‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 10 sur 89 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Comment les François quéroient à ravoir les villes engagiées de la Somme, et comment il y avoit foible entente entre le roy et son fils le dauphin.

Or estoient en ce temps-cy les besongnes de ce royaume assez tranquilles et en bon estât. Le roy et le duc de Bourgongne, comme avez oj, se maintenoient en bonne union, et avoit le roy accordé au duc ses requestes pour aller en son saint voiage, et le dit duc , sur la fiance qu'il avoit au roy aussi , se disposoit de tout son pooir pour tirer outre, mais que fortune voulsist souffrir ailleurs, là où tout pendoit le parfait, c'estoit es princes de l'empire.

Les Anglois aussi estoient expuls du royaume , réservé à Calais, et par ainsi François alors avoient partout les bras au deseure, et leur commençoit fort à grossir le courrage, parce que voioient le monde maintenant devoir ploier devant eux, et nulle pooir résister encontre leur effort, car avoient les plus belles gens d'armes du monde et les mieux

' Vo)/ez dansV Histoire de Bourgogne, IV, pr. p., 219, les réponses remises au nom du roi à diverses demandes présentées par le chancelier de Bourgogne et le sire de Croy (août 1455;.

DE CHASTELLAI?^. 51

en point, avoient les Italies qui les redoubtoient, Savoiens qui leur ploioient genoux, Ailemans qui les quéroient avoir paisibles, et les Espaignes qui leur offrirent amministrations et services, et voians alors à chief de longue pièce que le voiagede ce duc de Bourgongne ne sortissoit point à son effet et que de jour en jour la rompture s'y trouvoit plus et plus grande par les guerres et discors des princes de l'empire, seule une chose restoit en ce royaume qui leur cuisoit secrètement, et en quoy murmurans petit à petit commencèrent à prendre engaigne' et à demi deul, c'estoit que ce duc de Bourgongne, membre de ce royaume et suppos, estoit tant roide et tant fort, que, lorsque tout le monde ploioit devant eux et estranges et privés et donnoient obéissance au roy, lui seul demora en francise et en domination enforcié, et avec ce qui plus estoit et le plus dur, c'estoit que toutes les terres sur la rivière de Somme, aveuques autres grans membres du royaume, tenoit engaigiées de la main du roy, et en estoit le roy forclos et diminué en son patrimoine et ne pooit trouver voie, ne tour de les ravoir, lesquelles toutevoies, quant il y eust voulu aler par puissance, ce leur sambloit légère chose assez de les ravoir de sa main, comme vray estoit, mais pour ce qu'elles y estoient mises par le traité de la paix faite à Arras, il ne leur sambloit pas honorable d'y aller par celle voye, et partant leur sambloit nécessaire de trouver une autre voie tierce par laquelle à demi sous honneste querelle, à demi aussi sous couverte menace, l'espée au poing, on poroit parvenir au recouvrement de cestes terres et les tirer des fortes glorieuses mains de ce duc , ce que le roy onques n'avoit pu faire

' Prendre engaigne, s'aigrir, s'irriter.

ploier, sy avoit-il humilié toutevoies tous les autres du royaume et mesmes tous ses voisins à son environ. Conques perséverans tousjours en ceste couverte murmure de cœur pour ravoir ces terres et non y voians moyen que un seul, avisèrent de les faire demander licitement par l'héritier delà couronne le dauphin, lequel, en ce que son père avoit fait en son préjudice et en grief de la couronne, n'estoit tenu de l'entretenir s'il ne vouloit, ne de le tenir ù bon. Or estoit cest avis forg-é et mis avant, mais n'avoit-on point l'instrument par lequel on le mettroit àeffet,c'estoit le dauphin, car avoit esté arrière de son père jà par l'espasce de dix ou onze ans, qu'onques on ne l'avoit pu traire à court par indignation qu'il y avoit prise à l'encontre d'aucuns, et à cause desquels entre le roy son père et luy tousjours se multiplioient discors et froideurs, et en aventure tel fois fut d'en avenir grant mal , comme vous orez temprement.

