessendre au dit chasteau où ils furent jusques au soer que le roy voullut venir coucher au château qu'il fist savoir qu'il ne vendroit point qu'ils ne s'en fussent allés , lesquels s'en allèrent incontinent en leur logeis auprès de la grande esglise. Et environ six heures du soer parvint le roy au chasteau où il souppa et coucha , luy xii« ou environ de sa
estoit de commune joye, je me touruay à la créance commune avecq les autres, réservant toutesfois en moi tousjours l'amiration du cas, comment d'un si grant approchement de grant mal on se pouvoit trouver si à soudain
famille. Le lendemain qui fut le lundi et le mardi ensuivant furent plusieurs fois le roy, monseigneur de Bourgongne, monseigneur le cardinal et mestre Guillaume Biche ensemble pour débatre et communiquer les affaires d'eulx deux et principalement pour la paix , et tant fut desclaré le voulloir de l'un et de l'autre, que le roy manda à monseigneur de Bourgongne qu'il voulloit que luy fîst serment de le servir envers tous et contre tous, et par ainsi qu'il luy accorderoit tout ce que mondit seigneur luy domanderoit. En remontroient que le duc de Bretaigne avoit fait le dit serment , îi quoy respondit mondit seigneur que vouUentiers il le feroit si le dit duc de Bretaigne l'avoit fait, réservé encontre ses allyés et ceulx qui l'avoient servy et principallement en ceste matière, dont le roy ne fut pas bien content que plus avant il ne pouvoit avoir du voulloir de monseigneur le duc, où il y eut plusieurs allétergacions. Et pendant le débat vindrent nouvelles à mondit seigneur que monseigneur de Lyége avoit esté pris prisonnyer, en la ville de Tongre, de la commune de la cité de Lyége, et mené en ladite cité, dont moult fut troublé monseigneur le duc, et fut envoyé ledit messager devers le roy qui s'en esmerveilla fort, et de peur que mondit seigneurie duc ne doubtast qu'il fust occasion de la dite prise, jura la pasque Dieu que si mondit seigneur de Bourgongne voulloit aller mettre le siège en ladite cité qu'il yroit, et le fist savoir à mondit seigneur : ce qu'il ouyt très-voullentyers en priant le roy que ce il Toulsist faire. Et quant ce vint au jeudi matin, le roy fist savoir à mondit seigneur qu'il voulloit avoir son dit serment de le servir comme dessus, dont il eut mesme response, de quoy il ne fut pas bien content , et se voulloit repentir de son voj-ag-e de Lyége qui estoit desjà acordé et accepté. Et quant ce vint à l'eure du partir et que le roy vit qu'il n'y avoit nul remède qu'il ne fausist qu'il ne tensist sa promesse, prya à mestre Guillaume Biclie qu'il pust parler ù mondit seigneur le duc, lequel vint devers luy très-voulentyers; et eulx deulx ensemble, le roy luy remontra comment son voulloir n'estoit point de y passer oultre, mais vouUentiers eust sceu si mondit seigneur eust voullu aulcune chose attempter à rencontre de sa personne. A quoi respondit mondit seigneur qu'il n'y avoit personne en son royaulme qui mieulx le voulsist servir que luy et qu'il estoit celluy qui voulloit exposer son corps et tout ce qu'il avoit vaillant pour le garder et préserver qu'il ne eust aulcun dangier , dont le roy fut très-joyeux de la response, et se asseura de parler et luy dist : « Puisque ainsi est que vous avez tel
en apparence de tout bien. Sy n'en pouvoye ne Lors, ne ens, ne follement croire, ne sagement le comprendre, ne moi-mesme contenter par mes argumens entre le difficile et le possible.
J'estoye assis tout seul en ma chambre tout contourné droit-cy et tournant mes yeux envers terre. La teste aussi se reclinoit avec les yeux par fantasie. Sy advint lors que tout ainsi assis à teste baissée, une main me vint férir au front subitement du plat de sa paume et dont je ne me pus oncques percevoir du corps, mais sentoye bien que c'estoit main de femme douce et molle, et que de la vertu de son coup me vouloit faire relever les yeux et la face drecier envers l'entendement du haut. Sy le fis ainsi et me drechay, mais ne pus oncques avoir les yeux si tost levés que je ne me trouvasse, ce me sembloit, tout nouvel homme renouvelé d'esprit et d'entendement, et tout changé
« voulloir, vous m'avez requis tel cliose, et sy je la vous accorde par « ainsi que nous ferons une paix ferme et estable entre nous dèulx , « laquelle vous la jurerez et moy aussi. Et puis je iray là où vous voul- <i drez et feray ce que vous vouldrez. » Laquelle chose concluse, jurèrent ladite paix sus la vraye croix de Charlesmaigne pour estre doresnavent ferme et estable en perpétuel à ung chascun tant à petis que à grans et de tous les deux costés de ceulx qui s'estoient meslés de ces matières. Et cella fait, leroy demoura en chambre pour diner, et vint mondit seigneur de Bourgongne en la chapelle oh il ouyt ses messes, et depuis les messes dictes vint ung chevallier de Lyége, lequel en confermant lesdites nouvelles dist qu'il estoit eslargy sur sa foy de ceulx de la cité et qu'il avoit laissé mondit seigneur de Lyége en ladite cité oii il estoit prisonnyer, mais lesdits cytoiens luy faisoient grande chère en espérance de avoir leur traicté. Nonobstant ce, incontinent fut conclut entre le roy et mondit seigneur de partir le samedi, après diner, pour aller devant ladite cité eulx deulx ensemble atout quatre cents lances que monseigneur le connestable dut mener et faire l'avangarde, et ainsi fut fait. Par icelluy jour eulx deulx ensemble vindrent coucher à Bapaumes et le lendemain diner au Mont-Saint-Éloy pour venir à Aire où estoit Madame la duchesse et de là parfurnir ledit voyage devant ladite cité. »
de lieu et de chambre apprise', me trouvay transporté en lieu, ne sçavoye où, et dont l'estre, quant je m'y trouvay, me fît Ygnorer ce que par avant j'estoye. Donc, et pour donner déclaration du lieu quel il estoit, c'estoit un riche pavillon tendu en un champ, flamboyant d'or et de pierres précieuses et fréginé ^ mieux et plus richement que par artifice ; se tenoit drecié sur un mast en son milieu, et huit cordes le tenoient ouvert fichié en terre, et dont les quatre pans de quoi il estoit fait en quarrure, estoient de quatre différentes couleurs et estoffes toutes diverses l'une de l'autre, cousues toutesfois et assemblées par ueux et en façon de las coulans qui se pouvoient aussy bien deffaire que tenir et dont le dangier pendoit en humaine volenté, bonne ou parverse.
Le premier pan et qui faisoit l'entrée de ce pavillon, estoit d'ynde^ couleur, couleur célestial, et lequel en son milieu contenoit trois ymages si de vif semblant que dire ne sçavoye si la vie y estoit ou non, ou si c'estoit œuvre de créateur ou de créature, mais les deux ymages estoient de bestes et l'autre d'humaine corpulence en figure de dame, qui faisoit le milieu. Les deux bestes estoient l'une un cerf volant ', l'autre un lyon, et la dame entre deux estoit parée et enmantelée de fleurs de lis d'or, fondant larmes de ses yeux et dégoutemens d'eaue, et laquelle, quand jelaregardoye ententivement, congnus bien qu'elle représentoit la très-chrestienne et très-glorieuse France, qui plouroit et larmoyoit les cotidiennes et quasi sempiternes divisions, les haynes et les envies que tiennent et
' Apprise, connue.
- Fréginé, orné d'une frange.
* Tnde, azur.
* On sait que Charles VI avait adopté cet emblème.
nourrissent entre eux ses plus dignes enfans par ingratitude chascun' envers Dieu de ses hautes prestances et par trop excessive abondance d'honneurs et de temporels biens et dont l'ivresse les desvoye et les fait eslever en orgueil. Donc et aflS.n que cest orgueil, qui est principe de tous maux, fust rompu et amolli, sembloit vouloir induire ces deux fières bestes, fruit de son giron, de eux ployer en courage l'un envers l'autre pour entrée et commencement de rapaiser Dieu et pour venir à perfection après de salutaire œuvre que nécessité expète, et s'appelloit cestui premier quartier en son propre nom humiliation de courage, et réalement les deux animaux sembloient ployer leur devant l'un envers l'autre par révérence.
Le second pan de ce pavillon estoit de blanche couleur et s'appelloit, ainsi le trouvay-je escript, Satisfaction de personnes, et estoient pareillement ces deux formes de bestes là dedans en telle mystique viveté comme en l'autre devant, et en leur milieu avoit une autre ymage de dame, de louable atour, qui tenoit un livre ouvert en sa main senestre, et du doi de sa destre main, monstroit en celuy livre points et articles, portoit une verge en sa ceinture, avoit les yeux, ce sembloit, incrépans et agus, les lèvres promptes à former argumens et la face tournée à vérité démonstrer, à qui qu'il dust desplaire. Sy sembloit, et ainsi j'en jugeoye, que sans espargner personnes, ne faire exception, elle vouloit induire ces deux fières bestes par ses remonstrances que chascune en son endroit et en l'appartenir où elle devoit et que droiture portoit, se mist en satisfaction de. ce que loi ordonnoit et que divine équité et humaine dictoit et commandoit , et que le mendre
' Lecture douteuse.
recongnoissamment se humiliast envers sou plus grant, et que le plus grant décente ment aussi se ployast envers son mendre pour un mieux faire, vu aussi (et qui fait beaucoup à considérer et à peser), que la claire fortune de l'homme peut beaucoup en la cause, par quoy leplus grant se peut ployer envers son mendre et lui donner lieu. Donc et pour ce qu'en faire son devoir, nature fière et animeuse souvent restive à l'encontre et à envis s'amollist, ceste verge qu'elle portoit, leur signifioit correction de paroles et fréquente incrépation d'argumens par lesquels tendoit à leur faire vérité congnoistre et dont fruit pourroit ensiévir à deux lez. Donc et comme cecy j'eusse vu et considéré tout à par moi et que j'y eusse digéré ce que j'y avoye de saveur, je trouvay que ceste dame s'appelloit Raison. Car en vérité aussi les manières de son faire et de son office exercer portoient bien les opérations de mesmes et de sou tel titre et tel nom.
