CHAPITRE XXV
Comment messire Jelian de Coymbre prist congé au duc de Bourgongne pour aller au royaume de Cypre.
Sy fait bel raconter maintenant, premier que j'entre en autre matière, comme messire Jehan de Coymbre, neveu de la ducesse de Bourgongne, après avoir reçu l'ordre de
• Antoine Rolin avait épousé la sœur de la comtesse d'Étampes. 2 Ce chapitre est resté inachevé.
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la Toison d'or en la feste de La Haye, et le duc estant parti dudit lieu de La Haye pour approchier plus près de la ville d'Utreclit, s'en estoit venu en la ville de laLeye*, une moult belle ville et riclie. Ledit messire Jehan, aiant toutes ses apprestances, et l'ambassade du roy de Cypre qui longuement l'avoit attendu pour l'en emmener par delà, plein de larmes et de regrès, vint prendre congé au duc et à la ducesse sa tante, pareillement au conte de Charolois et celuy d'Estampes, au duc et à messire Adolf de Clèves et au bastard de Bourgongne, et généralement à tous les autres seigneurs et barons de l'bostel avecques lesquels il avoit eu repaire et cognoissance. Donc, en prenant congé au duc et lui remerciant des honneurs et biens reçus en sa maison et de sa longue nourriture que prise y avoit, en fin lui dist : « Monseigneur, je vins un povre « orphelin en vostre très-noble maison, jà grant pièce a, « et estoye un enfant expuls dehors de mon héritage et « parenté, dont si Dieu ne m'eust adressié devers vous, « monseigneur, je fusse allé waucrant par le monde, « povre et désert le plus qu'onques fit noble homme. « Mais grâces à Dieu et à mon bonheur, tant m'en est bien « pris que je me répute plus heureux d'estre venu par « infortune en vostre maison qu'avoir demoré en celle de « mon père toujours prospère et transquille. Monseigneur, « je vins bien jeusne cy-ens et enfant et en soefve nour- « riture; sous vous, suis venu jà à vigoureux eage: sy ne « sçay quel grâce vous en rendre. Je y vins tout povre et « sans attente en nuUui, et vostre grâce m'y a recueilly « comme fils, et là où je n'estoie en nulle disposition de « jamais pouvoir essourdre, vostre haute noble bonté m'a
' Leyde.
a eslevé en honneur et en gloire, Cy-ens ay pris et de « vostre main l'ordre de chevalerie ; maints honneurs et « bienfais y ay reçu aussi plus qu'en maison de père, et « ce qui plus est, après que me suis trouvé en tout re- « bout de fortune, vous m'avez fait chevalier de vostre « ordre, dont je me grandis plus que d'avoir couronne en « chief, et non assoufS encore de m'avoir tant fait, vous « m'avez pourvu de royaume et de nom de prince sous « vostre ombre'. Que benoîte soit l'heure que vous na- « quistes et la terre, benoîte, qui vous porte et soustient, « et sans que j'en desplaise à Dieu, maudite soit l'heure « après, quant je ne vous en puis regrâcier ainsi qu'il « appartient, et qu'il faut que j'abandonne et délaisse « vous, monseigneur, et vostre noble maison qui tant me « gist en cœur, que toutes mes veines se convertissent en « plours et en amers regrès, quant je perchoy que l'heure « de mon département sy est venue, et que je suis cons- « traint, par obéyr à vos nobles plaisirs, de m'aller rendre a en pays loingtain non cognu, au bout du monde, entre « gens de perverse nature, dont les dix royaumes ne me <■'. seroient si agréables comme la demeure droit-cy, jàa soit-ce que l'iionneur m'y est trop grant et trop plus « qu'à ma valeur. Monseigneur, je ne vous puis grâces « rendre, qui soient condignes aux bienfaits reçus. Ce « petit que j'ay et que je vaulx, me vient de vous. De « ma povreté, je n'ay que je pussç offrir. De ma rit. chesse, je ne vous puis complaire, ne servir. Vous
' Cette phrase a été corrigée de la main môme de Cbastellain. On avait d'abord écrit : et après qu'en totit rebout de fortune, le plus indigne du monde, vous m'avez fait chevalier de votre ordre., dont je me réjmte plus grant que d'avoir expectation de couronne, et non assoîtji encore de m'avoir fait cet honneur, qui vins cy-ens sans terre et sans titre, vous: m'avez jjourvu de royaume.