François donques béans à ces terres sur Somme, mais non ayans l'instrument duquel sejDcnsoient à aidier devant toute riens autre, leur sambloit nécessaire de le recouvrer et de le faire venir à court, car alors ne faudroient point à leur attainte , ce leur sambloit, parce que de sa nature le cognoissoient assez volontaire et pour faire un coup estrange ; sy y mirent diverses peines et quirent des voies pluseurspour le faire venir, qu'onques toutevoies riens n'y profitèrent, car ledit dauphin' estoit jà tout estrangnier de son père à cause du long terme que tenu s'en estoit absent, et aveuques francise qu'avoit jà longuement prise d'estre à luy-mesmes sans corrigeur, sy avoit-il pris une

' Le lecteur a déjà reconnu le prince si célèbre depuis sous le nom de Louis XL

peur sauvage de sou père et un doute que si d'aventure il se fust trouvé devers luy, il l'eust corrigé de main mise par prison ou autrement, car avoit esté averti aucunement de si faites menaces. Sy n'estoit en puissance d'homme, tant fust sage, ne tant lui sçust-on promettre, qui l'en pust asseurer, ne par quoy il voulsist soy traire vers son père, lequel en avoit grant deul, tant parce qu'il le voioit en un gouvernement peu honorable et de petit fruit, et partie aussi parce qu'il ne se pooit aidier de luy en nul de ses affaires comme celui de présent, aveuques les autres passés, èsquels tousjours il avoit esté absent, et ne s'y estoit onques voulu trouver, qui toutevoies eussent esté glorieux pour luy et de perpétuelle mémoire digne d'y avoir esté chief.

Or y perdoit-on langages et labeurs, et n'estoit riens qui le pooit mouvoir de son propos. Il se contint en son Dauphiné, faisant bonne chière, amoit par amours, maintenoit gens d'armes', traveilloit fort son pays, ses voisins visitoit, et le duc de Savoie son beau-père ploia tout à sa guise, mesmes par armes et par haute main à peu d'occasion, jà-soit-ce toutevoies que ycelui duc savoien estoit un prince de povre vertu et de petit effet, par quoy telle tribulation lui estoit plus due, car mesmes s'estoit mis en guerre à l'encontre de tous les plus grans nobles de son pays et les en avoit déchassés et expuls par volenté, à l'appétit d'aucuns estrangiers cypriens et femmes aussi qui le gouvernoient. Sy en convenoit à ce noble prince droit-cy le dauphin prendre mesmes la querelle pour eux

' Le dauphin avait d'abord songé a se défendre en Dauphiné contre son père ; il avait dans ce but convoqué la noblesse ; il avait même recruté des hommes d'armes en Savoie, mais on se montra partout peu disposé h l'aider.

TOM. m. 4 .

5i CHRONIQUE

à rencontre de son beau-père le Savoieu qui bien en fut battu après et de sa propre verge.

Or estoit-on assez averty en la maison de Bourgong-ne du proposement des François, et comment ils ne veilloient qu'à ravoir les terres de Somme hors de la main gaigièie par subtiles voies, et souverainement par le moien de l'héritier de la couronne, mais que le pussent faire venir à court. Sy s'en mist le duc en la volenté de Dieu et en l'attente de ce qu'il en poroit avenir, car se sentoit avoir bon droit pour bien les oser deffendre, et les autres disoit avoir grant tort de ce mettre avant, vues les conditions et les causes pour quoy lui avoient esté transportées, mais comme les choses n'estoient encore que proposement et paroles sans fait, lui sambloit bien aussi qu'encore n'estoitce pas chose bien preste de tirer le dauphin hors de son Dauphiné pour faire venir à court, car le voioit très-mal enclin à ce faire, et par ainsi y espéroit encore respit, premier que' telle rigueur lui seroit offerte ^ En effet le duc de Bourgongne craignoit fort ceste œuvre, non pas par cremeur paoureuse envers ses ennemis, mais par une cremeur de conscience que la guerre dont il a voit esté paciiieur, ne retournast arrière en ce royaume et par yceux-mesmes ses ennemis vieux, èsquels il avoit usé de pitié, dont la mort

* Preiiiier que, avant que.