Le tiers pan de ce pavillon estoit de rouge couleur, formant flambice, et se nommoit OUigation defaroUs. En cestuy, comme es autres devant, se monstroieut les deux animaux arrière, avec une nouvelle dame qui faisoit l'entredeux, et se monstroit ceste dame-icy moult révérende en son semblant, et en manière de haute réputation et de grant poix mettoit ses deux mains sur les deux testes des animaux, et du milieu de son sein, entre les deux mamelles, portoit une veine rendant sang ; et se formoit iceluy sang en façon d'une délyée cordèle dont elle sembloit vouloir lyer et accouppler ces deux personnages et soi efforcer de les faire tenir conjoints, disant, ce sembloit, les mots droit-cy mis : « Mes enfans, je sui vostre mère, « vostre première et derrenière nourrice, dame Nature, « qui, par loi que de moi tenez et qui toutes autres lois
« précède et surmonte, [vous remoustre que] devez avoir « mutuelle amour ensemble, ferveur et dilection viscérale « en dedans vous, et vous tenir joints en union et en con- « corde de vos volontés, comme le sourgeon dont vous « partez et qui est une mesme chose à vous deux, vous v< enseigne et oblige ; car à vous deux est un bers origine nal, sachez, et un ventre et un lit, dont vous estes pro- « duits et est une fortune vostre parégale amie, et une « nature, vostre commune mère servante, et qui, quant « Dieu encore ne vous seroit point congnu, sy devez-vous « obéyr à elle et user de son conseil là où il consonne à .< divin usage. Doue et là où vous désobéissez à ma loi et « rompez le lyen de ma vertu, non acontans ne à forme, « ne à règle qui m'est donnée de Dieu, certes en vostre « humaine dignité intellectuelle et en clarté d'âme rai- « sonnable vous vous def&gurez ; et non si bons que fé- « roces bestes brutes qui me portent révérence et observent « loi, vous diffamez vos noms et vos personnes, et dont « Dieu vous punira en vos mésus. » Tous ces langages certainement, combien que point n'estoyent verbalement proférés, sy sembloit-il que de point en article elle formast et produisist de bouche, et que le son en tournast en mes oreilles comme de vive voix, qui est grant mystère.
Le quatrième pan de ce pavillon estoit de couleur d'or poly et clair, et sur lequel en semblable condition que sur les autres, se monstroit une dame de diverses couleurs. En son manteau avoit semmure aussy de diversité de fleurs, et desquelles une grant part vertueuses et soefves portoit en sa main, et faisoit semblant d'en vouloir reffectionner ces deux fières bestes ; car les leur présentoit as mains, dont eux, contens du flair et du goust, les recevoient as ongles et en faisoient présent l'un à l'autre par
signe d'amour. Or u'avois-je encore visé au titre de ce derrenier pan, ne au nom de la dame, dont les fleurs me rendoient odeur. Sy musay un petit dessus et trouvay tantost que cestuy pan quatriesme de couleur d'or se nommoit Prosécution de promesses, et la dame qui droit-là servoit de son office, se nommoit Vertu. Je congnus aussy que les diverses fleurs qu'elle portoit et dont elle faisoit ses présents, signifioient diverses et bénignes œuvres, dont elle vouloit instiguer et introduire ces deux animaux, affin d'en user l'un envers l'autre curieusement par une amistié entre eux commune. Donc, comme il soit vray que la parole de l'homme, comme bonne qu'elle peut estre, ne se peut appréhender, ûe manyer au tast, l'opération pour tant qui sieut la parole et qui monstre ce qu'il y a en parole d'effet, elle porte le tesmoignage de la bouche et ce qu'en parole peut avoir de teneur. Et ainsy une bonne œuvre encommencée en un noble homme toudis le semont après pour noble œuvre continuer, et la noble œuvre en quoy il se délite, luy amène toudis nouvelle délectation pour mieux et mieux faire, comme il eschiet à un grant homme, selon les divers temps et lieux et selon divers expédiens, monstrer et user de diverses humanités et de nobles manières de faire, tant pour humaine nécessité et salut, comme pour l'honneur de son propre estât.
C'est ce que j'ay de record droit-cy du dehors de ce pavillon, réservé des huit cordes par lesquelles il se tenoit ouvert et dont les deux du premier pan se nommoient, ainsy le trouvay-je en escript, l'une Crémetir de Dieu, et l'autre Congnoissance de soi-mesme. Les deux du second pan qui estoit de Satisfaction, l'une se nommoit Gonsidé- "i'ation juste, et l'autre se nommoit Conchision nécessaire. Les deuxdeceluy du tiers qui estoit d'Obligation, se nom-
moient l'une Vérité cordiale, et l'autre Amistié libérale. Les deux du quatriesme pan, qui estoit de Prosécution, l'une se nommoit Regard à p'O'pre honneur, et l'autre se nommoit Inspection en commun salut, et desquelles huit cordes en la fin de ce mytère je feray déclaration un petit plus ample. Ne reste riens doncques à narrer plus, fors du mast sur qui le pavillon se tenoit drecié en air et lequel se nommoit Confiance à terme ou Confiance à l'aventure ' , et duquel aussy en la fin de ma narration se trouvera la nature de son estre et de son tel nom, comment et pourquoy, et de tout ce qu'il porte d'effet et de vertu en cestuy présent endroit.
Or ay-je devisé grant part de ma vision et fait long arrest sur ce pavillon que j'ay descript. Reste doncques à faire conte du surplus, et là où pend tout le bel et le tout délictable fruit et le par fond du mystère, et duquel, après en avoir fait narration, le bien l'entendre pourra donner grant fruit, et le bien soy régler après, grant joye et proufit.
J'estoye venu, ce vous ay dit, en ce lieu, comme homme ravy. Ne sçavoye où, ne quoy, ne comment, ne si j'estoye moy-mesme ou autruy, et n'estoye encore entré dedans ce tref ^ fors en tournoyant par dehors et jusques à la fente par devant qui faisoit l'entrée. Sy entray dedans corporellement et vy qu'envers le haut du bout de mon opposite, avoit deux sièges, l'un un peu plus en sus de l'autre et plus clair, mais tous deux de glorieux apprest. Par devant l'un se tenoit en pieds le roy Loys, roy de France, et devant l'autre, le duc Charles, nouvellement duc de Bourgorigne, contemporains en règne. Tous deux avoient manteaux
' Confiance en effet très-aventureuse.
2 Tref, tente.
DE PAIX. 5'il
longs et ouverts, semés de fleurs de lis hors et eus par plus et par moins, comme li un y mettoit rompture et li autre y mettoit le pur'. Le dessous de leurs liabits estoit aucunement mince et portoit aucunement rouUure^, comme si fust de maille ou de fer que porté eussent, n'avoit gaires, sur leurs corps, et de quoy encore les esguillettes de leurs pourpoints portoient tesmoignage du mestier, et sembloit que nouvellement avoient esté réconciliés ensemble et revenus d'ennemye question difficile à conjonction et concorde de leur débat par amour mutuelle; car faisoient grant cbière, l'un à l'autre, rioient et devisoient ensemble, s'entrebracboient et s'entreaccoloient et s'entrefaisoient de grans festes, souvent s'entretouchoient main à main et usoient de belles paroles beaucoup et de grandes promesses et là où beaucoup de solempnels serments s'entreboutoient tel fois non de réputation légère'.
Comme doncques je les eusse survu maintenant en celuy estât, et que ceste vision, ce m'appensay-je alors, se rapportoit assez aux nouvelles que j'avoye oyes le jour devant, subitement me perçus arrière de nouvel mystère, et entre ces deux princes, le roy et le duc, je vis que là s'estoit posée une dame de moult glorieux arroi, et tenoit le roy de sa destre main et le duc à la senestre, et tous deux les arraisonnoit et les enbortoit de paroles et de belles doctrines et de fructueuses et salutaires remonstrances bien ordonnées, disant en effet ou aucques près :
a Loys, roy de France, et toy, Charles, duc de Bour- « gongne, qui du temps que vous avez présentement en « vos mains et qui est vostre et à vostre us, pouvez servir
' L'un portait les armes pleines, l'autre, écartelées.
* Roullure, rouille, trace de rouille.
■' Louis XI jura sur la vraie croix d'observer le traité de Péronnc.
« Dieu et valoir au monde, sauver ou dampuer vous et « autruy, faire bien, faire mal, choisir paradis ou enfer, « vivre perpétuellement en gloire ou descendre confus en « sempiterne mort, et desquels le temps que avez main- « tenant, quant vous l'aurez perdu et converti à mal, ne « se pourra recouvrer jamais par vous tourner à repen- <( tance : Ecce, regardez ! le monde s'attend aujourd'huy en « vous deux, et toute la chrestienté désolée pend en vos « deux mains. Sainte Église se recrombe ' sur vos es- « paules, et la digne sainte Foi chrestieune respire en vos « attentes: s'elle s'eslève, c'est en vos vertus; s' elle chiet « et tombe, c'est en vos fautes ; et s'elle fine et périt en « languisons, c'est par vos fétardies^ et paresses, par vos « envies et divisions et par vos propres privées affections « et querelles que vous mettez devant Dieu et salut et « devant tous divins affaires. Long temps a, et bien le « sçavez, que cecy a esté trouvé en vous et en vos pères, « comme je le vous monstre et dont c'est pitié que tant « l'offense en est griève à Dieu, et à vous de grant poids. « Et maintenant nientmoins et non obstant passée of- « fense, Dieu toutesfois, qui éternellement est bon et qui « en sa bonté infinie use tousjours de miséricorde envers « ses créatures, par ray de sa sainte compassion envers ce « noble royaume, m'a envoyé vers vous, m'a fait des- « cendre en terre pour vous unir et conj oindre, pour vous « mondifîer* et mitiger en vos questions, et pour vous « faire veiller et entendre désormais en mutuelle amour « et concorde. Vous estes frères d'un ventre, racine et « brancbe en un arbre, fruit d'un glorifié tronc, et saillis
' Se recrombe, repose.