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« avez nourry le corps et sy l'avez fait chevalier. Sy pre- « nez et recevez vostre nourriture entre vos mains, et telle « qu'elle est, vaille peu, vaille point, elle est et sera vostre « le ramanant de ses jours. » Sy lui clieurent les larmes bien dures avecques les mots, et les yeux mesmes de tous les astants fît baignier en plours, tant estoient ses raisons parfondes en sens et telles qu'onques jusqu'à ce jour, on n'avoit vu, ne oy un jeusne prince parler si hautement, ne en si vive substance.
Et alors le duc qui humain estoit et piteux et se sentoit attendrir en cœur des humbles paroles de ce jeusne homme, commença à dire : « Beau neveu, ce poise moy que je ne « vous ay mieux fait, et ce peu que j'ay fait, je l'ay fait « volentiers, et m'y sens tenu ; car vous estes neveu de ma c femme et g*ermainde mon fils, sy vous voudroj^e amer et « chérir comme luy. Vous estes d'un bon sang et dont « tous ceux qui en sont partis ont esté gens de bien. Espoir « m'est aussi que vous ne forlignerez point, mais serez un « bon chevalier et un vaillant prince pour le temps à « venir. Servez et maintenez honneur, car par prendre « celuy règle, honneur vous sievra et vous fera parement. « Poursievez vos bons propos et parcontinuez le beau « commencement que Dieu a mis en vous. Si vous estes « povre encore de biens. Dieu est riche pour vous, et ne « vous fauldra de sa largesse. Prenez en gré mon aiïec- « tion telle qu'elle est, car elle est telle envers vous « comme envers mon fils. Sy n'ayez regret à vostre par- « tement, car ne fust que vostre avanchement y pend et « le bien de la crestienté qui est mon singulier regard, de « moy ne partiriez ores pour aller si loings. Mais le bien (^ que je cognois, qui vous en est à avenir et au povre « royaume, où vous allez, me fait consentir en vostre
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« eslonge. Toutevoies où que soyez, ne que vous devenez, « ma dilection vous sievra tousjours, et laisserez un père « darrière vous, qui en allez quérir un nouvel. Je vous re- « commande à Dieu. Soyez constant en tout ce que Dieu « envoyé . Dieu souvent tempte les j eusnes cœurs par adver- « site pour les excerciter en vertus. Je me présente en « toute amour envers vous, dont, si fortune vous mène à « possès de couronne, ne vousprègne oubly donc de vostre « maison nourrice : c'est ce que je vous prie. » Et disant ce, le prist entre les bras et le commanda à Dieu, dont n'y ot celuy emprôs, qui ne larmoj^ast de la pitié, mesme le jeusne chevalier fondit tout eu larmes. Lors prist congé à tout le monde un après autre, et prioit que si jamais nul d'eux venoit par de là voiageant, qu'on lui voulsist l'honneur faire de le venir voir, car alors il voudroit monstrer l'affection qu'il auroit envers le lieu laissié. Entre tous autres de ses accointés, amoit fort deux frères jumeaux, messire Claude et messire Tristan de Toulonjon; sy cstoit le dire adieu entre eux moult singulier et souverainement et le darrenier de la ducesse sa tante. Finahlement convoie de la haute haronnie de l'hostel du duc, se mist en mer pour aller à Bruges, et droit-là venu y séjourna par aucuns jours après son maronnier, qui le devoit mener en Cipre, dont, après aucuns jours, monta en mer lui quarantième, et alla sain et sauf jusques audit lieu là où il espousa la fille du roy, seule héritière, mais à telle heure qu'onques puis n'en retourna, car fut empoisonné et mis à mort, dont ce fut pitié grande et damage plus qu'on ne sauroit dire'.
' Voyez plus loin cLapitrc LXXVI.
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