2 Les chevaliers reprochaient au dauphin sa lâcheté : « L'an xl, le ((. dauphin Loys entra au pays de Suisses, mais il fut rudement rebouté, « et à se retraire, il perdy moult de ses gens et de ses bagues. Sy fut « tout aise quand il pot retourner en France. » Note marginale, Chron. ms. de La Haye. C'est ainsi que Louis XI apprit à apprécier la valeur des Suisses qu'il enrôla plus tard à sa solde. — Les hommes d'église accusaient en même temps le dauphin d'être impie : « En la fin « d'aoust 1443, le dauphin alla à Meaux, et là fut aucuns jours que oncques n'alla à l'église, que tous les jours « alloit chasser et faire telles tt vanités ou pis. » [Journal du Bourgeois de Paris.)

toutevoies lui eust esté aussi aggréable s'il en eust pu estre quite, toutevoies au paraller* et qu'on eust voulu user de volenté sur luy et de torfait si énorme , il se fust deffendu chevalereusement à la roide espée , et le teau droit qu'avoit de Dieu et d'homme si autentique, il l'eust mis en la fortune de la bataille et de guerre criminelle % dont onques telle pitié n'advint que si cela fust advenu, ne cas plus honteux à raconter pour la part de ceux qui en eussent esté les mouveurs, car n'y pooient avoir droit nul qui les parast.

Or je laisse le duc de Bourgongne qui de paroles ne s'esmaioit guères et aussi peu de menaces, et retourne au dauphin viennois, lequel jà-soit-ce qu'il n'estoit point d'avis d'aller devers son père pour les doutes qu'avoit bouté en sa teste, voulut toutevoies bien et désiroit estre en sa grâce, sauf que demorer pust en sa liberté, sans venir à court et sans mettre changement , ne mutation en ses serviteurs, lequel toutevoies pour satisfaire à raison et à naturelle loy ne voulut plus différer sans envoler devers lui, pour savoir si par belles paroles et humbles, il le poroit contenter sans venir à court, et demorer en sa bonne grâce alissi bien loing que près. Et, en effet, dressa son ambassade pour cecy faire, et en donna la commission à messire Guillame de Coursillon, chevalier, natif d'Anjou, lequel il instruisit de son courrage touchant ceste matère, et lui en donna l'instruction par escript. Sy partit ledit chevalier de Romans le xvii'' d'avril l'an 1455' et tant erra qu'il vint là où estoit le roy, auquel il fîst la présentation

' ParaZ/w, aller jusqu'au bout.

^ Criminelle, acliarnée, mortelle.

* Lisez: 1456, après Pâques.

des lettres de son maistre, dont icy est la teneur et la propre forme :

« Mon très-redoubté seigneur, je me recommande à « vostre bonne grâce tant et si humblement comme je « puis, etvous plaise savoir, mon très-redoubté seigneur, « que j envoyé présentement devers vous messire Guil- « lame de Coursillon pour vous dire aucunes choses. Sy « vous supplie, mon très-redoubté seigneur, qu'il vous « jilaise le oïr et croire de ce qu'il vous dira de par moy, « et m'avoir et tenir tousjours en vostre bonne grâce, qui « est la chose en ce monde que plus je désire, ensamble me « mander et commander vos bons plaisirs pour yceux « faire et accomplir à mon pooir, au plaisir de Nostre- « Seigneur qui, par sa grâce, mon très-redoubté seigneur, « vous doint bonne vie et longue. Escript à Eomans, le « XVII "^ d'avril'. y>

Quand messire Guillame de Coursillon avoit présenté cestes lettres et que le roy les avoit bailliées à son chancelier et fait lire tout haut, sans que onques demandast : « Comment va-il à Loys?» ne : «Comment fait-il? » dont assez se tint esbay ledit messire Guillame, le roy lui dist qu'il dist ce pour quoy il estoit venu et que il l'oroit volontiers, car ses lettres portoient créance. Lors messire Guillame commença à dire : « Sire, monseigneur se récit commande très-humblement à vostre bonne grâce et « vous supplie le plus humblement qu'il peut, qu'il vous « plaise lui pardonner de ce qu'il n'a plus tost envoie « devers vous. Sire, il m'a icy envoie pour vous prier et « supplier très-humblement qu'il vous plaise en l'honneur « de Dieu et de Nostre-Dame lui pardonner toute desplai-

> Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 99.