- Fétardies, négligences.
' Mondifler, purifier.
« d'un géron de précieux vergier plus digne que nul « autre. Qui estes doncques conjoints ensemble par sang, « lyés et obligés par nature, régénérés en une foi, en un « sacrament et en une dignité de noblesse, et estes d'une « princiale vocation qui en tous princes doit estre une» « avisez-vous, modifyez-vous et vous amesurez. Un ciel « vous regarde tous deux, une loi de fortune vous me- « nace, et une derraineté de jugement vous appelle. Vos « âmes vous les avez en vos mains, vos œuvres en vostre « franc arbitre, vos sens à vostre loi et us, et à tel con- « tour que voudrez, vous avez vostre voyage. Les biens « de nature vous sont libéraux, ceux de fortune d'extrême « sommité, et ceux de grâce de nulle carence. Vous estes « roy, vous estes duc, vous estes grans princes enterre; « tous deux, hommes plus que hommes béatifiés, et avez « le monde à vostre user, et Dieu vous a en son con- « freindre. Ne reste fors que ce que vous avez pour bien « faire, que vous le tournez à bien, c'est assavoir : office, « dignité , estât, vocation et temps qui est vostre et h <i vostre mesure et qui jamais ne retournera second. Vous « avez vescu en discorde longtemps, en murmure et en « enflement de courage, au desconfort et au grant déses- « poir de ce noble royaume qui périt. Rejonction s'y est « trouvée par moyen, la condition, pratiquée par sens, « la satisfaction, promise, et la promesse, accomplye, tant « que, au moyen de ceste copulation de vous deux, les « peuples de toutes terres et par toutes régions me '( clament et me jug'ent, moi qui suis dame Paix, que '( je vous tiens serrés et estrains, et que désormais le « cours de vos âges vous devrez vivre et régner en moi , « et moi en vous et n'y aura jamais rompture. Eccel a A moi ne tient point, ne à Dieu ne tenra point, quo
TOM. Vit. 2â
« n'ayez de moi fruitiou, et si faute y a, ne enfreinte, ce « venra de vos povretés, de vos passions et de vos ma- « lices et de vos diverses volentés incompatibles et fain- « lises, et dont n'y aura ne ciel, ne terre après, qui ne « s'oppose contre vous et qui ne vous blasme et scanda- « lise et qui ne noircisse vos noms et vos titres de per- « pétuel impropère', et Dieu et ange et homme et toute « riens créée vous contempneront et rebouteront pour « par vers et pour mauvais hommes. »
A tant cessa la parole de ceste dame qui tondis nientmoins se maintint ferme et estable entre les deux princes ; et eux, quasi tout entrepris, pour savoir respondre à point, firent semblant d'y penser sus et musoieut. Sembloit toutesfois que son parler leur venist assez aigre et qu'en ce qu'elle les avoit remonstrés, l'intention leur estoit bonne. Or y avoit-il en un coin de ce tref, là où j'estoye, un petit banquelet, comme s'il eust esté ordonné tout propre et par mystère pour moi seoir dessus, et en effect ne sçay si la chose portoit que je le dusse faire ou non. Toutesfois le cœur le me porta ainsi, et je m'y assis. Lors advint une chose merveilleuse de moi, car je n'y fus oncques si tost assis qu'à l'instant, moi qui n'estoye que une individuelle personne, prestement fus mué en deux différentes autres, l'une de l'autre corporellement séparées. Avoient toutesfois une commune substance à eux deux , qui servoit par double regard à double estre , par quoi comme tout mué que j'estoye et que je me trouvay deux personnes , sy me congnus-je nientmoins en unité de ma première substance seule en toutes les deux, et ainsi je me trouvay un homme en divers suppos et deux eu
' Impropère, reproche.
diverse nature, sans muer substance. Sy faut entendre que désormais je ne parleray plus en ma personne comme yci-devant, mais en ensievant le mystère de l'un en deux, feray parler chascune personne, quant il sera lieu, en sa qualité et en son estre ; et en leur donnant leurs propres noms et titres faindray moi yg'norer moi-mesme et me couler sous leurs ombres , et ainsi désormais donc je ne suis riens de ce que j'estoye paravant, mais devenu deux je porte double nom et chascun de mystère, et est la personne assise à la senestre main nommée Sens siiperficiel, et celle qui est à la main droite, un peu en sus , Entendement pénétrant. Donc, comme le mystère porte ainsi que ces deux personnes droit-cy en divers regars doivent avoir leurs divers lieux de parler, ce que désormais se dira jusques sur la fin, se fera par eux, et par tant y faut tourner son escout là où Sens superficiel commence et parle h son frère Eniendeonent 2)énétrant.
Sens superficiel. — Beau sire Dieu ! et quelle joye a ce royaume , qui a longuement langui et chancelé entre mort et vie, quant aujourd'huy on voit ces deux puissans princes, le roy et le duc de Bourgongne, après toutes apparances et apprestances de guerre l'un contre l'autre , estre convenus en union et en acord par sainte paix, et desquels toutesfois, si la guerre s'y fust boutée et qu'il y eust eu entamement ne çà, ne là oncques si grant playe, ne si criminelle ne porta le tlirône de France qu'à celle empainte'. Tout, hélas! y fust allé à division et à ruyne pelle-melle, à ploration en bonne ville, à désolation enmy les champs ; et telle aspérité de venin s'y fust engendrée entre les parties que maints à peine jamais ne
• Empainte, attaque.
336 LE JAYJŒ
se fussent sauchiés de s'entrochire et de s'entredeffaire. Nul à peine n'y eust eu riens seur de sa vie, fors que du jour, riens en possession de ses Mens, ne de son repos, ains à clameur et à lamentation désespérable. Tout y fust péry et à tous lez tourné à nyent, en perdition d'âme et de corps, siques, comme j'ai dit, la joye doit bien estre grande et plentureuse , quant telles malédictions que j'ay touchées, sont retardées, et en doit bien estre le jour bény et solempnisé, qui nous aproduit ceste sainte œuvre. Entendement pénétrant. — Voirement est-ce bien uue grant joye, frère, et une très-béate journée certes que de leur union, et dont le monde doit faire feste, car l'uni verse salut chrestienne y pend toute et se clôt et repose en leur accord. Doint Dieu que ce qui en est encommencié délitable à l'œil, se parfasse et se parcontinue jusques en la fin par entier effet, et que ce qui n'appert maintenant à nos conceptions extériores, soit tellement déduit en eux par intériore œuvre que nostre concepvoir et leur ouvrer puissent tourner tous deux en un fruit. Aprièmes alors devra estre la joye parfaite, quant à déduction et à longuesse de temps, leur union se sera entretenue et que leur mutuelle vraye amour ensemble se sera approuvée par multitude d'œuvres et de léaux services qui sont de la nature d'amour ; mais, mon doux frère et amy, en un si grant cas que cestui et qui est de haut et de parfond regard, peut avoir beaucoup certes de scrupuleuses pesanteurs et dangiers et auxquels, pour superficielle inspection, qui donne délit en sa nouvelleté, l'on ne doit point trop entièrement soi adjoindre par légère créance. Tous les beaux clairs matins, frère, et qui viennent à belle nonne, ne rendent point claire et serye'^nuit pour tant, ne toutes
* Serye, sereine.
belles nuits aussi ne rendent point claires matinées. Le bel, tant qu'il dure, il est déli table, et tant qu'il est en sa nature de beauté, il est de jugement de mesmes à luy ; par semblable, les choses temporelles grant part et les divers humains affaires qui pendent en variation de temps et sont belles souvent de commencement et de grant espoir, ne viennent point tousjours à leurs fructueuses fins sifaites comme on les conjecture. Le temps y a sa mutation et son intérest entredeux de sa propre importance ; les hommes y ont leur franc arbitre aussi, qui s'y entremelle ; et les choses de leUr propriété et nature, elles y ont leur loi aussi pour en faire sortir telle fin ou telle. Siques, comme ceste union aujourd'huy est nouvelle et est comme le commencement d'un beau jour clair et joyeux et de grant espoir, et n'est venu encore ne à tierce, ne à uonne, mais en mesure de temps qui est à monter et à descendre pour rendre sa nuit, se peut obscurcir et changer par incongnues variations élémentaires, tout ainsi la matinée et commencement de cestui très-bel apparant jour est béat, certes, et de grant espoir en apparence, et eu autant qu'il dure tel, mais comme à produire sa nuit, c'est à entendre sa fin, il y entrechiet temps et temps et qui peut produire diverses nouvelles choses par lesquelles personnes se desmeuvent et courages se troublent, et se muent les humains pourpos et se ployent à la nature des causes qui viennent estrangement et en soudain : ainsi n'est ceste union encore que de bon espoir et de grant apparant, et non de toute parfaite joye formée encore, ne de certain arrest, jusques en avoir vu la continuation et durée qui •soient preuve de la fin de mesmes en ensievant un dit vulgaire ancien qui dit : que l'on ne doit point louer la journée dont on n'a point encore vu la nuit.
Sens superficiel. — Comment, déa, Pénétrant Entendement, voudriez-vous doncques mettre doubte encore en ceste union, et quelle ne doye sortir as fins du mesmes à ses principes? Il sembleroit, à yous oyr parler, que ce qui est fait, seroit fait à feinte ou à aucun certain pourpos et légièreté pour une espace. Voir, il me semble qu'en ceste ymagination, selle est en vous, vos scrujmles portent grief et lésion, et réputez povre vertu estre en deux personnes les plus nobles de la terre, quant eu si solempnel mystère qui a esté fait entre eux et en présence de tels faces et en testifîcation de tant de hauts hommes, il y auroit encore une attente au derrière et une queue de dangier. Certes, ne desplaise à vostre bon sens, mais celle deffiance, à mon advis, n'est pas bien assise droit-cy, et [quant à] moi, qu'en si nobles personnes il y eust barat' précogité ^ je ne m'y puis adjoindre.
