‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 16 sur 89 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Comment plusieurs députés de la haute Frise vinrent devers le due, et de la noise qui s'esleva entre eux et le bastard de la Viefville.

Je retourne donc à la question d'Utrecht, qui jdIus se disposoit tousjours à guerre qu'à paix, parce qu'envis se mettoient à raison les Brederode, et que le duc ne vouloit décliner aussi du droit de son fils, sans la nécessité en autre manière qui lui estoit cause de ce faire, et comme les Brederode entendoient à l'avantage et privé profit pour eux, le duc pareillement visoit en autre utilité plus générale et de grant conséquence. Une chose y avoit, qui moult

faisoit tenir roide ces deux frères, c'estoient les haulx Frisons, car avoient lesdits Frisons promis de les porter et assister, et journellement leur firent instances de eux contenir rebelles contre le duc, de peur qu'après avoir obtenu la possession d'Utrecbt, il n'eust entrée en leur pays, fortrait anciennement de sa seigneurie. Car sont les trois hautes villes de cest évescbié, comme Stavele', Groeningues et Deventer, voisines prochaines auxdits Frisons et baillent l'entrée devers eux en leur pays, qui bien quatre cens ans ont vescu hors de servage de prince, et partant craignans cheoir sous domination de seigneur, qui point ne Tavoient appris, quérurent à mettre bares et moiens entre deux pour en rompre l'entreprise, et non merveilles si maintenant ils se doutoient, car savoient bien que ce diic-icy estoit un victorieux prince et le plus puissant qui onques les quérust par armes, donc, quant l'occasion y seroit en leur voisinage de si près, ilssentoient bien qu'à bien dur pourroient résister contre luy, ains les subjugueroit et feroit revenir à la raison ancienne, comme vérité estoit apparent, et partant Frisons se barèrent de cestes gens-cy en leur promettant faveur, et les Brederode se continrent en leur fierté sur l'attente de leurs promesses. Fut toutevoies sceue en court ceste convine , et voioit-on clèrement le béage de l'un costé et de l'autre, car y avoit des soubtils engins qui contrepensoient et qui le plus dur du nœud pensoient bien à rompre par sens, entre lesquels celuy de Lannoy, gouverneur de Hollande, et qui cognoissoit pays et les natures des hommes. Iceluy soubtilla fort en ceste matière, et voiant les Frisons par un doute estre alliés avecques les Utresquois, jugea que qui les pourroit asseurer

' Stavereu.

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de ceste peur, on les retireroit de l'alliance aussi de cestes gens reljelles et en feroit-on mesmes son profit. Sy y labora ledit chevalier et tant fit qu'en briefs jours vinrent de par tout le pays de la Haute-Frise notables députés en grant nombre à La Haye devers ce duc, qui les reçut humainement et leur fit faire toute amour et bonne chière, bien panser et bien loger, comme le cas le quéroit, car estoient venus droit-là à sa requeste et à son sauf-conduit. Venus donques droit-cy, communiquèrent droit-cy avecques eux (les députés de par le duc), de la question de cest éveschié, pour savoir si adhérer voudroient à David de Bourgongne pour délaisser les Brederode, ou que par eux tenir neutres voudroient dissimuler de faveur et souffrir faire au plus fort. Sur quoy les Frisons, pesant fort la matière d'un costé et d'autre, tinrent plusieurs conventions et journées avecques les députés à ce, et finablement déclinèrent du chemin tenu et ploièrent vers le lez du duc en faveur et jusques à estre content de eux touchant ceste question.

Or advint que, tandis que là estoient ces Frisons venus au mandement et sauf-conduit du duc qui estoit leur droiturier vray prince d'ancienne hoirie, un soir bien tard, à heure du concilier, aucuns de eux estoient logés en une chambre plancée d'ais', dessoubs laquelle en bas en une autre chambre y avoit logé autres gens de court, nobles hommes, trois ou quatre ensamble, dont le bastard de la Viesville estoit chief. Sy voulut ainsi l'aventure que ces gens Frisons, qui sont grosses gens et lourds et peu appris de dangereuses conditions de gens de court et de nobles hommes, à haut en leur chambre pensans estre à leur

' Plancée d'ais, plancliéiée de bois.

privé et que faire pouvoient comme s'ils fussent en leurs propres manoirs et pays, tempestèrent et se maintinrent un peu rudement à l'appétit de ceux d'en bas, et alloient et trottoient à pattius sur ces planches, jouoient et rioient l'un à l'autre et faisoient aucunement haute noise comme grosses gens qui à riens ne visoient, et avoieut peut-estre bu [trop] de vin. Sy desplaisoit moult à ceux d'en bas de ceste vie et que ainsi on leur tolloit la paix de leur repos, et crièrent contre ceux d'en haut en fellement les maudissant et tensans contre eux en françois, et les autres qui n'entendoient françois ne que bestes brutes, recrièrent contre ceux d'en bas arrière plus fort, et comme riens entendans quelle chose ils vouloient dire, se moquèrent de eux et les escharnirent et n'accoutèrent une poire ' à leurs cris, ne couroux, par quoy ceux d'en bas s'enfellirent et prirent argu en eux et despit, dont le bastard de la Viéville monta contre-mont les degrés, tout ayré, et portant avecques luy son espée avecques deux autres, vint devant la chambre et buqua à l'huis effraement, dont ceux de dedens qui estoient les uns en leurs chemises, les autres en leurs pourpoins, vinrent à l'huis, non pensans encore à nul mal, et l'ouvrirent, et alors le bastard s'avança avecques un sien varlet et commença ruddement à parler à eux, et les autres qui riens n'y entendoient et ne savoient quelle chose il leur vouloit, ou bien ou mal, en leur patois lui respondirent ruralement selon ce qu'ils estoient gens, par quoy le bastard tira l'espée du fourreau et en féry l'un de eux tellement que le poing lui chut à terre devant luy, dont tous les autres commencèrent à crier et à faire noise merveilleuse, et non mie merveilles, car l'outrage estoit