(f sauce que vous porez avoir eue contre lui. Sire, comme « vous sçavez en ceste chose-icy a eu bien longue durée , «. et ne peut estre qu'il n'y ait eu des rapports sans nom- « bre et de bien estranges et par lesquels povez avoir de « grandes suspections et lui de grans craintes : il vous « supplie très-humblement qu'il vous plaise, de vostre « grâce, vous contenter et asseurer de lui, car à vous ser- « vir et 'obéir il y veut mettre son cœur et son âme ; et « Sire, pour non vous ennuier et aussi qu'il n'appartient « point de vous présenter chose tant qu'on sçut si elle « vous sera agréable, si vous plaist, vous commettrez « quelque homme féable à qui je puisse clèrement parler « de ceste matère, et puis sur ce vous vous porez aviser à « vostre bon plaisir'. »

Le roy alors lui commanda qu'il dist tout outre ce que dire voudroittoutàunefois, et alors messire Guillamedist : « Sire, si c'est vostre bon plaisir , monseigneur m'a fait « dire et le m'a tellement baillié par instruction, qu'il est « et sera content de faire tous sermens et seurtés , telles « qu'il vous plaira, de vous servir envers tous et encontre « tous, sans nul excepter, et de non tenir party nul qui « soit au monde sinon le vostre. Item, sera content de « renoncer à toutes alliances si aucunes en a ou peut avoir « faites, et promettra que jamais n'en fera nulles sans « vostre sceu et bon gré et qu'il ne passera la rivière du « Rosne, n'entrera au royaume sans vostre gré, congié et « licence, et que parmy tant il vous plaise, attendu les « suspections et rapports faits en ceste matère, dont mon « dit seigneur a de grans craintes, que touchant sa perce sonne, samblablement et de ses serviteurs, il soit et puist

» Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 100,

« demorer à son bon plaisir et franc arbitre, sans estre « contraint en ceste matère, sinon à sa volenté, et que « de ce il vous plaise de vostre grâce l'en asseurer bien ' . » A tant fina ledit chevalier sa raison, et lui demanda le roy si c'estoit tout ce qu'il vouloit dire pour celle fois, et lors il dist que ouy. Adonques ordonna le roy que on lui dist qu'il se retraïst en son logis jusques on le manderoit et que on lui rendroit sa response. Sy fist ainsi messire Guillame et prist congié du roy et s'en alla en son logis auquel il demora quatre jours sans estre mandé, au cliief desquels on le fît retourner à court devant le roy, et y vint messire Guillame. Sy avoit le roy ordonné à son cliancelier la response que vouloit avoir faite audit messire Guillame, sur les points et articles que avoit proposés pour et au nom de sonmaistre, et fut la response telle en forme, comme droit-cy est escrite dessoubs : « Messire Guillame, « le roi a vu les lettres de monseigneur et oy la créance « que lui avez dite, de quoy il a esté bien content, et y « avoit en ladite créance de belles paroles qui lui ont bien « plu ; au regard de certains articles que avez dits aussi « et monstres à son conseil, le roy n'y entend rien, et au « surplus la chose a trop duré et en veut le roy voir la « fin, et en effet est délibéré de n'en souffrir plus '. » Et à tant mist fin en sa response et la couppa tout court , mais d'abondant de lui-mesmes dist encore : « Messire Guil- « lame, prenez congié du roy, vous estes expédié. » Lors ledit messire Guillame se mist à genoux devant le roy et lui demanda : « Sire, vous plest-il riens mander à mon- « seigneur? » Et le roy tout court lui dist que non. Sy se

' Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 101. 2 Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 102.

leva messireGuillame et dist au chancelier et aux autres du conseil qui là estoient : « Messieurs, je ne suis point clerc « et suis de gros entendement; je vous prie, baillez-moi « ceste response par escrit;» mais le chancelier lui respondit que ce n'estoit pas la coustume, et, en effet, eue il n'en auroit autre chose.

Sy se party à tant le chevalier petitement garny et moins encore resconforté de grant bien là où il le désiroit, et atout ceste response vint devers son maistre à Romans, qui guères n'en fit grant feste , car ne trouvoit pas ce qu'il quéroit ; ains se trouvoit et veoit fort loings de ses désirs et durement en mérancolie de ce que le roy son père avoit renvoyé son chevalier à si crue et maigre response, et que onques une seule fois ne lui demanda de son estât, ne de son estre, ce que onques plus ne lui advint que ceste fois, car tousjours les autres fois l'avoit solu demander. Or le porta au plus bel et au plus doux qu'il pooit, et passa le temps jusques à la fin de may le xxviii^ jour que ce bon prince, espérant de pooir vaincre et amollir le cœur de son père et de le faire ploier à ses prières et remonstrances, mist sus arrière son ambassade, et aveuques messire Guillame de Coursillon qui jà avoit ouvert et commencé la matère à mener, adjoingny le prieur des Célestins d'Avignon, et ces deux instruits de son courrage, aveuques lettres de créance au roy, les renvoia devers luy, dont la teneur des lettres et de la créance sy est telle :