Entendement pénétkant. — Sens siiperjiciel, tu parles bien en mesmes à ton nom , légèrement et en peu d'atteinte au vif, et qui n'as que le regard sur le dehors des choses, aussi peu enfonces-tu intériorement la substance de mes paroles proférées. Voirement ay-je, par forme de devise, allégué aucunes scrupules et raisonnables doubtes en ceste nouvelle union, plus toutesfois approuvant ce qui en est fait estre d'espoir et de final fruit, que du contraire; Diais comme des choses, tant soyent claires et pures, et singulièrement quant elles touchent au bien universel, il Joisfc ' et est proufitable souvent d'y mettre difficultation et d'y former argumens à l'encontre pour tant plus clairement les profondir en leurs natures, ainsi comme de
' Barat, fraude.
' Préeogité, prémédité.
•^ Il loist, il est permis, il convient.
DE l'AlX. 359
ceste miraculeuse paix tu me parloyes, et comment les hommes par villes et bourgs, et mesmes les arbres quasi parmy les champs, s'en espanissoient en joye et feste, moi, en pareil, je m'y esléessoye en rendant grâces à Dieu, mais de peur que j'avoye que cestui salutaire et bienheuré bien à nous tramis comme par songe ne nous fust ravy arrière et tollupar aucune accidentale interruption, dont il en peut avenir maintes, je produisy doubtes et scrupules, voirement et encore fais, en la possibilité des choses temporelles pour ce qu'elles sont mutables et variables; et cuide certes acquérir plus los en y asseoir mes argumens à fruit et à poids que tu en ton léger rapport des yeux croire légèrement et démener joye.
Sens superficiel. — Voire, mais ces doubtes yci, vous ne les pouvez si asseoir par art de parler que réalement ne donnent touche tousjours et frotture, ce semble, à l'un d'eux ou à tous, et par ainsi, comme ces doubtes sembleroient avoir fondement ou aucune inclination h choses prédoubtées en futur, sembleroit aussi qu'en l'une des personnes ou en deux pust muchier aucun tantet de fange et de non net, et dont il pourroit renaistre en après chose de réprobation en l'un et en l'autre, comme de paix fourrée, qui est chose, si ainsi advenoit, dont il faudroit dire doncques que les paroles de maintenant fussent à l'usage et à l'expédient du temps présent, et les pensées d'un couvert gard-arrière sur la fin par cauteleuse dissimulation et là où l'honneur seroit povre.
Entendement pénétrant. — C'est bien un argument arrière selon toi, voir et selon ce que tu es, qui par ton ygnorance ne sçais comprendre les vérités parfondes, ou par présomption tu les cuides attaindre non bien entendues. N'appert en nul de mes mots que j'ay^ ^^^Js avant
chose gluyeuse', ne qui soit rongeant en autrui honneur, et Dieu me deffende non tant seulement le vouloir faire, mais le penser 1 Bien sçay et entends qu'en royale dignité à dur pourroit avoir autre chose que pure et nette, et en autre princiale vocation d'un excellent duc riens que vérité et condition noble. Leur estât porte de soi quels ils doivent estre et quels doivent estre leurs faits et leurs mœurs. Ils sont de noble et singulier nom : sy doivent estre doncques de noble et singulier usage qui y corresponde ; mais yci faut entendre qu'en noble et léal pourpos souvent et en bon vouloir bien résolu, souverainement en grans princes qui ont les divers humains affaires sur leur bras et sont de diverse importance, tels fois s'entreboutent soudains événemens et par lesquels, en contraire de leur désir, il y chiet des variations aussi en leurs pensées, soubs lesquels ils branlent, et advient alors que par impourvu accident se trouvent molestés en cœur, que par impourvu aussi et par un soudain mouvement dont ne sont maistres, en propre grief ils se consentent. Comme doncques la griefté de la chose en soi, qui peut estre telle ou telle, ne meut pas de pourpos délibéré, ne précogité en prince, mais meut de la nature des causes qui s'y entrefièrent ruineuses et estranges , et en leurs diverses nouvelletés ramènent les courages à nouvelles turbations : ainsi et comme je considère qu'entre ces deux hauts princes, non obstant leur paix et leur union faites ensemble, il y peut fréquentement et tous les jours survenir des estranges difficultés nouvelles cy-après, par lesquelles, en contraire de leur espoir et bon pourpos du présent, ils pourront rencheoir arrière, et le fait bon doubter en nouvelle murmure, moi, considérant le fardeau
' Gluijeuse, gluante.
de leurs grans divers affaires, et quelles sont leurs nobles personnes, quelles aussi leurs conditions et mœurs, et quelles leurs hautes glorieuses possessions, à tous deux pleines de dangers, ne me peut sembler inutile droit-cy, ains de grant fruit, quant j'y assieds mes doubtes là où de la nature des choses variables et estrangement venans, il est impossible quasi qu'il n'en advienne pluseurs et lesquelles sans vertu et bon sens et sans grant supployement de l'un et de l'autre ne se pourroient jamais modifyer, ne conduire, dont toutesfois en la fondation que j'ay mise en cest endroit, enleurpreud'hommie je me repose, mais s'y est-ce à œil clos et ouvert.
Sens superficiel. — Difficulter aussi les choses trop fort souvent, n'est pas le plus utile, ne de soi trop fonder en doutes qui jamais ne souffrent, comme asseur les humains cœurs, ce qu'ils ont d'entendement ensemble, ce fait la parolet et ce que la parole porte d'effet, c'est foi et crédence que homme porte à homme en ce qu'il profère et démoDstre par ses mots, car les mots portent testification de ce qui est en cœur, et sont les paroles comme le sceau de la vérité qui est en l'âme. Doncques la parole en humaine dignité est la supériore perfection qui y soit et par laquelle, avecq la beauté de sa forme, elle excède et surmonte toute chose créée en terre. Par la parole doncques, comme par le plus précieux de son estor, se doivent divers cœurs copuler et lyer ensemble en un entendement de mutuelle confidence et de laquelle ils font teneur. Si donc ceste teneur, par une loi générale, se trouve inséparablement en humaine communication et est observée entre les petites gens de petit estât par une manière de gloire, comme plus grandement doncques et comme plus curieusement doit-elle estre maintenue entre grans princes que
nature oblige sur toute riens estre véritables! Certes, s'entre marclians et marchans et entre gens mécaniques, ceurt' une simple bonne foi et crédence en parole et de laquelle ils font fondement, plus encore entre prince et prince doit avoir une vérité indissoluble pour le monde soi fonder dessus par un perpétuel arrest, et par ainsi vos doutes, me semble, n'ont point si grant lieu, comme vous en faites grant poids; car en nature de haut noble homme à tart y eschiet faire œuvre, qui soit de réprobation.
Entendement pénétrant. — Merveilles est certes et bien chose pour rire que d'oyr tes mots ; et toudis monstres bien, comme j'ay dit, que tu es un simple homme et lequel, pour ta grosse rude foi et conception en quoi tu t'arrestes, fais moult léger à décevoir, quant ad ce que te.s sens extériores te rapportent, est assavoir la vue et l'oye, tu cuides que la vraye réalité y soit toudis, comme le semblant juge. Certes, frère, point il ne va ainsi, et n'est pas expédient aussi d'estre de si légère créance, ne de mettre arrest en tout ce que rapport imprime, posé encore qu'il soit bel. Le bel semblant que tu vois entre deux personnes, te fait arguer entoy et conclure que l'amistié y soit aussi, et puis, comme la parole semble estre de l'idemptité du semblant, et se concordent ensemble semblant et parole, tu, en l'abus qui là gît couvertement muchié peut-estre, par ta simple grosse bonne foi, aussi qui ne t'entends en abus , tu-mesme t'abuses , et en traite de temps après tu trouves effet contraire souvent de ce que tu as cuidié tout autre, dont et si par exemples anciens tu te vouloies souffrir contenter en ramenant en mémoire aujourd'hui ce que [depuis] mil ou deux mil ans a esté avenu en cas
' Ceurt, a cours,
Dli PAIX- 363
semblciLle, tu congiioistras ton abus et fol croire par mes exemples, et ne feras point légèrement ton édifice en paroles de beaux semblans dont tu n'as pas atteint les pensées.
Qui obligea, je te demande, Sédécliias, roy de Juda, de soi soubmettre eu loyen ' envers le roy de Babilonne, sinon le bénéfice qu'il avoit reçu de luy de l'avoir constitué en roy et de l'avoir mis en Jérusalem et toute la terre qu'il avoit conquise? Cestui Sédécliias promu ainsi à roy par faveur et pourvision du roy de Babilonne, et non pas par droiture de succession, se tint à moult bien payé de sa fortune, et non obstant que vivre en servage et estre roy tributaire à un roy d'estrange nation ennemie de ses pères lui sembloit un dur joug à le porter , nientmoins , considérant l'honneur que luy faisoit cestui roy Nabugodonosor de l'avoir fait roy , sy se tenoit-il h mieux paré d'estre roy et avoir royaume serf et sous tribut, que non estre venu à celle dignité et non estre en servage, ains estoit content et tout joyeux de faire serment au roy de Babilonne de reprendre sa couronne de luy et de luy faire foi et hommage, et de luy jurer paix et perpétuel amour. Donc, comme ce roy de Babilonne considéroit comment il l'avoit fait et créé en roy, et hautement enrichy et honnoré par ses bénéfices avecques les sermens et promesses qu'il luy avoit faites , sur ce se confioit pleinement en luy et luy sembloit bien qu'il luy tenroit tondis bons et léaux termes par recongnoissance de tant de biens reçus de sa main. Sy se contint assez bien un peu d'espace Sédéchias jusques à tant que orgueil le vint aherdre, et s'accointa et s'allya avec les ennemis du roy de Babilonne et en
• ffiî loyen, par traité.
