‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 48 sur 89 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

Comment un chambellan du roy, nommé Gouffier, fut accusé et mis en prison.

En ce temps-cy, autour du roy, là où souvent se faisoient mutations, a voit un gentilhomme de povre maison nommé Gouffier et lequel fortune avoit eslevé jusques au plus haut siège par estre prochain du roy depuis le trèspas du seigneur de Villequier dont cy-devant a esté faite mention, et fut cestui Gouffier marié par volenté du roy à la fille d'un noble baron nommé le seigneur de Chaumont sur Loire, à laquelle il n'estoit que pour la servir % et depuis enrichy et venu à hautes possessions fut fait sénéchal de Saintonge. Or advient ainsi que fortune, lesmesmes gens qu'elle esliève aveuglement , aveuglement aussi les rejette en bas, et en leur mescognoissance les seuffre

> Olivier de la Marche dit aussi que Philippe mit pour condition à cette réconciliation que son fils renverrait deux de ses serviteurs, Guyot d'Ouzy et Guillaume Biche. Le dauphin retint de son hôtel Guyot d'Ouzy ; il envoya Guillaume Biche comme espion à Paris. Olivier de la Marche portait les messages de Guillaume Biche au dauphin. Après la mort de Charles le Hardi, Guillaume Biche livra la ville de Péronne à Louis XI.

' Diane de Poitiers fut aussi dame de Chaumont.

abuser de leur exaltation. Cestui Gouffier fut accusé envers le roy qu'il devoit user de sorts et de meschancetés, et aucunement devoit contendre en sa personne à ce un Florentin ', argentier du roy, accusé de crime aussi et mis en prison comme pour le feu. Sy demora ledit Gouffier en prison par l'espace bien de trois mois que tousjours le roy le faisoit examiner adfin de venir à l'attainte de son cas, mais tant se trouva bonne son aventure que l'on n'y trouva riens, parce que ne voulut onques riens confesser. Estoit son appaisement fait devers le roy, et le devoit le roy faire mettre à délivre et le rappeler à son service comme devant, car l'aimoit très-bien et estoit un escuier bel et net et de bonne taille. Or advint que le propre jour de sa délivrance et que le capitaine de Pierre- Assise, par l'ordonnance du roy, le devoit mener vers luy, Gouffier s'avisa de tirer à part ledit capitaine et lui va dire : « Capitaine, je voy que « le roy me mande pour aller devers luy et entens que « mon fait se porte bien. Je vous prie que vous vueilliez « aller jusques à la personne du roy lui dire aucunes « cboses de par moy. Je veul estre net, premier que je « vuide d'icy, de toutes choses, adfin que jamais riens ne « puist estre demandé. J'ay aucuns deniers qui reposent « soubs moy, faits de tel art et de telle vertu que tout ce « que je puis, ne sçay désirer au monde, je l'ay et l'obtiens ^< toutes et quanteffois que je vueil, soit homme, soit « femme, soit un 03'seau volant en l'air, soit un poisson « au fous de la rivière, soit une beste sauvage en la « forest, ou quelque chose que ce soit. Je m'en suis joué et « en ay fait mon passe-temps. Le roy s'en rira, ce pense. '<■ Je vous prie que vous l'en vueilliez aller advertir de ma

• Il se nommait Otto Castellani et avait été l'un des ennemis les plus acharnés do Jacques Cœur, à qui il devait sa fortune.

« part, adfin que j'en soye plus puriffié quant je viendray « devant luy. » Le capitaine s'esmerveilloit moult durement de cecy, et pensant au cas, respondy à l'autre : « Quant est d'aller là où est le roy, je yray volentiers ; « mais que je lui dise ce que vous me requérez, pensez-y « bien, je n'en veuil point prendre la charge, mais si vous « avez faim que le roy le sache pour vostre plus grant jusce tification, escrivez-le vous-mesme de vostre main et je le « porteray volentiers, et autrement non. » Sy crut ledit Gouffier le conseil du capitaine, et de son malheur alla escrire ce que avez oy, et le porta le capitaine au roy, lequel, quant le vit, se trouva durement eshay et dist lors : « Saint Jehan, que au ventre dont cela partoit, il y avoit « des autres choses. » Sy commanda le rebouter en prison plus estroite que jamais et le fit examiner et mettre en gehine que incontinent, sur sa confession volontaire, confessa d'autres grans cas et tout ce de quoy avoit esté accusé du commencement , et demorant en grand danger de sa vie, fut privé de tous ses estats et offices, mais finablement ne mourut point à ceste cause, mais fut banny de Thostel du roy, rebouté partout.

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