« Mon très-redoubté seigneur, je me recommande à « vostre bonne grâce tant et si très-humblement comme « je puis, et vous plaise savoir, mon très-redoubté sei- « gneur, que je renvoie présentement arrière par devers « vous messire Guillame de Coursillon, et aveuc luy le « prieur des Célestins d'Avignon pour vous dire aucunes

« choses. Sy vous supplie, mon très-redoubté seigneur, « qu'il vous plaise les oyr et croire de ce qu'ils vous diront « de ma part, et m'a voir tousjours et tenir en vostre « bonne grâce, ensemble me mander et commander vos « bons plaisirs pouryceux faire et accomplir à mon pooir, « au plaisir de Nostre-Seigneur qui par sa sainte grâce, « mon très-redoubté seigneur, vous doint très-bonne vie « et longue. Escrit à Romans, le xxviii"^ de may. »

« Sire, monseigneur se recommande très-liumblement « à vostre bonne grâce, et a esté très-joieux de ce qu'il « vous a plu avoir agréables les offres et présentations « que naguères vous a fait faire par messire Guillame de « Coursillon cy-présent, dont il vous remercie tant que « plus peut, et croyez. Sire, qu'il n'est chose possible en ce « monde que mon dit seigneur ne veuille et désire faire, « comme raison est, pour avoir et demorer tousjours en « vostre bonne grâce, et pour ce. Sire, qu'il a désir de « faire par effet ce qu'il vous a fait savoir, et plus, si plus « pooit faire, pour ceste cause nous a renvoies devers vous « pour vous dire à part et plus à plein son intention et « bonne volenté que nous vous dirons, quant il vous « plaira nous oyr. »

Ceste créance, combien que elle portast sur tous les deux, le prieur toutesvoies des Célestins l'exposa et en porta la parole pour l'honneur de l'église et que notable homme estoit et bien renommé. Alors le roy les fît venir à part et aprocher de luy plus près, et pour ce que leur créance porta qu'ils avoient aucune chose à dire à sa personne privée, il leur gréa de les oyr à part. Sy lui commença à dire ledit prieur : « Sire, doubtans qu'il ne « vous desplust, nous n'avons pas voulu dire devant m.es- « sieurs de vostre grant conseil la desplaisance que monsei-

c g'neur a eue de ce que messire Guillame de Coursillon, « cy-présent, en avoit esté envoie à si crue response et « encore sans escrit, et plus pour ce que n'avez riens « demandé de lui, ne fait savoir aucunes choses, ainsi que « de vostre grâce aviez accoustumé aux autres fois. Mais, « Sire, pour ce qu'entre les autres choses qu'il vous a « i^lu faire dire audit messire Guillame par monsieur « vostre chancelier, lui fut dit que, quant mon dit sei- « gneur vous requerroit aucunes choses, que feriez pour « lui plus qu'il ne sauroit demander, dont il vous mercie « très-humblement, il renvoyé par devers vous en la plus « grant humilité qu'il peut, vous supplier qu'il vous plaise « de vostre grâce et en l'honneur de Dieu, nostre Créa- « teur et Sauveur, estre et demorer content de lui, et lui « accorder sa très-humhle requeste qu'il vous a faite, la- « quelle, tout bien considéré, semble estre raisonnable. « Sire, quant vostre bon plaisir sera la lui bénignement « octroyer, ainsi qu'il a sa parfaite fiance, vous le jetterez « hors de la desplaisance qui ne peut estre plus grande, « et l'asseurerez de la crainte oii il est, qui longuement, « Sire, a duré jà, et, sans sur ce emjDloier vostre grâce, « est chose impossible de l'en jetter. Sire, vous avez oy « ce que nous avons dit, et ce que monseigneur vous a « fait présenter par messire Guillame, droit-cy présent. « Premièrement, il vous a fait dire qu'il estoit prest et « appareillié et encore est de faire tels sermens et seurtés « qu'il vous plaira de vous servir envers tous et contre « tous, sans nul excepter, et de non tenir party nul que le « vostre, et samble. Sire, que, touchant ce point, il ne « poroit plus faire, ne dire. Secondement, vous fait dire « qu'il estoit content et encore est de renoncer à toutes « alliances, si aucunes en avoit faites, et de promettre