364 LE LIVIŒ
contraire de son bienfaiteur, et non obstant toutesfois que c'estoit le plaisir de Dieu alors que la nation juyfve vesquit en captivité encore et en servitute dessoubs cestui Nabugodonosor, et que ce il fit signifier par son prophète ■Jérémie , qui au roy Sédécbias et au peuple prescba que ils se tenissent en paix et en amour avecq ledit roy et priassent Dieu pour luy, car en luy gisoit leur joie et leur salut , toutesfois Sédéchias en contraire au saint amonnestement du prophète, bestourné jà en cœur et ingrat du bénéfice reçu , délaissant aussi le conseil du vray prophète et de son propre honneur, et soi tournant et enclinant aux faux j)rophètes du roy d'Egypte et de ses allyés, s'esmut et se mit sus avecques ses adjoins à rencontre du roy de Babilonne, contempna la volenté de Nostre-Seigneur, faussa foi et promesse, oublia promotion et biens reçus , et à honneur ne acontoit riens. Donc, le roy de Babylonne, justement excité à yre, par appétit de s'en venger, mut grant ost contre luy, et reconquit arrière la terre de Judée, prit Jhérusalem, et fut pris Sédéchias fuyant par les jardins, lequel mené devant luy, luy fit tuer ses enfans devant ses yeux , et à luy par punition de sa grant desléauté et de sa mescongnoissance, luy fit crever les yeux, et tout le remanant de ses jours le tint chétif en prison. Or, regarde, beaux amis, que tu veux dire. Vecy un roy qui est entré en amistié avecq un autre , et de qui il a reçu bénéfice et promotion. Il luy a juré foi et léauté, service et perpétuel amour. Au tour d'une main, orgueil s'est bouté en luy ; il a mescongnu son estât ; il a coulé foi et promesse, et tout mis en oubli ce qu'il avoit reçu et de qui; il s'est allé joindre avecq les ennemis de son amy pour luy courre sus. Fortune a regardé sa mescongnoissance, elle l'a payé de sa desléauté. Sa propre iniquité l'a
payé de sa due fin , et qui estoit noble roy et de royale lignie , qui par dignité de son estât se devoit noblement conduire et ensievir les vertus, il s'est trouvé et rendu faussaire, foi mentye et failly d'honneur et privé de tout bon los et de bonne renommée , en couverture toutesfois de royal manteau et de couronne en chief , par quoi il appert que la couronne, ne royal estât, ne muent point la nature de l'homme qui les porte , mais la bonne nature , en quelque vestement qu'elle se trouve, tousjours démonstre ses vertus, mais la fausse et perverse, atout sceptre en main , tousjours tirera-elle à ses dues fins du mesmes dont elle est.
Qui mut Siphax, roi de Numidie, de se desjoindre de Scipion l'Auffriquant et de l'amistié des Romains, après grandes promesses faites en bonne foi de les tenir amis? Ce ne fut pas sa couronne , ne son royal vestement qui l'en contre tint, et ce ne fut mie le nom, ne le titre de roy, ne d'estre de royal lignie, qui luy en fit deffense ; mais ce fut sa lasche, mauvaise et fausse nature, pleine de fraude, qui luy fit choisir malice devant honneur et dure pute fin prochaine que il ignoroit, devant longuement pouvoir vivre en honneur et en l'appétit de sa femme.
Et en contraire, qui fit au roi Masinissa tenir ferme pied aux Romains, leur faire service et toute adresse, soy joindre avecques eux en vray compact et les impectorer en son amour, sinon qu'il estoit homme de teneur et de vertu et qui vouloit payer mesmes par mesmes, honneur par honneur, et foi et léauté trouvée par promise fidélité?
En après, qui fit Mitridates , roi de Ponthe , entrer en humilité envers Silla, duc des Romains, luy mettre sa couronne et son royaume en ses mains pour et au nom de Rome le reprendre de luy et luy en faire foy, dont tout
après soy repentant de ce qu'avoit fait, rompit foi et promesse et s'ajoingny avecq les ennemis de Rome à sa dure confusion? Ce ne fut mie certes conseil de noble nature d'homme qui luy fit enfreindre sa foi, ne révoquer ce qu'il avoit juré ; ne le haut royal estât aussi ne le destourna mie qu'il ne se laissa couler en consentir et faire faute, mais la variableté de son courage lui fit tourner l'œil envers le tréhuchet de sa fortune et de son malheur, là toutesfois où il cuidoit sa gloire et sa durée en l'ennemistié romaine.
Le pareil se peut alléguer de Jugurte qui en pareil se humilia envers le duc Métellus , noble romain , entra en paix et en foi avec luy de tout son possès , et avoit reçu grans honneurs et amours souvent du peuple de Rome ; mais luy , qui estoit plein de tricherie et de barat , plein de fraude et de mauvaistié , de royale lignie toutesfois , mais devenu roy uniquement contre droit , visant plus à convoitise de régner, fust à dol, fust à fraude, qu'à observer honneur, et plus obéir à son désir que à tenir en amour et en révérence ceux par qui il pouvoit demourer grant, par son péché et par son long mésus , et de sa mainte fausseté et boisdye ' luy-mesme, se mena à la fin telle que ses œuvres le déméritoient , et chut en bataille confusément dessous Marins, le noble duc, qui, entrant en Rome après à grant triomphe , le mena à pied devant son carre, comme un misérable serf, là où il mourut chétif après en doloreuse prison.
Moult d'autres tels et sifaits exemples te donroye au besoing et par lesquels te peut apparoir que mettre fondement et teneur sur homme de noble estât à cause de
' Boischje, félonie.
SOU noble nom, n'est pas tondis chose certaine; car le nom n'est pas toujours du mesme h l'homme, ne l'homme à son haut titre. Roys et princes sont hommes , et en leurs diverses natures comme autres hommes sont de diverses mœurs. Donc, quant il en eschiet bien et que noble et digne estât se trouve en homme de nobles mœurs et de nobles faits, là a teneur et fondement de grant fruit; mais, quant le contraire s'y trouve et que par diverse desléale nature et vicieuse se boute en princial manteau, ne couronne, ne sceptre, ne précieuse vesture, ne haute, ne large possession ne luy mueront sa nature en bien et ne luy feront tourner son cœur à ploy noble , dont la racine est bastarde.
Donc, et si tu vouloyes arguer à l'encontre, d'aventure, et répliquer, disant qu'entre sifaites gens, payeus et roys juyfs, qui estoient hommes de mauvais aloi et de mauvais affaire , honneur n'estoit point maintenu si estroit , ne de tel aconte comme entre les chrestiens , parce que la lumière de la foy n'y estoit point , ne les vertus alors et les biensfaits de telle attente, ne mérite comme à nostre loi chrestienne, et par ainsi ne feroyent point h alléguer, ne estre comptés de telle importance comme les choses d'aujourd'huy, jà-soit-ce que par une négative je respons et réplique dessus que honneur estoit plus cher alors et plus estroit maintenu pour le bien de luy et sur l'attente seulement du los du monde, qu'il n'est entre les chrestiens qui l'ont reçu par foi et par lumière en attente de rétribution divine ; toutesfois, pour satisfaire à ton tel argument, si ta le faisoies, et pour luy donner lieu et escout autant que raison en porte, je te pry toy-mesme que tu regardes sur tous les eages de mil ans en çà par les diverses nations et maisons chrestiennes royales et autres,
qualités amistiés procurées et faites, maintesfois en y celles ont esté romptures, quantesfois non bien observées, ne tenues, quantesfois povreté monstrée et mise sus fragilement après jurée amour , et en quoi peuples toutesfois et régions s'attendoient et nientmoins déçus se trou- A'oient. Certes, si tu encherches bien, et songneusement tu escrutines les maintes divisions, tu trouveras es cours de papes et d'empereurs et des rois et des princes, grant part de nostre cbrestienne loi souillée, bêlas ! et contaminée souvent de ceste faillye foi et de promesse non bien tenue, encontre l'espoir toutesfois du monde et du vray cliemin d'honneur que les princes doivent ensievir plus que craindre mort. Donc, et pour ce que je ne veuxnuUui scandaliser, ne ramener en conte chose oubliée peut-estre et enviellye, et pour quoy diverses maisons en diverses régions se pourroient sentir de mon impropère , je me passe de léger des lieux et des noms, mais tant en dis-je bien que France et Angleterre, et Ytalie et Espagne, et la Germanie et la Grèce, y doivent avoir et asseoir l'œil dessus et durement craindre que en divers temps n ayent pu produire princes de si faite povreté et dont l'opération en fin n'estoit pas de mesmes à leur estât. Et par ainsi par l'argument que tu pourroyes faire en cuidant préférer les chrestiens princes devant les payens, tu mesme les condampnes et juges en tant plus lâches comme ils ont plus de loyen à honneur et à bien faire, par loi plus noble et plus digne que les autres, et dont toutesfois ils abusent. Ainsi doncques je preuve, et est la fin où je prétends, que pour nne amistié faite nouvellement entre deux grans princes quionteu discorde, et ont diverses nouvelles occasions tous les jours qui les pourront déjoindre, et ont conditions et mœurs peut-estre incompatibles, et n'a point de
durée encore leur paix, et n'est-on encore expert de leurs fins, ne prétendemens. Pour l'apparence de la joye qui en est en la nouvelleté enrommencée, l'on ne doit point faire feste, ne joye par arrest, sans y mettre doubte et autant de trouble que de clair.
