‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 56 sur 89 · CHAPITRE LXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXI

Comment le duc mist sa main sur les bancs des usuriers.

En ce mesme temps, en Bruges ', sur la fin du mois de may, advint un cas estrange, car les trois tabliers qui te-

' Il y avait à Bruges, aussi bien qu'à Arras, bon nombre d'usuriers. En 1344, la veuve d'un usurier^ qui voulait se remarier et qui avait été frappée d'excommunication comme complice do son premier mari, (il se nommait Jean Pulsers), fit annoncer dans les cinq principales églises de Bruges qu'elle satisferait à toutes les réclamations qui seraient présentées. Le 9 septembre 1445, le duc avait confirmé les privilèges des Lombards à Bruges.

noient les bancs des usures piémontois, s'en fuirent par nuyt, et chargeans en bouges multitude d'avoir, s'en allèrent en divers lieux en franchise, les uns tout loings, autres en Valencines et ailleurs, et emportèrent merveilleuse cbevance des marcbans et bourgeois de ladite ville, dont la criée devint si grande que nulle onques telle. Sy est vray qu'à ce faire les avoit menés un banquier demorant à Louvain, nommé Bertbélemieu, piémontois aussi, lequel par avoir trop embrassié de marchandises en Angleterre, dont la fortune ne lui disoit pas bien, avoit cestes gens-cy enbrouUé avecques luy, car faisoient tous d'une commune bourse , dont ledit Bertbélemieu , cuidant vuidier par succession de temps et par faire finances une après autre, chut en multitude d'inconvéniens et de plaies ingarissables, et finablement lui et eux furent constrains de lever tout et de eux enfuir, et s'en alla ledit Bertbélemieu à Venise, et les autres qui mieux mieux, cbascun où il pouvoit. N'emportèrent riens toutevoies, fors qu'argent contant, et ce qu'avoient de bagues et de joyaux appartenant aux bonnes gens, ce laissèrent en leurs maisons . Sy fit le duc visiter lesdites maisons et mettre tout par inventaire de par luy afin de faire recouvrer à cbascun ce qui estoit sien. Mais en ce faisant fut trouvé que plusieurs riches bourgeois de la ville et marchans avoientmis argent à usure avecques eux, ce que point ne dévoient, par quoy le prince confisqua tout à luy, et en furent encore à grand amende. Le principal de ceste gens, nommé Anthoine Masset, s'enfuy à Valencines, cuidant y avoir sauveté, mais le duc sachant ce, le fit prendre et mettre en main seure en la prison de la ville, disant qu'il ne devoit joïr de nul privilège de ladite ville, car son cas n'estoit que vray larrecin non rémissible, ne deffensable à nulles

bonnes gens, car trop touclioit au grief de la chose publique. Depuis fut levé de la prison de Valencines et mené en prison à Bruges, là où il demora par longs ans jusques à la satisfaction du tout à aucuns par deniers, à autres par appointement. Sy advint qu'à cause de ceste faute commise en Bruges, tous les bancs des usuriers des pays du duc rompirent, et y mist le duc sa main sus comme forfais et les composa, car tous contribuoient ensemble avecques les dessusdits en la faute commise. Par quoy tous les pays et les bonnes villes furent longuement sans avoir nuls Lombars pour prester, là où le peuple toutevoies, selon la nature de luy ancienne, se peut mal passer de eux. Et par ainsi, le duc enfin estoit constraint de les y remettre par la nécessité publique, et retournèrent partout comme devant.

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