« de jamais n'en faire nulle sans vostre sceu, congé et « licence. Et tiercement, qu'il ne passeroit la rivière du « Rosne sans pareillement vostre licence et congé ; et en « vérité, Sire, il se met en son grant devoir, et nous « samble que si il requéroit beaucoup plus grant chose « qu'il ne fait, que raisonnablement ne la lui devriez « refuser. »

Le roy, sur ces points et articles, ne fit guères de response, pour cause que sur iceux se vouloit aviser et avoir jour derespondre à l'appartenir du cas. Sy les fit retraire en leurs logis par aucuns jours pendant lesquels il auroit pourvu aveuques son grant conseil de la response qui y séoit, laquelle response pour ce longue estoit et contenoit pluseurs points et répliques sur leur rapport fait, et leur fut baillée par escrit et en fut la forme telle :

« Il sera dit, premièrement , à messire Guillame de « Coursillon et au prieur des Célestins que le roy a reçu « les lettres closes que monseigneur lui a escriptes et a « oy la créance que lesdits de Coursillon et prieur des « Célestins lui ont dite de bouche ; aussi a vu les instruc- « lions signées de mondit seigneur qu'ils ont baillées « devers le conseil du roy.

ft La première desquelles contient deux points : le pre- « mier, que mondit seigneur a esté très-joieux de ce « qu'il a plu au roy avoir agréables les offres et présen- « tations qu'il lui a fait faire par ledit de Coursillon , « dont il le mercie tant que plus peut , le second , qu'il « n'est chose en ce monde possible que mondit seigneur « ne veuille faire pour avoir et demorer en la bonne « grâce du roy.

« La seconde instruction contient quatre points : le pre- « mier, que mondit seigneur offre faire tels sermens et

DE CIIASTELLAIN. 65

« seurtés qu'il jDlaira au roy, de le servir envers et contre « tous, sans nul excepter, et de non tenir parti nul que le « sien; le second, qu'il est content de renoncer à toutes « alliances , si aucunes en avoit faites, et promettre de « jamais n'en faire nulles sans le sceu, congé et licence « du roy ; le tiers, qu'il ne passera la rivière du Rosne, « pareillement sans le congé et licence du roy ; le qua- « trième, qu'il plaise au roy estre et demorer content « de lui et lui accorder l'iiumble requeste qu'il lui a « faite.

« Et pour ce que, par lesdites instructions, ladite re- « queste n'est point déclarée, le roy, qui désire procéder « pleinement et par clères et entendibles paroles, ainsi « qu'en telles matères se doit faire, quant on a vouloir « de venir à bonne conclusion, a fait demander par les « gens de son conseil auxdits de Coursillon et prieur des « Célestins, comment mondit seigneur entendoit ladite « requeste , selon le contenu et instructions que ledit « Coursillon apporta à l'autre fois qu'il vint devers le « roi , par lesquelles instructions mondit seigneur faisoit « toutes pareilles offres que les dessusdites, parmy ce « toute voies que mondit seigneur ne fust point tenu, ne « contraint à venir devers le roy, sinon quant il lui plai- « roit, et que de sa personne et de ses serviteurs il fust « et demorast en son bon plaisir et franc arbitre, sans « estre constraint en ceste matère, sinon à sa volenté, et « que de ce il plust au roy l'en asseurer bien.

« Après lesquelles cboses ainsi récitées, leur sera dit « que ce que ils ont dit et exposé, et les offres et requestes « qu'ils ont faites, sont toutes pareilles, en effet, à celles « que ledit Coursillon avoit faites l'autre fois, auxquelles « le roy fit et fit faire response par monsieur son chance-

(ii CHRONIQUE

« lier qu'il estoit bien content d'avoir vu les lettres de « mondit seigneur et oyr ce que ledit Coursillon lui avoit « dit, et que, au regard desdits offres, réservé en tant que « touchent les deux conditions, estoient bonnes et hon- « nestes ouvertures et les avoit le roy très-agréables, et « que quant le roy cognoistroit que mondit seigneur feroit « par effet ce que bon et obéissant fils doit envers son « père, en manière qu'il pust et dust prendre et avoir « seureté et confiance que dès en avant il le voulsist « servir et obéir, comme il est tenu, sans variation et sans « jamais retourner es termes du temps passé, le roy feroit « ce que bon et naturel père doit à son bon et obéissant « fils, par laquelle response le roy monstroit bien le bon « désir qu'il avoit à ladite matère.