Sens superficiel. — Entendemeyit pénétrant, vous arguez fort et produisez beaucoup de beaux exemples en confirmation de vostre cause qui n'est pas petite, et trop bien certes, que à tout bien précogiter les humains affaires et les diverses conditions et mœurs des hommes, principalement des grans princes en leurs diverses cotidianes questions, il y chiet voirement y mettre des doubtes souvent et de grandes difficultés à l'avenant de ce qui est tout patent et clair, que les matières souvent dont il est altercation entre eux , sont difficiles ; donc et encore, posé que les matières soient assez appointables par bonne raison, les personnes ne le veulent estre par discordance en affection contraire. A cécy je m'accorde avecques vous et congnois qu'en princes peut avoir diverses passions et mouvemens qui tous ne sont pas de grant fruit et los, et que par les vices que l'on y trouve souvent , le monde en a dur à souffrir; mais sy sont-ils hommes, et en celle fragilité qu'ils ont comme hommes, sy les faut-il couvrir aussi en humaine excuse. Bien sçay qu'ils ont souvent des dures haynes entre eux et de couvertes envies, et sy ont des estranges appétits tel fois, qui sont fort à craindre. La hautesse de leur estât maintesfois ne leur souffre penser dumal, qu'il soit mal, ne que honte leur pust estreimputée de vicieux cas. Et posé encore que ils ayent discrétion assez et science acquise pour distinguer de vice et de vertu, sy n'y veulent-ils condescendre; mais par orgueil en leur estât veulent vicieuse œuvre porter outre comme T0.1. vu. 24
chose licite et n'ont regard à nulle honte , certes, qui est grant playe là où il eschiet ainsi, mais ce leur fait l'abus et l'aTeuglement du haut estât, qui leur fait accroire que tout ce qui leur est plaisir, leur est loi, et tout ce qui leur vient à l'appétit , et agre fust et mauvais , sy leur est-ce honneur. De telles conditions, comme j'entends, estoient ces rois droit-cy que vous avez allégués et desquels vous faites figure et exemple, mais si plaist à Dieu, telles, ne sifaites povres conditions et meschantes ne se trouveront point en nos princes chrestiens d'aujourd'huy, ne entre ceux dont est nostre présente question et matière, car honneur et vertu y ont grant siège en ambedeux, parquoy le fondement y est de grant espoir et de saine attente.
Sens superficiel. — Mais, sur la fin de vostre argument derrenier, vous semblez vouloir introduire que à causes de vieilles haynes et divisions qui ont eu cours en ce royaume et ont esté couvertes et muchées quasi immortelles par cy-devant en aucuns courages', ceste présente union jà faite et trouvée devroit estre fort doubteuse, parce que vous craignez, ce semble, que la racine qui y a longuement tenu logis et qui n'en est pas toute bien essartée', y pourra mettre obstance et ne souffrera point que vraye amour s'y engendre, ne que vérité y persévère. A cestuy vostre argument et qui a couleur beaucoup, je veux opposer toutesfois, et en mon gros rural sens et simple je me veux fonder en Valère, lequel ramenant en conte plusieurs nobles Eomains qui en leur temps ont eu des dures ennemistiés diverses et de grandes haynes et lesquels toutesfois se sont en après trouvés en vraye union et concorde et en parfaite amour, et se sont entrefaits de
• Courages, intentions.
* Essartée, arrachée, enlevée.
grans services et de léaiix obsèques ' et de plus grant cœur qu'oncques frère à frère, ne amy à amy.
Et ramène en conte tout premier un noble chevalier romain nommé Émilius Lépidus, et un autre chevalier semblable à luy et d'égal estât en seignourie et en noblesse, nommé Fulvius Flaccus, et tous deux avoient esté en splendeur de autorité en Rome deux ou trois fois, mais estoient durs ennemis ensemble et divisés en courages. Sy se trouvèrent-ils toutesfois ensemble nientmoins en esploit d'armes sur les champs par légation commune contre les ennemis de Rome. Sy advint qu'en ce pendant et eux deux estans sur les champs et travaillans en l'honneur de Rome, comme amis à elle, furent eslus tous deux, et chascun ignorant de son compagnon, pour exercer ensemble la dignité de censeur. Donc, comme ce \int à la congnoissance de Émilius Lépidus, premier, que son hay Fulvius Flaccus estoit député pour déservir office avecq luy en un degré et en un temps, tantost jugea en luy estre laide chose porter hayne en la société de deux personnes en un estât et en opportune communication cotidiane ensemble, et que mal se pouvoit souffrir. Donc, vainquant soi-mesme et condempnant son yre, mit jus sa hayne, et à Fulvius Flaccus se convertit vrai amy, qui autretel se tourna léaument envers luy.
En semblable raconte Valère d'un Gayus Claudius Néro et d'un Sextus Livius Salinator, qui tant se entrehéoient qu'à peine la pertinacité qui estoit entre eux, n'estoit point rapaisable. Cestuy Sextus Livius autresfois eu temps passé, au pourchas et au moyen de Claudius Néro, avoit Eiouffertet porté beaucoup d'annuy, car avoit esté dédiasse
' Obsèques (dans le sens du mot latin : Obsequia), services.
et exilé de Rome et durement afflict en celuy cas, et dont lahayne luy demeura imprimée en cœur comme immobile par appétit de s'en venger. Advint toutesfois que depuis, en traite de temps, cestuy Sextus Livius fut rappelle de son exil et fut créé, en estât de consul, compagnon avecq Claudius, laquelle chose, comme Sextus Livius la regarda et tourna ses yeux envers son injure portée longuement, et envers l'affliction où Claudius l'a voit tenu, et avecq lequel maintenant se véoit député et commis de seoir en banc et en souverain estât, impétra à luy-mesme pardon et oubliance de ses injures de jadis, jugeant estre impossible de bien exercer léaument son office avecques son second en un mesme degré, dont les cœurs seroient en contraires volentés et en discordances bayneuses , et luy sembloit aussy que plus est grant cbose et plus louable vaincre injures par bienfaits que récompenser bayne par bayne et venger son grief par laidure. Sy devinrent grans amis depuis et très-féables, et firent de grans exploits en l'honneur de Eome par commune main en Affricque que toute confondirent, et tuèrent Hasdrubal, frère à Hanibal et cinquante-six mil hommes.
Autres semblables exemples et de la mesme condition raconte Valère trois ou quatre et desquels je me déporte d'en faire récitation droit-cy pour cause de briefté, et que ce qui en est narré, est suffisant assez pour prouver qu'entre princes chrestiens, là où il peut avoir eu vieille couverte bayne et envie, se peut bien trouver grâce et vertu, qu'en eux tournant envers l'honneur de Dieu et envers leur honneur propre et salut, ils délaissent leurs haynes, ils convertissent leurs courages, ils se vainquent et condempnent et se rendent humains et courtois, en mutuelle amour tous fermés, et plus encore et par plus
forte raison, comme ils sont plus nobles et plus dignes et de plus claire attente que les payens, qui tout ce qu'ils firent, ils firent au vain los du monde.
Entendement pénétrant. — Sens superficiel, t^ argues bien, mais riens en mon contraire ; ains tu-mesme fortifyes par tes exemples ce dont et en quoy j'ay mis mes doubtes : c'est que nos princes d'aujourd'huy et sous qui nous vivons, après vieilles et longues haynes portées, ne se pourront facilement condescendre à vraye amour sinon qu'en grant et puissant vertu, eux-mesmes vigoureusement traveillent à tirer hors de leurs cœurs le remain des tronçons et des racines qui là se pourroient mucier par retour à doleur passée et par quoy ce qui maintenant est de bel apparant et bien continué, encore sll n'estoit léaument et vertueusement conduit, pourroit retourner (que jà Dieu ne souffre !) en son premier usage et par quoy l'erreur nouvelle seroit plus griève que la première. En Dieu gît tout, et en preud'hommie d'homme tout ce qu'il y a de difBcile en ce monde. A homme est donné bien faire et mal faire ; ostée encore science acquise, ostée noblesse de sang et d'estat, sy demeure franc arbitre entredeux, qui luy donne élection de adhérer auquel mieux luy plaist et ce en une générale lumière de humaine perfection qui se parattaint par plus et par moins en diverses personnes plus ou moins douées. Ainsy doncques ces nobles Romains droit-cy, desquels tu parles, princes non pas tant seulement par seigneurie, ne par estât sur les hommes, mais princes par exemples et par vertueux faits, dont autres hommes en dessous eux et après eux se sont édifiés en ensievant leurs mœurs et ce qu'ils ont monstre de vertu, comme tu as dit, et de réputation digne, [ont] oublyé volentiers en tout degré haynes et injures, différé vengeances
par grandesse de cœur, et par bénéfices et gratuités attrait à eux et vaincu leurs ennemis confus, et préféré plus à gloire soi vaincre que autrui. Certes, frère, bel il a donner précieux or, qui l'a en son sein, et bel à monstrer précieuse bouticle',. qui a l'amas de précieuse estoffe. Ces nobles seigneurs droit-cy avoient le pur or de mine en leur naissant; ils avoient l'amas des vertus en leurs pectorailles; ils avoient la cure d'en faire ostention, là où il besongnoit ; ils déturpoient ordures ; ils prisoient nobles faits ; ils dangièroient' leurs mœurs et leur renommée, et tellement firent qu'en ensievant fast nature, fust doctrine, fust art ou subtil engin, leur liystoire aujourd'buy est trèsclair exemple aux vivans, et leur opération alors quasi de sainte réputation et de célébrité en tant que vertu peut donner. Donc, et si Dieu nous accorde que ce mesmes nous puissions espérer devers nous et que nos personnages en tous sifaits endroits se veulent déterminer au mesme de nostre devise, tirer à vertu, délaisser passions, oublyer et ygnorer ce qui est de grief passé, penser à grant cbose de grant honneur et de grant fruit, de service à Dieu et à soy-mesme de los, je céderai de mes doutes beaucoup et en laisserai une grant part couler. Nientmoins sy m'en reste la peur tousjours, et non pas que les vertus n'y soient et le bon sens, mais qu'ils n'en voudront pas si entièrement user, ne si estroitement en bonneur, comme la grandesse du péril qui y pend, expète et demande; car le bien faire aujourd'buy n'est point de tel pris, comme l'effet en est de besoing et de nécessité salutaire.
Comme Pénétrant Entendement eut ainsi conclu et que
' Bûuticle,'bo\xt\q\iQ.