» N'accoutèrent une 2^oire. Expression proverbiale pour : ne se soucier de rien.

grant et non portable. Sy fat tantost tout le voisinage esmu, et toute la ville pleine de ce murmure jusques à venir mesmes à la cognoissance du duc qui prestement et sur pié envoia prendre le bastard et ses aidans et ordonna de le faire pendre, cy-pris, cy-mis, et vraiement si le cas eust esté fait de jour si bien que de nuit, jamais ne eust vescu une heure, ne ses aidans aussi, tant estoit mortellement courcié le duc de cestui fait, car lui touchoit trop à son honneur pour cause du sauf-conduit, dont jamais ne seroit réparable le fait, ce lui sambloit.

Or, estoit le bastard de noble et haute parenté et avoit des amis beaucoup en court et acquis et charnels, et estoit capitaine des archiers du conte de Charolois, vaillant homme et très-bon archier : mesmes en son jeusne eage avoit esté page du duc. Sy allèrent toute celle nuit les amis du bastard prier au conte de Charolois, au conte d'Estampes, au seigneur de Croy, au seigneur de Lannoy, mesmes à la ducesse, que pour Dieu et pour charité il leur pi List à prier pour leur cousin, qui sans remède, ce savoientbien, estoit mort, si le duc n'estoit rompu, premier que le jour venist, et pour tant prièrent et supplièrent à tout chascun pour aide et confort et se offrirent d'en faire telle réparation au nom du bastard que à tout le monde et mesmes à celuy qui estoit affolé, il devroit suffire par raison. Sy alla la ducesse et se rua à gen&ux devant son mary, et n'y fit riens. Y vint après le conte son fils, qui h genoux et à mains jointes s'y tint longue espace, priant pour la vie de son serviteur et lui remonstrant comment il estoit vaillant homme et l'avoit bien et longuement servi, pareillement tout son lignage, mais onques ne le put vaincre. Son fils bastard aussi, messire Anthoine, y laboradetout son pouvoir, mais n'y pouvoit riens, le conte

d'Estampes aussi et le seigneur de Croy qui l'en pressèrent à part, mais tous y perdirent temps, et ne leur demora espoir sinon un seul, qui estoit en la contesse de Charolois; car savoient bien, si ceste-là ne pouvoit vaincre, ne obtenir, jamais n'y auroit remède. Sy alla-on devers elle et la fit-on venir devant le duc, et cbéant sur ses genoux, commença à dire : « Ha ! monseigneur, je suis vostre trèsce liumble fille et niepee, et m'avez fait l'honneur d'estre « l'espouse de monseigneur vostre seul fils : je ne vous « requis onques riens de grant, fors h ceste heure préce sente. Je vous supplie humblement que de vostre grâce, « il vous plaise à moy donner la vie du bastard de la « Viéville, serviteur de monseigneur mon mary, laquelle « vous avez refusée à madame, à monseigneur et à tout « le monde. Le derrenier de tout leur espoir est en moy; « je vous supplie, en l'honneur de la sainte passion de « Jhésu-Crist, que vostre bonté s'estende maintenant sur « moy et hiy. » Et alors respondit le duc : « Belle-fille, 'e belle niepee, jà-soit-ce que la chose me touche si près « à mon honneur que nulle riens plus et qu'à tout le « monde j'estoie délibéré d'en faire refus, par desplaisir c< que j'en ay eu au cœur, toutevoies, voiant vos humbles « prières et sentant par vostre présence que nulle riens je e< ne vous pourro^'e refuser par l'amour que j'ay envers <( vous, je vous accorde vostre demande, parmy ce que ce les amis du bastard feront réparation du cas à l'apparee tenir, et tant et si avant que moy et la partie en soient ce contens, et vous doit bien remercier le bastard, car de ec vous seule au monde il tient sa vie. » Et jà-soit-ce que la chose estoit de grand outrage et presque inréparable au regard de l'honneur par bons et sages moiens, toutevoies et par grandes diligences la commotion des Frisons fut

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appaisée, et fut faite amende honorable et profitable au blessé, et lui fut assignée rente durable à sa vie de quantité de florins d'or par an, et au remanant tout fut mis eu paix et en ces ', et en bon requoy. Sy partirent les Frisons bien contons du duc et bien appaisiés et le cognurent par cestui mescbief advenu, estre prince véritable, prince de droiture et de justice, moult à redoubter et à craindre en son courroux, et en leur rude patois le recommandèrent beaucoup.

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