« Et encores, en tant quelesdits de Coursillon et prieur « des Célestins dient à présent qu'il n'est chose possible « en ce monde que mondit seigneur ne voulsist faire pour « avoir la bonne grâce du roy, et des autres bonnes offres « contenues es dites instructions, le roy en est bien con- « tent, et les a bien agréables et voudroit bien que mondit « seigneur les fist par effet.

« Mais, au regard desdites deux conditions , c'est assagi voir que mondit seigneur ne soit point tenu de venir « devers le roy sinon à sa volenté, aussi que ses serviteurs « lui demeurent à son plaisir, le roy est bien esmerveillié « comment il persiste et se arreste aux dites deux condi- « tions, attendu que elles sont répugnantes et contraires « aux offres dessusdits, et en persistant en icelles, il ne « monstre point qu'il ait du tout osté le courrage de la « continuation des termes du temps passé, ne qu'il ait « désir de venir en la bonne obéissance du roy son père, « comme il est tenu de faire.

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« Et aussi en voulant retenir aveuques luy les serviteurs « qui ainsi le conseillent et conduisent, il samble qu'il « veulle tousjours continuer et persévérer en iceux termes, « dont se poront ensievir plus grans inconvéniens que « jamais.

« Sera aussi dit comment, depuis le département dudit « messire Guillame de Coursillon, mondit seigneur n'a « pas monstre qu'il se veuille humilier envers le roy « comme il est tenu, ne qu'il ait du tout osté son courrage « d'ensievre le mauvais conseil et continuer les estranges « termes qu'il a jà longtemps tenus. Car à l'autre fois que « ledit de Coursillon vint devers le roy, il apporta deux « instructions de mondit seigneur, l'une qui ne contenoit « que toutes bonnes et humbles paroles, desquelles le roy « fut très-content, et les eut bien agréables, comme dit « est, l'autre qui contenoit lesdites conditions qui n'este toient pas raisonnables, et incontinent mondit seigneur « envoia en plusieurs lieux et devers aucuns seigneurs de « ce royaume, les instructions qui contenoient les choses « humbles et raisonnables, en taisant les autres instruc- « tions qui contenoient lesdites conditions desraisonna- « blés.

« Et qui plus est, le roy a vu certaines autres instruc- « tions et lettres closes que mondit seigneur a depuis « escrit à pluseurs du sang et autres du grant conseil, « par lesquelles est faite mention qu'il avoit envoie devers « le roy pour requérir la seurté de sa personne et de ses tt serviteurs, sur quoy lui avoit esté faite bien estrange « response, laquelle response mondit seigneur leur a en- « voiée par escrit en toute autre forme et manière que « elle lui avoit esté faite, et a tu et mué en autres termes « les bonnes, douces et raisonnables paroles que le roy

« dist et fist dire audit de Coursillon, par lesquelles « apparoissoit le bon vouloir et affection que le roy avoit « au bien et bonne conclusion de la matère, dont mondit « seigneur, par raison, devoit estre moult content et « joieux.

« Et, en oultre, es dites lettres que mondit seigneur « escrivoit à nos dits seigneurs du sang, est contenu qu'il « les prie qu'ils veuillent le plus tost que possible leur sera « en ce monde, aller ou envoler devers le roy lui prier « et supplier que octroier lui veuille les deux points des- « susdits, et au cas que son plaisir ne seroit de les lui « octroier, qu'il plust au roy faire remonstrer à nos dits « seigneurs du sang et son grant conseil la desplaisance « qu'il a envers mondit seigneur le dauphin, et les a causes pour quoy, et que il s'excusera tellement que « Dieu, le roy, lesdits seigneurs et ceux de son conseil en « devront par raison en estre contens, et que le roy, qui « est prince de justice, ne veuille concevoir une si grant « mérancolie contre lui sans ce que premièrement ses « excusations ne soient oyes, qui est chose qui ne se de- « vroit dénier au plus estrange du monde : desquelles « choses le roy a esté bien esmerveillié et non sans cause, « car par lesdites paroles mondit seigneur s'efforce de « justifier les fautes et les estranges termes qu'il a tenus « le temps passé, en voulant donner à entendre que « l'indisposition de cette matère tient au roy et non pas « à lui, et toute voies il n'y a nul tant des seigneurs du « sang que autres qui ne cognoisseut clèrement le con- « traire, et comment le roy a tousjours esté enclin à « toute bénignité, et a mis grant peine et s'est essayé « maintefois, par pluseurs douces et amiables voies, à « attraire et induire mondit seigneur à bonne obéissance

« et à s'emploier au service de la chose publique, comme « il est tenu de faire.