2 Dangièroicnf, craignaient de compromettre.
toudis me fusse réalement sentu estre ime mesine chose eu ces deux personnes, subitement et en l'instant me retrouvay arrière en mon unité de substance non divisée, et comme assis sus le banquet me fusse trouvé deux par la vertu , ce pourroit sembler, du siège, maintenant revenu en une seule personne me trouvay en pieds , là où je spéculoye de près et regardoye ces deux princes et la manière que tenoient avecques ceste dame de leur milieu, qui se nommoit Paix. Lors vis-je chose esmerveillable là plus que je visse oncques, ne dont j'aye ouy faire conte; et vis que ceste noble dame, sans parler, ne mot dire, remua ses deux bras, et de ses mains comme s'elle eust voulu monstrer son corps, sousleva son manteau tout à l'ouvert et en le hauchant tout estendu visiblement, elle qui n'estoit que une personne, en un moment se divisa et se transforma en quatre, dont chascune personne porta perfection et accomplissement de corps et d'humaine forme. Toutes estoient dames et de riche arroi ; et avecques une semblableté de figure qui estoit entre elles comme s'elles fussent sœurs, vivement ressembloient la première qui s'estoit transfigurée , et me perçus bien qu'elles estoient ses connaturelles. Adoncques, comme de près je les regardoye ententivement et que le mystère m'en sembloit estre fait tout propre pour moy, je vis que dedans le manteau de la première avoit tissu comme en lettres d'or sou nom, et se nommoit Paix de cœur; sur le manteau de la seconde semblablement avoit escript Paix de boncJie; sur celui de la tierce Paix de semblant, et sur le haut de la quatriesme, patentement je lisoye Paix de way effet. En un orfrois' de la première , en la fente devant moi , avoit escript :
' Or/rois, frange d'or.
« ITuic est nattera verîtas et Jiœc aclsemper. » En l'orfrois de la seconde, en pareille assiette, avoit escript mystiquement : « Huic est sensuum vertihilitas et Jmc ad tempes. » Sur l'orfrois de la tierce avoit en lettre : « Suie est morum ajypUcalilitas et liœc ad expediens. » Et sur celui de la quatriesme avoit escript : « Rinc est nohilis animi Jidelitas et etiamfidelis animi nohilitas, et liœc ad necessarmm. » La première avoit joingnant de luy vers son enbas un oreillier, et sur celuy un cœur, comme un enfant enveloppé qui se repose en son bers. Derrière son dos avoit ronces et poingnans espines beaucoup, comme là ruées par nonchaloir. Tenoit en sa main droite un ram d'olive, et dessous ses pieds une espée ployée en courbe. La seconde avoit emprès elle divers instrumens de musique, dont elle estoit ouvrière, et en avoit l'art, ce sembloit ; et à temps et à heure et là où il séoit , elle en fit résonner les mélodies. Peu toutesfois de là en avant pouvoit-on voir d'elle sinon la face. La tierce porta semblant d'estre fort active, fort mobile et preste à tous endroits , et estoit sur un marchepied qui tournoit ysnellement et à tous lez, et se ployoit et dréchoit, et à tous entendemens se monstroit preste, et porta en jugement de sa face qu'elle estoit dame pour complaire et pour ensievir libéralement autrui volenté par ostention extériore. La quarte avoit la destre main levée devers le ciel et en celle tenoit un cœur, dont l'ouvert du desseure rendoit fumée odorante comme encens, et dessous se espanissoit devers terre et rendoit rainsseaux' diversement floris et dont du vert et du fruit qui en yssoit, la terre se solacioit. Sa main senestre, je vis qu'elle la bouta avant en la présentant à la première qui
« Rainsseaux, rameaux, branches.
se nommoit Paix de cœur, et comme s'elle l'eust voulu joindre à elle pour sa plus prochaine, lui fit signe, quoique toutesfois fussent d'une amistié et d'une copulation ensemble, dont l'une servoit à l'autre. Cecy doncques vu et considéré en moi très-songneusement , et ces deux trèshauts princes sur pieds tousjours devant leurs thrônes et environnés de ces quatre dames , subitement arrière et en un moment trouvay mon unité réduite derechef en ces mesmes deux personnages de devant, et comme sur pied je m'estoye trouvé une seule personne , redevenu deux , me suis trouvé assis en siège et là où Fntendement pénétrant proféra ces mots et dit :
Entendement pénétrant. — Sens swperjicieï, que distu droit-cy? Quel mystère te semble-il que droit-cy a, là où sur tous les grans cas que tu vis oncques, tu en vois droit-cy un non pareil? Car une 'dame que tu as vu seule prestement en une simple unité, tu la vois transmuée vivement en quatre sans perception du possible. Or, entends droit-cy, entends : voir, ce n'est mie sans grant mystère et cause, que ceste ostension est faite devant toy et que l'unique substance d'une seule dame à toy grossement démonstrée s'est divisée et esclissée ' en quatre fornies convénientes toutesfois en une substance. Souviengne-toi comment assez de fois t'ay dit que tu es homme de léger jugement et d'une simple libérale foy, non fort subtile, tost concevant et non fort enfonçant, et plus cuidant concevoir et congnoistre que ta faculté ne porte de pouvoir entendre. Tu m'as parlé de la paix nouvellement [faite] entre le roy et le duc, et de quoy le monde démène joye et solas, et est bien raison; et as-tu vu présentement à l'œil
' Esclissée, partagée.
comment ceste glorieuse dame Paix s'est tenue et maintenue une espassette entre ces deux nobles princes et les a araisonués de poingnants mots, afin de les faire vivre et pardurer en union , et en est l'apparence assez bonne, Dieu los , et assez de bon espoir leur communication. Mais pour ce que tu es homme qui légèrement recordes et qui légèrement adhères et trop tost à choses non certaines, droit-cy de la grâce de Dieu, et afin de toy fonder et édifier scientieusement en véritable et réale existence de ceste dame Paix , qui elle est , ne quelle , ne de quel estre , ne de quelle teneur , elle s'est ouverte et esclissée devant toy en quatre formes comme elle est de quatre qualités en divers regars pour en faire unevraye, et desquelles quatre, les deux, la première et la derrenière, portent fruit à par elles, et les deux du milieu, non adjointes à celles du bout, à par elles portent abus, et n'y a que similitude. Conjointes toutesfois sont d'une nécessité inséparable pour faire une vraye intégrité parfaite et dont la nature est une. Le monde crye à grant joye : « 'paix^'paix, » et tu, le héraut du fol du monde, légèrement aussy tu la paix escryes, et en la qualité que tu congnois que c'est de paix , en celle qualité aussy tu en fais rapport qui est tout vuyt'. Paix est une noble chose et de grant estime , de léger escry , mais de chier possès et atteinte. S'elle est vraye, c'est un éternel repos, et s'elle est similitudinaire et fourrée, c'est une pestilencieuse flattoire. Vraye paix, elle est divine et céleste ; elle est vraye fille de Dieu et sœur aux anges ; elle est conforme à divine transquillité et équale à la mesure de éternel repos non jamais desmouvable. Vraye paix, en sa première vraye nature , elle se monstre en paix de cœur,
' Yuyt, vide, sans consistance.
DE l'AlX. 379
et en paix de cœur, pour venir en parfait efifet, met-elle son principal siège. En cestui endroit doncques , là où pais, se nomme j9fl!^« de cœur, elle surpasse fin or et précieux avoir; elle est une assouffie richesse, non jamais faillant ; elle est en povreté abondance , et en souiFrance conteutance transquille; elle est une en son dehors, et dedans elle est vraye et véritable en son monstrer amie à soi-mesme, paisible de soi à soi , et ne reçoit riens en lui venant de dehors qui lui soit grief. Elle est surtout prochaine de parfaite charité , porte fondement et entrée de sapience et de salut et de joye ; mais jamais ne prend descente, ne habitation, ne repaire fors en homme véritable, en homme de bonne indole', de bonne nature et de bonne racine, à qui honneur est de poids, et honte, de ressoing", et qui avecques aimer Dieu, aime son âme et sa renommée ; et droit-là, à quelle heure qu'elle s'y prend, elle s'y accouple, elle s'y attache et ahert si serrée que jamais ne s'en sépare, et est, pour dire voir , la vraye félicité de l'homme et le souverain bien de sa vie, lorsqu'il eu peut avoir l'habitude.
Si jamais vraye paix doncques doit avoir vray effet, il convient qu'elle prengne son original fondement en paix de cœur, car sans droit- là prendre, tous les autres endroits là où se souffre nommer paix , sont faintifs , et n'y peut avoir certitude , ne teneur pour nulles parties pacifiées ensemble, sinon en faulx aguet et par dissimulation à certain terme, comme Éthiocles, selon les hystoires de Thèbes , lequel par compact et par forme de paix faite entre luy et son frère Polinices, devoit tenir le royaume de Thèbes la première année comme ainsné, et Polinices,
' Indole (du latin : indoles), caractère, disposition naturelle. ■* Ressoing, crainte.
l'autre année ensievant, comme frère jouveneux : se accordèrent ainsi ensemble, et tellement que le mainsné se tint à bien content et à sa paix de l'ordonnance faite et s'en remetoit en son ainsné tout féablement. Or advint que l'année de Étbiocles expira, par quoiPolinices envoya vers son frère , Tydeus, son compagnon, pour avoir le royaume qui lui appartenoit en la part de son année ; mais Etliiocles,nonacoutant au loyende nature, ne de fraternel amour, ne au loyen de l'accord qui avoit esté fait entre eux pour vivre en paix ensemble, pleinement lui en fit reffus. Donc, Polinices voyant la faulseté de son frère et l'infraction de la paix qui mouvoit de son costé, à l'ayde du roi d'Arges et de Tydeus son compagnon, vint à Thèbes à grant effort d'armes, à intention de conquérir le royaume justement et à bon titre sur Éthiocles, et convinrent en bataille ensemble dure et mortelle, là où ainsi que fortune le voulut, Polinices encontra son frère Étbiocles , lequel il abatit mortellement navré. Comme toutesfois pitié ouvra en lui , sicomme en homme de bonne nature , Polinices descendit ysnellement, et par doleur que il avoit du mescbief d'avoir mis son frère à mort, plorant l'accola à bras, lui priant mercy , et le baisa, lorsque Éthiocles, à qui le cœur estoit plein de venin , avecques le tort que il tenoit à son frère de luy avoir véé ' son année, secrètement laissa couler sa main, et sans que Polinices s'en donnast garde, lui ficha l'espée dedans le corps et le tua en tandis qu'il usa de pitié envers lui. Geste paix doncques faite ainsi au commencement du costé de Éthiocles et en qui Polinices se fia et fonda comme la cuidant estre vraye et bonne du costé du rompant, il appert qu'elle fut feinte et verbale,
• Yéé, refusé.
et du costé de Polinices qui s'y fonda et reposadessus, elle fut vraye , quoiqu'elle ne parvint point au vray parfait effet par l'iniquité de l'autre. Donc, et comme elle se monstra faulse et mauvaise en Éthiocles , parce qu'il enfraindy les conditions de leur paix promise et qu'en sa fin encore il le tua en trayson , en Polinices elle se monstra vraye et sceure, en ce qu'il observa les points devises et souverainement en ce que après avoir navré son frère à mort par aventure d'armes , veullant monstrer humanité envers lui et léauté de fraternel cœur, descendit à terre le plorant et lamentant, et nientmoins en l'accolant et baisant, le mauvais sang pugny de sa fraude tua le noble bon sang en sa bonté monstrée et à qui la querelle estoit juste. Appert doncques que paix quelconque qu'elle soit, si elle ne procède du cœur et qu'elle prengne siège et fondement en vérité intériore, ne pour parole, ne pour semblant, ne pour nul tel signe , ne peut estre de teneur, ne ne peut avoir vraye durée, ne vray effet, ne vraye amour, ne bonne yssue ; et partant faut-il conclure que difficilement se peut trouver vraye paix sinon entre personnes véritables et preud'liommes, là où il n'y a nulle fiction, ne faulx aguet. Car, là où il y a discordance de nature entre deux hommes, l'un sy est homme de foy, et l'autre double, là peut avoir assez convenances et promesses, mais au paraller, on n'en tirera point de fruit.
Je trouve es hystoires des Bretons' jadis une grande guerre et dure entre deux frères Belinus et Brennus, et laquelle guerre mouvoit à l'occasion du partage de, leurs terres et seigneuries, après le trespas de leur père, sur lesquelles chascun convoitoit à régner, Belinus comme roy
' Ceci est tiré de Geoffroi de Monmouth. On trouve le mSme récit dans Y Histoire d'Angleterre de Milton.
et seigneur sur le mainsné, et le mainsné vouloit régner jjar équal avecq son ainsné. Par les l)arons toutesfois et par les sages du royaume fut fait un accord que l'ainsné régneroit en chef sur l'une partie du royaume la plus principale, et le mainsné joyroit de la partie moins principale et la reprendroit de son ainsné à service et à treu*. Cestuy appointement ainsi fait et accordé, par aucune espace s'entretint, et rendoit service et recongnoissance le mainsné à son ainsné en ensievant les devises. Finablement toutesfois, le mainsné se tanna de son servage, et contempnant, en équale bonté de ventre, estre subjet à non soy meilleur, contempna aussy l'humilité du servage et de là en avant en fit refus. Sy en sourdy dure guerre et criminelle. L'ainsné envya son mainsné ; eurent confliction ensemble de dure bataille, et dont il ensievy horrible effusion de sang. L'ainsné vainquit en son bon droit et déchassa son mainsné hors de règne et de terre, et lui ravit tout ce qu'il lui avoit donné par l'accord du partage et j usques à le mettre au despourvu , tant que fuitif s'en vint au conte de Sens en Bourgongne^ à qui il impétra sa fille, et icelle obtenue, par le moyen dudit conte, se mit sus puissamment et en grant arroy, et appresta ses nefs en pourpos d'aller venger sa honte et son dammage sur son frère Belinus, et descendit en Bretagne là où sa mère, qui encore vivoit, et considérant que ses deux enfans qu'elle avoit portés et alaittés, se disposoient pour dévorer l'un l'autre, elle qui congnoissoit cestui Brennus, le mainsné, fier et de grant cœur, et puissant maintenant pour faire un grant grief à son ainsné, vint au mainsné et lui monstra ses mammelles qu'il avoit sucées enfant et
' A treit, comme son féal, à titre de fief.
2 Milton le nomme Seginus, duc des Allobroges.
lui ramentut les peines et travaux qu'elle avoit eus en le portant, et sur ycelles le conjura et l'exhorta, pryant qu'il se voulsist déporter de son yre et de l'aspérité de ceste guerre encontre son frère, et elle se travailleroit d'y mettre la paix et union et la vraye amour et concorde. DoncBrennus, prince de bonne nature et de bonne indole, ruant pitié en sa mère, s'y accorda et, en mot seulement de sa mère, s'en alla avecques elle envers son ainsné ; lequel quant il perçut venir son mainsné envers lui par forme de paix, mu de pitié aussy et de noble vraye nature, rua jus ses armes et son escu, et accourant envers son frère à grant joye, le vint accoler et baiser, et là fut leur paix jurée et promise qui jamais ne se rompitdepuis; car tous deux estoient princes de teneur et de vérité, et furent si joints ensemble et si consolidés qu'en la vertu de ceste ferme union qui y estoit, ils conquirent depuis Rome et la greigneurpart delà terre par leur puissant et orgueilleux effort.
Ceste ennemistié doncques du commencement qui procédoit d'avarice et d'ambition de régner, posé qu'elle ait esté dure et criminelle une espace et que là où nature dust avoir maintenu et nourry amour, yre s'y est entreboutée à griève perdition de tous les deux, convenus toutesfois en accord et en paix ensemble par une libérale vraye bonté qui en eux deux estoit commune, ont observée et parmaintenue leur paix ferme et entière par la vertu de leur condition qui estoit une en une vraye intégrité cordiale. Ne peut doncques nulle paix estre vraye, appert, que de semblable à semblable, ne nulle de bonne attente, ne de graut espoir en anguelet de nature contraire. Paix, lorsqu'elle se met en un bon cœur, elle rend l'homme en sa sceureté ; elle le met en repos et en requoi ; elle lui fait
pardonner offenses et oublier injures, mettre vengeance sous les pieds et jeter derrière son dos pointues souvenances; elle fait libéralement accorder, fermement tenir et soy confidamment reposer sur ce qui a esté promis. De ceste matière de paix parle le prophète, assez servant droitcy à nos princes et à tous autres, là où il dit : Diverte a malo et fac bonum, inqiiire imcem et 2)eTsequere eam\ pacem qnidem non fainte , ne verbale , mais pacem qui procède de cœur et qui à soy et à autruy donne repos en sa vérité où elle est fondée. De ceste nature de paix usa David libéralement envers son persécuteur Saul, coulant toudis et faisant semblant d'ignorer ses criminelles menaces et envies et desquelles oncques ne voulut prendre vengeance. En pareil la monstra-il toute telle à Absalon son fils, après qu'il avoit fait tuer Amon son frère, et de quel fait après Joab lui fit sa paix au roy son père, qui ce meffait lui pardonna et le reçut en grâce, qui pis toutesfois fit après encontre son père et de quoy Dieu le paya, le père nientmoins monstrant tousjours sa cordiale bonté à son fils mort, par vérité naturelle.
Après ceste paix de cœur sieut prestement, comme tu vois, paix de louclie, laquelle avecq ^j«?57 de cœur peut avoir convenience et vraye sorte, et sans que le cœur la congnoisse aussy, ne avoue, sy peut-elle avoir similitude qui est cbose fainte. En ceste similitude doncques, qui point ne correspond au cœur, pt^^i^ ^^ houclie est de grant péril, car par son bel raisonner et par son bel monstrer, par mots exquis composés et précogités et par divers grans sermens confirmés souvent, elle fait le monde confier en son barat et faire fondement sur un nyent qui riens
' Psalm. XXXIII, 15.
ne porte, mais là où elle porte correspondance au cœur et que le cœur la cougnoit et avoue, comme la fontaine congnoit son tuyau et par lequel elle rend son eaue, en cest endroit est-elle nécessairement servant et de l'essence à la paix de cœur, car la bouche c'est le tuyau, c'est l'organe du cœur par lequel il produit et 'dénonce ce qu'il a en son escring et lequel il désire estre monstre estre tout tel comme nature le lui a donné en trésor. Comme doncques cœur véritable, naturellement profère vraye parole arrestée, cœur double aussy et genglères' profère la parole de mesmes à ce qu'il est. Car, entre la bouche et le cœur jamais ne peut avoir différence que si la bouche est véritable, aussy est le cœur, et si le cœur est mentères, aussy est la bouche : l'un ne peut mescongnoistre l'autre, ne ne se peuvent entre-ignorer ensemble. S'en ensieut doncques, puisque paix ne quiert, ne ne prend fondement qu'en vérité et en cœur ferme, que en cœur faint aussy, ne en homme double et mentères jamais vraye paix ne se doit attendre ; car posé que la bouche en peut sembler bel et de grant apparant, le cœur de lui, qui ne se peut appréhender à la main, ne estre visité à l'œil, se peut trouver tout au contraire. De ceste manière de paix et d'amour verbale, parle le Psalmiste en pluseurs lieux en accusant ceux qui en usent, et dit : « Loqmmiur 2)acem cum p'oximo « siio, onala auiem in cordibus eorum ', » ils parlent et « monstrent paix avecq leur proisme et mauvaises vo- « lentes et pensées sont en leurs cœurs ; » et ailleurs dit : « Milii quidem 'pacifico loqiiehantuf , et in ira sua, lo- « quentes, dolos c.ogitabant\ » ils parloient paisiblement « et amiablement à moy, et en leur yre ils pensoient et
' Genglères, effronté, perverti. ^ Psalm. xxvii, 3. ' Psalm. XXXIV, 20.