« Et a tousjours le roy singulièrement désiré que mondit a seigneur se voulsist recognoistre et gouverner comme « bon et naturel fils doit envers son père, et tellement que « Dieu, le roy, lesdits seigneurs du sang et tous ceux de « ce royaume en dussent estre joieux et contens. Et « mesmement a le roy monstre son bon vouloir par la « response qu'il fît darrenière audit messire Guillame de « Coursillon, laquelle est bien autre et d'autres paroles « et substances que celle que mondit seigneur a envoiée « par instruction aux dits seigneurs, ainsi que dessus « est dit.

« Et qui plus est, parles lettres et instructions quemon- « dit seigneur a présentement envolées au roy par lesdits « de Coursillon et prieur des Célestins, appert très-clère- « ment tout le contraire de ce qu'il a escrit et envoie « ausdits seigneurs par instruction. Car par ce que mondit a seigneur a envoie au roy, il le mercie de ce qu'il a eu « ses offres agréables, qui bien est à démonstrer qu'on ne « lui a pas fait response estrange, ainsi qu'il escrit aux dits « seigneurs, lesquelles choses donnent bien grant pré- « sumption et apparence que mondit seigneur n'a pas « volenté de soy mettre en son devoir, ainsi qu'il a fait « dire.

« Et par les termes dessusdits appert bien si le roy doit « estre enclin de lui obtempérer en ce qu'il requiert tou- « chant ses serviteurs qui ainsi le conseillent et par « l'enortement et suggestion desquels il s'est ainsi eslongié « du roy son père et entretenu es estranges termes qu'il « a tenu et tient.

« Et au regard des excusations que mondit seigneur

« prétend sons l'ombre des craintes qu'il dit avoir véri- « tablement, il doit bien avoir crainte de l'offense qu'il a « faite envers le roy son père et toute la cbose publique « de ce royaume, de si longuement avoir persévéré et conte tinué es termes du temps passé, mais il ne doit pas « avoir crainte de venir à la bonne obéissance et miséri- « corde du roy, considéré la grant bénignité, douceur et « clémence qui est en lui et dont il a tousjours usé mesmes « envers ses ennemis. Et n'est en ce monde cliose qui tant « dust asseurer monseigneur que de soy trouver en la « bonne grâce du roy, car, Dieu mercy, il n'a point esté « vu jusques-cy que le roy ait tenu aucuns mauvais « termes à ceux qu'il a reçus en sa bonne grâce et aux- « quels il a pardonné ' . »

Atout ceste response partirent les ambassadeurs du dauphin viennois et retournèrent vers luy qui guères ne se trouvoit reconsolé mieux que par avant, ains plus approcliié de près en termes agus et précis et à petite espérance de parvenir aux conditions qu'il demandoit, et souverainement lui cuisoit, et le prist à dur comme vous orez cy-après en son tiers renvoy, qu'on lui imputoit avoir offensé Dieu, le roy son père et toute la cliose publique et que cela lui devoit bien donner crainte voirement devant toute autre cbose. Sy le laisse en ceste mérancolie et en l'interprétation de tels langages aveuques ses gouverneurs et conseillers en son pays du Dauphiné jusques il sera heure

1 Cf. Duclos, Histoire de Louis XI, III, p. 104. Foyes aussi dans le même ouvrage la réponse noble et digne que Charles VU ajouta de sa propre bouche : que s'il désirait voir son fils, c'était bien plus dans l'intérêt de son fils que pour lui-même, et qu'il s'étonnait de voir son fils douter de sa parole, « car il n'y a, disait-il, si grand seigneur « en Angleterre, combien qu'ils soient mes ennemis, qui ne s'y osast « bien fier. »

de receoir surluy, alors que arrière la tierce fois il renvoira devers le roy son père, le prieur des Célestins et Gabriel de Vernes.

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